Premiebs Essais, Discours d'ouverture de l'année
illustre prédécesseur, M. Royer-Collard, sur les école» de France, d'Angleterre et d'Ecosse, nous avons commencé une étude nouvelle parmi nous, l'étude difficile mais intéressante et féconde, du philosophe de Kœnigsberg'. Nous pouvons donc aujourd'hui embrasser toutes les écoles du xvni® siècle et tous les problèmes qu'elles ont agités.
La philosophie, dans tous les temps, roule sur les idées fondamentales du vrai, du beau et du bien. L'idée du vrai, philosophiquement développée, c'est la psychologie, la logique, la métaphysique; l'idée du bien, c'est la morale privée et pubhque; l'idée du beau, c'est cette science qu'en Allemagne on appelle l'esthétique, dont les détails regardent la critique littéraire et la critique des arts, mais dont les principes généraux ont toujours occupé une place plus ou moins considé • rable dans les recherches et même dans l'enseignement des philosophes, depuis Platon et Aristote jusqu'à Hutcheson et Kant.
Sur ces points essentiels qui composent le domaine entier de la philosophie, nous interrogerons successivement les principales écoles du xvm* siècle.
Lorsqu'on les examine toutes avec attention, on les ramène aisément à deux : l'une qui, dans l'analyse de la pensée, sujet commun de tous les travaux, fait à la sensibilité une part excessive ; l'autre qui dans cette même analyse, se jetant à l'extrémité opposée, tire la
1. Ibid. Depuis nous avons supprimé ces leçons trop imparfaites, et nous renvoyons le lecteur à nos leçons de 1820 : Pailosophie db Kant.
connaissance presque tout entière d'une faculté diffé* rente de la sensibilité, la raison. La première de ces écoles est l'école empirique, dont le père ou plutôt le représentant le plus sage est Locke, et Condillac le représentant extrême ; la seconde est l'école spiritualiste, ou comme on voudra l'appeler, qui compte à son tour d'illustres interprètes : Reid, le plus irréprochable, Kant, le plus systématique. Évidemment il y a du vrai dans ces deux écoles, et la vérité est un bien qu'il faut prendre partout où on le rencontre. Nous admettons volontiers avec l'école empirique que les sens ne nous ont pas été donnés en vain ; que cette admirable organisation, qui nous élève au-dessus de tous les êtres animés, est un instrument riche et varié qu'il serait insensé de négliger. Nous sommes convaincu que le spectacle du monde est un foyer permanent d'instruction saine et subhme. Sur ce point, ni Aristote, ni Bacon, ni Locke ne nous auront pour adversaire, mais pour disciple. Nous avouons ou plutôt nous proclamons que dans l'analyse de la connaissance humaine il faut faire aux sens une grande part. Mais quand l'école empirique prétend que tout ce qui passe leur portée est une chimère, alors nous l'abandonnons, et nous allons nous joindre à l'école opposée. Nous faisons profession de croire, par exemple, que, sans une impression agréable, jamais nous n'aurions conçu le beau, et que pourtant le beau n'est pas seulement l'agréable ; que, grâce à Dieu, le plaisir ou du moins le bonheur s'ajoute ordijairement à la vertu, mais que l'idée même de la vertu est essentiellement diiférente de celle du bonheur. Là-
U DISCOURS D'OUVERTORE.
dessus nous sommes ouvertement de l'avis de Reid et de Kant. Nous avons aussi établi et nous établirons encore que l'esprit de l'homme est en possession de principes que la sensation précède mais n'explique point, et qui nous sont directement suggérés par la puissance propre de la raison. Nous suivrons Kant jusque-là, mais pas au-delà. Loin de le suivre, nous le combattrons, lorsque, après avoir défendu victorieusement contre l'empirisme les grands principes en tout genre, il les frappe de stérilité en prétendant qu'ils n'ont aucune valeur au delà de l'enceinte de la raison qui les aperçoit, condamnant ainsi à l'impuissance cette même raison qu'il vient d'élever si haut, et ouvrant la porte à un scepticisme raffiné et savant qui, après tout, aboutit au même abîme que le scepticisme ordinaire.
Vous le voyez, nous serons tour à tour avec Locke, avec Reid et avec Kant dans cette juste et forte mesure qu'on appelle l'éclectisme.
L'éclectisme est à nos yeux la vraie méthode historique, et il à pour nous toute l'importance de l'histoire de la philosophie ; mais il y a quelque chose que nous mettons encore au-dessus de l'histoire de la philosophie : c'est la philosophie elle-même.
L'histoire de la philosophie ne porte pas sa clarté avec elle, et elle n'est point son propre but.
il est juste, sans doute, il est de lapins haute utilité de bien discerner dans chaque système ce qu'il a de vrai d'avec ce qu'il a de faux, d'abord pour bien apprécier ce système^ ensuite pour rendre le faux au néant.
dégager et recueillir le vrai, et ainsi enrichir et agrandir la philosophie par l'histoire. Mais vous concevez qu'il taut savoir déjà quelle est la vérité, pour la reconnaître quelque part et la distinguer de l'erreur qui y est mêlée ; d'où il suit que la ciitique des systèmes exige presque un système, et que l'histoire de la philosophie est contrainte d'emprunter d'abord à la philosophie ' la lumière qu'elle doit lui rendre un jour avec usure.
Enfin l'histoire de la philosophie n'est qu'une branche ou plutôt un instrument de la science philosophique. C'est l'intérêt que nous portons à la philosophie qui nous attache à son histoire ; c'est l'amôtir de la vérité qui nous fait poursuivre partout ses vestiges, et interroger avec une curiosité passionnée ceux qui avant nous ont aimé aussi et cherché la vérité.
Ainsi la philosophie est à la fois l'objet suprême et le flambeau de l'histoire de la philosophie. A ce double titre, il lui appartient de présider à notre enseignement.
A cet égard, un mot d'explication, je vous prie.
Celui qui porte aujourd'hui la pa sole devant vous n'est, il est vrai, chargé que du cours de l'histoire dé la philosophie; là est iiotre tâche, et là, encore une fois, notre guide sera l'éclectisme. Mais nous le confessoiis, si la philosophie il'a pas le droit de se présenter ici, en quëlqUe sorte, sur le premier plan, si
1. Sur l'emploi légitime et l^^^ conditions impérieuses de l'éclec tisrpe, voyez Kuagmk.nts de Pb.LOsoPUiK cuntempoiuine, préface de la 1" édition, et surtout l'article intitulé : De la philosophie en Belgique, p. 278.
elle n'y paraît que derrière son histoire, en réalité, elle y domine, et c'est à elle que se rapportent tous nos vœux comme tous nos efforts. Nous tenons sans doute en très-grande estime et Brucker et Tennemann ', ai savants, si judicieux; cependant nos modèles, nos véritables maîtres, toujours présents à notre pensée, ce sont dans l'antiquité Platon et Socrate, chez les modernes Descartes, et, n'hésitons pas à le dire, c'est chez nous et dans notre temps, l'homme illustre qui a bien voulu nous appeler à cette chaire. M. Royer-Collard n'était aussi qu'un professeur de l'histoire de la philosophie ; mais il prétendait bien avoir une opinion en philosophie : il servait une cause qu'il nous a transmise, et nous la servons à notre tour.
Cette grande cause vous est connue : c'est celle d'une philosophie saine et généreuse, digne de notre siècle parla sévérité de ses méthodesetrépondantaux besoins immortels de l'humanité, partant modestement de la psychologie, de l'humble étude de l'esprit humain, pour s'élever aux plus hautes régions et parcourir la métaphysique, l'esthétique, la ihéodicée, la morale et la poh tique.
Notre entreprise n'est donc pas seulement de renouveler l'histoire de la philosophie par l'éclectisme ; nous voulons aussi, nous voulons surtout, et l'histoire bien entendue, grâce à l'éclectisme, nous y servira puissamment, faire sortir de l'étude des systèmes, de leurs ^•ittes, de leurs ruines même, un système qui srt à
1. Sur Brucker et Tennemann, sur leurs mérites et leurs défauts, voyez iNTROPuciiON > ' '!i:sTomK de la Philosophie, leç. xn.
LA PHILOSOPHIE AU XIX» SIfiCLE, H
l'épreuve de la critique, et qui puisse être accepté par votre raison et aussi par votre cœur, noble jeunesse du XIX* siècle !
Pour remplir ce grand objet, qui est notre mission véritable, nous oserons cette année, pour la première et pour la dernière fois, franchir les limites qui nous sont d'ordinaire imposées. Nous avons résolu de laisser un peu dans l'ombre l'histoire de la philosophie pour faire paraître la philosophie elle-même, et, tout en mettant sous vos yeux les traits distinctifs des principales doctrines du siècle qui nous précède, de vous exposer celle qui nous semble convenir aux besoins et à l'esprit de notre temps, et encore de vous l'exposer brièvement, mais dans toute son étendue, au heu d'insister sur quelqu'une de ses parties, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici. Avec les années, nous corrigerons, nous tâcherons d'agrandir et d'élever notre œuvre. Aujourd'hui nous vous la présentons bien imparfaite encore, mais établie sur des fondements que nous croyons sohdes, et déjà marquée d'un caractère qui ne changera point.
Vous verrez donc ici, rassemblés en un court espace, nos principes, nos procédés, nos résultats. Nous souhaitons ardemment vous les persuader, jeunes gens, qui êtes à la fois l'espérance de la science et de la patrie. Puissions-nous du moins, dans la vaste carrière que nous avons à parcourir ensemble, rencontrer en vous la même bienveillance qui jusqu'à présent nous a soutenu 1