‹ Du vrai, du beau et du bien. --Chapitre 8 sur 76 · Ibid. . leç. IX · texte numérisé non relu

Ibid. . leç. IX

et peuvent servir à de nouvelles et plus solides constructions.

La philosophie du xviii* siècle ouvre la seconde période de l'ère cartésienne ; elle se proposa surtout d'appliquer la méthode trouvée et trop négligée : elle s'attacha à l'analyse de la pensée. Désabusé de tentatives ambitieuses et stériles, et dédaigneux du passé comme Descartes lui-même, le^xyiiif sièçle osa croire que tout était à refaire en philosophie, et que, pour ne pas s'égarer de nouveau, il fallait débuter par l'étude modeste de l'homme. Au lieu donc de bâtir tout rd'un coup des systèmes hasardés surjjiniyersalité des / choses, il entreprit d'examiner ce que Thomme sait t^tce qu'il peut savoir; il ramena la philosophie entière à l'étude de nos facultés, comme la physique venait d'être ramenée à l'étude des propriétés des corps : c'était donner à la philosophie, sinon sa fin, du moins son vrai commencement.

Les grandes écoles qui partagent le xvm® siècle sont l'école anglaise et française, l'école écossaise, l'école allemande, c'est-à-dire l'école de Locke et de Condilîac, celle de Reid, celle de Kant. Il est impossible de méconnaître le principe commua qui les anime, l'unité de leur métl;iode. Quand on examine avec impartiahté la méthode de Locke, on voit qu'elle consiste dans l'analyse de la pensée, et c'est par là que Locke est un disciple, non de Bacon et de lîobbes, mais de notre grand compatriote, de Descartes. Etudier l'entendement humain tel qu'il est en chacun de nous, reconnaître ses forces et aussi ses limites, tel

est le problème que le philosophe anglais s'est proposé et qu'il essaie de résoudre. Nous ne jugeons pas ici la solution qu'il en donne ; nous nous bornons à oien marquer quel est pour lui le problème fondamental '. Condillac, le disciple français de Locke, se fait partout l'apôtre de l'analyse; et l'analyse, ici. c'est encore ou du moins ce devrait être l'étude de la pensée. Nul philosophe, pas même Spinoza, ne s'est plus éloigné que Condillac de la vraie méthode expérimentale, et ne s'est plus égaré dans la route des abstractions, et même des abstractions verbales; mais ^, chose étrange, nul n'est plus sévère à l'endroit des hypothèses, sauf à aboutir à celle de l'homme-statue. L'auteur du Traité des Stmsatiojis a très-infidèlement pratiqué l'analyse, mais il en parle sans cesse. L'école écossaise combat Locke et Condillac ; elle les combat, mais avec leurs propres armes, avec la même méthode qu'elle prétend appliquer mieux'. En Allemagne, Kant veut remettre en lumière et en honneur l'élément supérieur de la connaissance humaine, laissé dans l'ombre ou décrié par la philosophie de son temps. Pour cela que fait-il? il entreprend un examen approfondi de la faculté de connaître; son principal ouvrage a pour titre : Critique de la raison pure*;

1. Histoire de la Philosophie, leç. vu; et Philosophie de Locke, leç. iv.

2. HlSTOIUE DE LA PHILOSOPHIE, ICÇ. X; et PHILOSOPHIE SKNSDA-

LISTE, leç. Il et III.

3. Histoire de la Philosophie, leç. x; et Philosophie écossaise.

4 Histoire de la Philosophie, leç. x ; et Philosophie de Kant.

c'est donc encore une analyse; en sorte qu'au fond la méthode de Kant n'est pas autre que celle de Locke et de Reid. Suivez-la jusque entre les mains de Fichte. le successeur de Kant, mort à peine depuis quelques années : là encore l'analyse de la pensée est donnée comme le fondement de la philosophie. Kant s'était si bien établi dans le sujet de la connaissance qu'il avait eu de la peine à en sortir, et qu'il n'en sortit même jamais légitimement. Fichte s'y enfonça si avant qu'il s'y ensevelit, et absorba dans le moi humain toutes lesexisteiices* comme toutes les sciences : triste naufrage de l'analyse, qui en signale à la fois le plus grand effort et l'écueil !

Le même esprit gouverne donc toutes les écoles du xvni^ siècle : cesiècledédaigneles formules abstraites; il a horreur de l'hypothèse ; il s'attache ou prétend s'attacher à l'observation des faits, et particulièrement à l'analyse de la pensée

Reconnaissons-le avec franchise et avec douleur : le xvni^ siècle a appliqué l'analyse à toutes choses sans pitié et sans mesure. Il a cité devant son tribunal toutes les doctrines, toutes les sciences ; ni la métaphysique de l'âge précédent avec ses systèmes imposants, ni les arts avec leur prestige, ni les gouvernements avec leur vieille autorité, ni les religions avec leur majesté, rien n'a trouvé grâce devant lui. Quoiqu'il entrevît des abîmes au fond de ce qu'il appelait

1. Sur Fichte, voyez Fragments de Philosophie contemporaine, Introduction aux œuvres de M. Maine de Biran, p. 333, et Souvenirs d'Allemagne, Vlll, léna, p. 147-150.

IjA philosophie au XIX" SIÈCLE. 9

la philosophie, il s'y est jeté avec un courage qui n'es» pas sans grandeur; car la grandeur de l'homme est de préférer ce qu'il croit la vértté à lui-mène. Le xviu" siècle a déchaîné les tempêtes. L'humanité n'a plus marché que sur des ruines. Le monde s'agite encore dans cet état de désordre où déjà il a été \ai une fois, au déclin des croyances antiques et avant le triomphe du christianisme, quand l'homme errait à travers tous les contraires, sans pouvoir se reposer nulle part, livré à toutes les inquiétudes de l'esprit et à toutes les misères du cœur; fanatique et athée, mystique et incrédule, voluptueux et sanguinaire. Mais si la philosophie du dernier siècle nous a laissé le vide pour héritage, elle nous a laissé aussi un amour éner- , gique et fécond de la vérité. Le xvui" siècle a été y âge de la critique et des destructions; le xix" doit être celui des réhabiHtations intelligentes. Il lui appartient de trouver dans une analyse plus profonde de la pensée les principes de l'avenir, et avec tant de débris d'élever enfin un édifice que puisse avouer la raison.

Ouvrier faible, mais zélé, je viens apporter ma pierre ; je viens faire ma journée, je viens retirer du milieu des ruines ce qui n'a pas péri, ce qui ne peut pas périr. Ce cours est à la fois un retour sur le passé et un effort vers l'avenir. Je ne me propose ni d'attaquer ni de défendre aucune des trois grandes écoles qui partagent le xviii' siècle ; je ne chercherai pointa perpétuer et à envenimer la guerre qui les divise, en signalant coraplaisamment les différences qui Us se-

parent, sans tenir compte de la communauté de mé-

«fnode qui les unit. Je viens, au contraire, soldai

lévoué de la philosophie, ami commun de toutes les

écoles qu'elle a produites, offrir à toutes des paroles

êaix.

unité de la philosophie moderne réside, comme ) l'avons dit, dans sa méthode, c'est-à-dire dans ilyse de la pensée, méthode supérieure à ses propres résultats, car elle contient en elle le moyen de réparer les erreurs qui lui échappent, et d'ajouter indéfiniment de nouvelles richesses aux richesses acquises. Les sciences physiques elles-mêmes, n'ont pas d'autre unité. Les grands physiciens qui ont paru depuis deux siècles, bien qu'unis entre eux par le même point de départ et par le même but publiquement acceptés, n'en ont pas moins marché avec indépendance et dans des voies souvent opposées. Le temps a recueilli dans leurs diverses théories la part de vérité qui les a fait naître et qui les a soutenues ; il a négligé les erreurs auxquelles elles n'ont pu se soustraire, et, rattachant les unes aux autres toutes les découvertes dignes de ce nom, il en a formé peu à peu un ensemble vaste et harmonieux. La philosophie moderne s'est aussi enrichie depuis deux siècles d'une multitude d'observations exactes, de théories solides et profondes, dont elle est redevable à la commune méthode. Que lui a-t-il manqué pour marcher d'un pas égal avec les sciences physiques dont elle est la sœur? Il lui a manqué d'entendre mieux ses intérêts, de tolérer des diversités inévitables, utiles même, et

de mettre à profit les vérités que contiennent toutes les doctrines particulières pour en tirer une doctrine générale, qui s'épure et s'agrandisse successivemeL et perpétuellement.

Non, certes, que je conseille ce syncrétisme aveugle qui perdit l'école d'Alexandrie, et tentait de rapproche! forcément des systèmes contraires ; ce que je recommande, c'est un éclectisme éclairé qui, jugeant avec équité et même avec bienveillance toutes les écoles, leur emprunte ce qu'elles ont de vrai, et néglige ce qu'elles ont de faux. Puisque l'esprit de parti nous a si mal réussi jusqu'à présent, essayons de l'esprit de conciliation. La pensée humaine est immense. Chaque école ne l'a considérée qu'à son point de vue. Ce point de vue n'est pas faux, mais il est incomplet, et, de plus, il est exclusif. 11 n'exprime qu'un côté de la vérité, et rejette tous les autres. Une s'agit pas aujourd'hui de recommencer l'ouvrage de nos devanciers, mais de le perfectionner, en réunissant et en fortifiant par cette réunion toutes les vérités éparses dans les différents systèmes que nous a transmis le xviii* siècle.

Tel est le principe auquel peu à peu nous ont conduit deux années d'études sur la philosophie moderne depuis Descartes jusqu'à nos jours. Ce principe, mal dégagé d'abord. et appliqué une première fois dans les limites les plus étroites, nous l'avons ensuite étendu à un plus grand nombre de questions et de théories ' ; et en même temps que nous poursuivions les recherches de notre

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