LE TRIOMPHE D'APHRODITE
CHARLES CHABAULT '
Voilà un roman d'une constitution assez extraordinaire pour notre époque.
Ce n'est pas que, dans ces dernières années, nous n'ayons pu lire, avec une curiosité amusée, des romans grecs, ou prétendus tels. Mais dans ces oeuvres, d'ailleurs pleines de talent, c'était presque toujours une étude de sentiments toute moderne que l'auteur nous présentait sous le voile d'une fiction antique ; le décor seul était grec, et le costume ; encore l 'étaient-ils parfois un peu trop, avec des couleurs trop vives et trop brillantes, qui trahissaient un involontaire désir de l'effet, et la personnalité du romancier transparaissait trop souvent derrière les personnages,
(1) Méricant, éditeur, 1907.
dont l'esprit étinc.elant était peut-être moins discrètement antique qu'ironiquement parisien, j'ai failli écrire : montmartrois.
Ici rien de tel. Pas une fausse note. Grec de sentiments, de couleur et de style, ce roman écrit au XX® siècle pourrait presque être offert au public comme la traduction d'un vieux roman grec, ainsi que le furent en 1760, par une supercherie d'érudit, ces Amours de Carite et de Polydore, par lesquels l'abbc Barthélémy préluda à son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, qui devait avoir une telle vogue à l'aube de la Révolution.
C'est que, com.me l'abbé Barthélémy, M. Chabault a longtemps étudié l'antiquité grecque dans ses écrivains et dans ses artistes, avec la patience d'un érudit, avant de nous la faire revivre, fraîche et radieuse, avec l'imagination d'un lettré. Ils ont su tous deux mettre l'érudition en action. Grâce à eux, comme sous la baguette d'un magicien, l'HelIade antique, que les archéologues avaient retrouvée endormie au marbre pentélique de son tombeau, se réveille, se redresse, souple, dans l'exquise harmonie de ses voiles, et sourit.
Le cadre dans lequel M. Chabault a placé ses délicieuses figures est celui qui leur convenait le mieux, celui du roman grec primitif, des Babyloniques de Jamblichos et des Récits éphésiens de Xénophon d'Éphèse. De ce genre Le Triomphe d'Aphrodite a repris tous les éléments constitutifs : séductions, séparations, attaques de pirates, enlèvements, prédictions d'oracles et scènes de magie, péripéties nombreuses, reconnaissances at-
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tendrissantes. L'action se déplace naturellement avec les ravisseurs de Myrto, si bien que, comm^ les célèbres Éthiopiques d'Héliodore, le roman de M. Chabault nous promène parmi presque tous les peuples en rapport avec les anciens Grecs ; ce qui permet à l'auteur de multiplier et de varier les descriptions et les scènes de mœurs.
Dans ces djescriptions il ne s'abandonne jamais à sa fantaisie. Partout, sous l'apparente facilité du récit se dissimule discrètement une documentation abondante. M. Chabault ne s'est pas, en effet, contenté de compulser les romanciers et les historiens grecs et de chercher dans les écrivains latins ce qu'ils ont pu dire de la Grèce et de l'Egypte (c'est ainsi qu'il a pris dans Sénèque l'idée d'un étrange combat entre dauphins et crocodiles) ; il a voulu demander aux musées une vision plus directe des pays divers où il conduisait sa touchante héroïne : la Glyptothèque de Munich l'a documenté sur l'Afrique ; c'est du musée de Naples que vient le curieux flambeau porté par Threissa au premier chapitre : un serpent tenant dans sa bouche une lampe ; et si la description de la salle du trône d'Échidna, perse d'origine, produit une très forte impression, c'est qu'elle a été faite sur la fameuse reconstitution de M. et de ]yfme Dieulafoy, qui saisit d'admiration tous les visiteurs du Louvre. C'est d'après les récentes découvertes de M. Bénédite que sont dépeints certains des personnages groupés dans cette salle, comme c'est d'après les ravissantes statuettes de Tanagra que sont coiffées et vêtues toutes les jo-
lies Athéniennes de M. Chabault, parées pour Aphrodite.
Et la vérité des moeurs n'est pas moindre que celle des cadres et des costumes.
Cet avocat, qui plaide, vient de relire le Discours pour la couronne ; ces pêcheurs, ces bourgeois, c£s parasites, sont dessinés d'après les amusants croquis d'Alciphron ou les suggestifs plaidoyers civils de Démosthène. Le plus spirituel et plus malin d£s Grecs, celui qui fut vraiment une première incarnation de Voltaire, Lucien de Samosate, a, dans ses étourdissants Dialogues des hétaïres, fourni les modèles de courtisanes — et quels modèles! — sans oublier leurs mères, arrièregrand 'tantes de la respectable madame Cardinal.
L'amour même, qui pourtant est toujours le même sentiment sous toutes les latitudes et à toutes les époques, l'amour s'exprime ici d'une manière toute grecque, pour la raison que les amoureux s'inspirent le plus souvent de Théocrite ou de Sapho.
Si enfin dans les descriptions de tempêtes ou de batailles le ton du narrateur, comme celui de Fénelon dans Télémaque, s'élève parfois jusqu'à l'épopée, c'est que le vieil Homère est là, qui lui ouvre le riche trésor de ses grandes comparaisons poétiques.
Et je n'ignore pas le défaut grave de cette méthode, qui est de réunir dans une époque déterminée et précise des détails de mœurs et de costumes découverts chez des auteurs qui ont vécu en des siècles très différents ; mais, on me concédera bien
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aussi que, dans l'insuffisance de renseignements où nous sommes, il est difficile de procéder autrement, et que cette méthode, pour être défectueuse, n'en est pas moins encore la meilleure, plus sûre incontestablement, pour approcher du but, que les caprices d'une imagination librement créatrice.
Quand il promenait dans les bois déserts de Port-Royal son adolescence "rêveuse, Racine, nourri par les savants Solitaires de la plus pure moelle des poètes grecs, n'emportait pas cependant avec lui un Homère ou un Euripide, mais bien l'amusant roman d'Héliodore, et, sans se lasser, il suivait les aventures de l'amoureuse Chariclée, la blanche fille de la noire souveraine d'Ethiopie. Le vif plaisir que prenait à cette Lecture le jeune Racine, je suis sûr que va le donner aujourd'hui à beaucoup de lecteurs le joli roman grec de M. Chabault.
JEAN BONNEROT »
Je viens de relire ce volume de vers, un des meilleurs parmi tous ceux qui ont paru dans ces derniers temps. Ge que j'en aime le moins, c'est le titre, qui présente d'abord plusieurs sens. Cependant il affirme bien, pour qui a déjà lu le volume, l'unité incontestable de ce recueil, formé en apparence de deux parties très distinctes : Médaillons de reliure et Souvenirs de mon Morvand ; ces souvenirs, qu'évoque le poète, étant un vieux Messager des Grâces, la Bible de sa mère, une très ancienne édition in-douze de Ronsard, enfin sa chère bibliothèque, — la seconde partie
(1; Cahiers de la quinzaine, 8. nie de la Sorbonne. 1007. — Depuis (en 19111, l'auteur a publié sous lo même titre, chez Bernard Grasset, 61, me des Saints-Pères, uu volume beaucoup plus important, auquel l'Académie française a décerné un joli brin de son laurier.
est bien, comme la première, d'un bibliophile passionné.
C'est à des bibliophiles que sont naturellement dédiées la plupart des pièces qui forment cet original recueil : Chantepie du Désert, le regretté administrateur général de la Bibliothèque de la Sorbonne, M. Emile Châtelain, son digne successeur, £t ses érudits collaborateurs, MM. Louis Lehot, Victor Mortet, E.-M. Lévy.
En leur compagnie, M. Jean Bonnerot s'extasie devant les vieux livres, sur lesquiels on voit
La patine des mains et la rouille des âges ;
c'est avec un frémissement voluptueux qu'il palpe de ses doigts caressants et câlins une très vieille reliure en peau de truie estampée, ou qu'il ouvre
Le maroquin rougi, semé de fleurs de lys,
qui enveloppe la grammaire latine de Louis de Bourbon, prince de Condé ; c'est avec une patience amoureuse et une virtuosité qui fait songer aux poètes alexandrins, que, courbé sur un psautier gothique en velours rouge ou sur une reliure de Grolier ou de Nicolas Eve, il en décrit les nuances éteintes, les souples entrelacs et
Les angles ennoblis de couronnes royales.
Ce n'est pas seulement d'ailleurs, comme tant d'autres bibliophiles, pour leur artistique parure,
pour leur origine ou pour leur rareté, que M. Jean Bonnerot aime ces antiques volumes. Il aime le livre pour lui-même,
Le Vixre indestructible en sa fragilité,
j)arce que le livre évoque à ses yeux
Tout un passé d'amour, de légende et de gloire.
parœ que, grâce au livre, cet admirateur de Heredia a pu parfois se croire un contemporain du divin Ronsard, errer avec lui en rêve
Sous l'ombrage jumeau du myrte et du laurier,
et s'imaginer surprendre aux feuillets jaunis d'un volume entr 'ouvert par vous, Cassandre, Hélène ou Marie,
Le vestige attardé d'un de vos longs sourires.
A la longue, cette impeccable poésie d'humaniste, qui se plaît et se joue aux difficultés d'une description à la fois technique et élégante, risquerait d'être un peu froide dans sa brillante monotonie ; parfois heureu&ement nous surprenons dans la voix qui chante un léger tremblement, et cette émotion fugitive nous laisse agréablement deviner derrière le bibliophile poète le poète jeune.
M. Jean Bonnerot revoit-il dans ses souvenirs la « vieille Bible in-folio de cuir », dont sa mère,
jadis, lui expliquait les gravures, tout à coup lui échappe un cri passionné, qui monte et se répand en cette strophe vraiment délicieuse :
Et voici qu'en mon âme où le passé s'éplore,
Évoquant en secret l'estampe d'autrefois
Où Rachel amoureuse au bord de la fontaine
Offrit au clair passant l'eau fraîche de l'amphore,
Je me demande aussi quelle Samaritaine,
Par un soir embaumé de silence et d'émoi,
Mettra son baiser d'aube à mes lèvres d'aurore!
Nous n'avions vu jusqu'ici dans le recueil de M. Jean Bonnerot que les humanités ; nous sommes heureux d'y trouver l'humanité. Elles sont d'ailleurs inséparables dans ce joli et distingué opuscule ; car, lorsque Le poète aura rencontré celle qu'il attendait, il ne lui dira pas lui-même son doux secret ; c'est une vieille édition de Ronsard qu'il chargera de le lui dire :
Lorsque voudrez savoir tout bas à quoi je rêve, Prenez ce viei x Ronsard avec vous, et gagnez. Dans le plus proche bois de silence et de sève. Un joli coin sous les arbres enluminés.
De vos doigts effilés, qu'alourdissent les bagues. Feuilletez au hasard des pages et des vers, Et, tandis que lirez au rhythme*des mots vagues, L'aveu s'envolera comme oiseau dans les airs.
Ce Ronsard, qu'il a tant raison d'admirer, M. Jean Bonnerot l'admire cependant un peu trop. Depuis le grand poète du xvi® siècle, l'usage a
grandement modifié les règles de notre versification ; et sans doute à ce qu'a établi l'usage on cherche quelquefois vainement une raison d'être ; mais il n'en est pas moins vrai que le plus souvent l'usage s'appuie sur le bon sens et sur l'expérience. Si, dans notre poésie, depuis le xvii" siècle jusqu'à la réforme — j'allais dire la révolution — moderne, l'hiatus a été fort sévèrement proscrit, c'est que l'hiatus est toujours désagréable à l'oreille. On peut exoeptionnellement l'excuser, s'il est nécessaire, et si, pour l'éviter, le poète nous devait priver d'une beauté. Mais cette beauté, ce n'est jamais l'hiatus qui la produit par luimême. Si, pour la grande gloire de la poésie française, Ronsard revenait aujourd'hui parmi nous, il ne prendrait certainement pas la défense de l'hiatus, même par sympathie pour M. Jean Bonnerot.
Et penché sur son livret de vers, dont il louerait sans réserve certaines pièces, il lui dirait, que je crois :
« Jeune nourrisson des doctes Pucelles, je fenne les yeux — peut-être surtout pour qu'ils ne soient pas blessés, — sur ces pluriels qui, dans vos strophes, riment avec des singuliers ; mais, s'il m'est arrivé, je m'en accuse, de me permettre, au lendemain du moyen-âge, certaines rimes, qui, même avec la prononciation de mon temps, n'étaient encore que des assonances, comme digne et hymne, i\ est absolument impossible, après les Parnassiens, de faire rimer table avec idéale. Et vous avez parfois des combinaisons nouvelles de rimes qui,
en vérité, sont déconcertantes pour l'oreille troublée. Croyez-moi, abandonnez ces petites singularités à ceux qui n'ont pas comme vous d'autres moyens d'être originaux. Vous n'avez pas besoin d'être bizarre, puisque vous avez du talent. » j.
Ainsi, pensé-je, parlerait Ronsard à M. Jean ■ Bonnerot, et — de cela je suis sûr — Ronsard ' aurait raison.
Prendre la parole après celui qui nous fait le très grand honneur de présider cette séance (2), après l'académicien auquel nous devons tant d'oeuvres si simplement belles et fortes, les Oberlé, la Fin de Donatienne, l'Isolée, vous comprendrez — mettez-vous à ma placfi — que mon premier mouvement, le bon, ait été de décliner, quand elle me fut faite, une proposition si redoutable. Et puis j'ai songé que j'avais pourtant quelque chose de sérieux à vous dire, qu£ mon automne serait peut-être utile à votre printemps, que souvent, bien qu'on prétende le contraire, la jeunesse qui peut écoute volontiers la vieillesse qui sait... Et me voici bravement devant vous, sur cette estrade!
J'ai tout à l'heure applaudi avec vous le très re-
(I) Conférence faite à la Sorbonne, le 18 février 1906, à la matinée littéraire donnée par la Revue des Poètes, en l'honneur des lauréats de ses concours.
(2) M. René Bazin.
marquable poème de M. Maurice Couaillier (i), la belle légende bretonrie de M. Henri Galoy (2), et je puis vous assurer que la diction si savante et si adroite de leurs interprètes (3) ne vous a pas fait illusion sur la valeur réelle de ces deux oeuvres brillantes. Les poètes, leurs aînés, depuis longtemps entrés dans la célébrité, à l'âme desquels leur jeune talent vient de mettre la même émotion qu'à la nôtre, ont pu reconnaître en eux avec joie des poètes de leur race.
Pourquoi me laut-il ajouter que, pris dans leur ensemble, les concours de cette année cependant ont été moins bons que les précédents.'* N'y auraitil pas à cette infériorité regrettable quelque cause secrète .** Je le crois, et c'est parce que je le crois que vous me voyez à cette place.
N'allez pas penser que nous ayons reculé, bourgeois épouvantés, devant les audaces, devant les menaces d'une versification révolutionnaire et de rimes anarchiques. Les pièces écrites dans cet esprit ne s'égarent pas en général dans les parages d£ la Revue des Poètes, et si par hasard nous en trouvons une qui a été jetée dans la boîte, nous sourions devant cette inofîensive bombe littéraire en nous disant qu'il faut bien que jeunesse se passe. Que ne pardonne-t-on pas à la jeunesse, à condition qu'elle soit vraiment jeune .^ Le comité est même sur ce point un peu plus libéral que ne
Cl) Don Quichotte.
(2) Joël Plemeur.
(3) MM. Truffier, Laugier, Brunot, et M-" Roch, de la Comédie Française.
se montre le bon maître Dorchain dans son récent et très vibrant livre sur l'Art des vers ; nous tenons en effet, avec Molière,
Qu'il faut fléchir au temps sans obstination.
Du moment que l'usage les semble accepter, que senirait-il de prétendre condamner certaines innovations dans la versification et dans la manière de rimer au nom d'anciennes lois, qui souvent elles-mêmes ont été formulées uniquement pour donaer une sanction à des habitudes alors généralement admises? Nous concevons parfaitement qu'on prenne aujourd'hui avec l'hémistiche plus de libertés qu'au temps de l'Art poétique ; et si l'oeil, qui n'y est pas encore accoutumé, est assez désagréablement surpris de voir un singulier rimer avec un pluriel, il est de toute évidence qu'on ne saurait noter la plus petite différence de son entre le singulier et le pluriel de nombreux mots. Donc, •nous ne proscrivons ici que ce qui est décidément ou contraire à la saine raison ou rude à une oreille quelque peu délicate ; et, si nous repoussons la révolution, nous acceptons l'évolution. Il n'est rien qui ait pu à cet égard nous déplaire dans les pièces présentées aux concours.
J'ajouterai qu'elles sont, pour la plupart, écrites avec le même soin, la même sûreté, le même goût, les mêmes élégances (peut-être un peu trop les mêmes) que les années précédentes. — Alors ^
Alors il reste que les sujets proposés semblent avoir déconcerté les concurrents.
Ils étaient beaux pourtant, ces sujets, et pouvaient — nous venons de le voir — inspirer des accents éloquents et de fières paroles. Quelle figure plus heureuse à faire valoir pour un poète au talent souple et varié que celle de Don Quichotte, ce chevallier à la fois ridicule et touchant de l'idéal, qui, chevauchant toujours dans son rêve héroïque, traverse toute la vie sans rien apercevoir de sa platitude et de ses laideurs? « Un foui » disent en riant ceux qui s'arrêtent aux apparences. « Peut-être un sage! » disent avec Richepin les penseurs mélancoliques dont le regard pénètre plus avant. Et quelle gerbe de fleurs éclatantes et parfumées nous espérions vous voir composer avec ces histoires de nos anciennes provinces, qui toutes rapportent la valeur indomptable ou les croyances naïves de nos aïeux, de ces vieux Français de France, dont la sainte poussière forme en partie le sol même que nous foulons, dont le sang coule encore dans nos veines et monte parfois en flots tumultueux à nos cœurs pour les animer des grands enthousiasmes d'autrefois! Quelle riche moisson nous croyions offrir à vos faucilles poétiques avec ces légendes locales, toutes pittoresques dans leur diversité aussi grande que celle des régions où elles sont écloses, tantôt amusantes et tantôt émues, reflétant sous ses deux aspects l'âme de notre race, qui sut toujours railler plus finement qu'aucune autre : n'a-t-elle pas produit Rabelais? — mais qui plus qu'aucune autre aussi fut toujours pitoyable : n'est-ce pas la pitié qui a conduit Jeanne, la bonne Lorraine, dans sa marche triom-
phale de la chaumière de Doiiirémy à la cathédrale de Reinisi* C'était vous offrir une belle tâche quje vous inviter à fixer pour l'avenir, en des poèmes, les traits si différents et si caractéristiques, de ces provinces qui forment aujourd'hui notre France, ou qui, par le cœur du moins, sont encore françaises.
Mais voilà ; ces sujets ont été pour vous imprévus, et vous ne vous étiez point préparés à si hautes heSîOgnes. C'est sur des œuvres d'un autre genre que vous avez accoutumé de modeler les vôtres.
La poésie est femme, et jolie femme ; et naturellement elle suit avec passion la mode : selon les époques, c'est une précieuse, ou c'est une savante ; tantôt elle prend le lourd costume et le hennin élevé du moyen âge, et tantôt elle s'habille, on pourrait presque dire se déshabille à la grecque ; si bien que le plus souvent, comme un portrait de reine de la mode, un^ pièce de vers porte en elle-même sa date.
Or, voilà longtemps, trop longtemps, que la poésie s'est engouée de la description et de l'analyse, mises à la mode par nos romanciers.
« Et moi aussi, je suis peintre! » s'est-elle écriée, et elle se complaît à reproduire, à grand luxe d'adjectifs pittoresques, avec des rimes d'or et d'émeraudc, le rayonnement des cuivres et les feux des gemmes qui nous éblouissent dans les toiles de Vollon ; elle s'exerce, avec une adroite patience, à rendre en des soimels curieusement ouvragés le chatoiement somptueux des étoffes moirées ou les riches incrustations d'unie arme damasquinée, à figurer aux yeux avec des rimes claires et virginales
la candeur des lis immaculés, à peindre lentement des miniatures exquises et rares, comme celles que les collectionneurs enferment sous la clef jalouse d'une vitrine. Impassible, uniquement préoccupée de l'effet artistique, elle fait des dessins à la sanguine, oubliant que c'est avec le rouge sang tiré de ses veines qu'a écrit en des heures de fièvre le douloureux poète des ISuits.
Et sans doute, je le sais, le poète moderne s'émeut quelquefois aussi à s'occuper de lui-même ; mais c'est d'une émotion surtout cérébrale et intellectuelle. Il s'étudie ù la loupe et au microscope, suivant les méthodes perfectionnées d'analyse recommandées par les psychologues ; ce qu'il découvre l'inquiète sur sa santé morale, comme s'inquiète sur sa santé physique, précisément pour la trop observer, le malade imaginaire ; notre poète s'imagine n'avoir plus la force de réagir contre le mal dont il se croit atteint, et d'une voix languissante il laisse tomber quelques plaintes élégamment découragées. Puisqu'elle met sa vanité à suivre la mode, la poésie se devait bien, n'est-ce pas.^ de contracter les maladies à la mode : chlorotique au x\iif siècle, elle s'était crue et on l'avait pu croire phtisique au début du xix* ; depuis quelques années elle est neurasthénique.
De cette double tendance que je viens de noter chez les poètes modernes, justement admirés dans les cénacles littéraires pour une habileté merveilleuse que rêvent d "acquérir vos jeunes talents, il est résulté un double malheur pour la poésie française.
CONSEILS AUX JEUNES POETES 3ol
D'abord, à force de rester penchée sur ses instruments d'analyse ou sur ses outils d'orfèvre, son dos sest voûté, sa poitrine s'est rétrécie ; elle n'a plus le souffle nécessaire pour emboucher la trompette épique ou même le clairon de l'ode ; exclusivement occupés d'eux-mêmes dans leur individualisme aristocratique et stérile, les poètes ont désappris l'idéal ; et ils ne savent plus trouver les accents avec lesquels il convient de chanter ces sujets éternels, qui toujours passionneront le cœur humain : la famille, base de toute société, et la patrie, qui n'est que la plus grande famille, et l'humanité, qui ne sera peut-être pour nos arrière-neveux que la plus grande patrie.
Et de son côté Le public, plus sensible à un simple cri du cœur qu'aux délicates subtilités d'un art très raffiné, a fini par se lasser de descriptions savantes, qu'il n'entendait pas toujours, et de névroses distinguées, dont il ne souffrirait lui-même jamais. Ajoutez qu'il s'est cru mystifié, et peutêtre l'était-il, par certaine école, laquelle avait prétendu réaliser enfin le difficile accord de la rime et de la raison en supprimant radicalement l'une et l'autre. Le résultat de tout cela est fâcheux, mais indiscutable ; il n'y a plus aujourd'hui communion entre les poètes et le grand public, qui, ne trouvant pas dans la poésie moderne la satisfaction de son cœur, se désintéresse d'elle chaque jour davantage.
Ce malentendu, car il n'y a là qu'un malentendu, c'est aux jeunes poètes, c'est à vous. Mesdames et Messieurs, qu'il appartient de le dissiper ; et c'est pour vous y engager que cette année vous
avaient été proposés en concours des sujets qui demandaient plus de vigueur et plus de souffle.
C'est qu'il est bien passé, voyez-vous, le temps de l'égoïsme qui s'observe et qui s'admire, passé aussi le temps des jolis bibelotsi poétiques ; le temps est revenu des grandes idées pour qui l'on vit et pour qui l'on meurt, et il faut que notre poésie se transforme, coninue est en train de se transformer notre société.
Naguère, sur la scène d'un tiiéâtre subventionné voisin de la Sorbonne, je recommandais aux jeunes poètes de se démocratiser, eux aussi, de tendre la main aux travailleur et aux humbles, et de se rapprocher avec eux de la terre, oii, comme le géant de la Fable, ils puiseraient une force et une énergie nouvelles (i).
Je leur dirai plus aujourd'hui.
Sous les coups multipliés et incessants qui le frappent, notre vieux monde semble prêt à s'effondrer : de la profondeur de ses flancs on ent/^nd monter des craquements sinistres, et ceux qui réfléchissent se demandent avec inquiétude quelle société éclairera le soleil de demain. Cessez de vous isoler dans votre retraite artistiquement égoïste, et cette société, jeunes poètes, vous à qui la nature a donné la parole rythmée qui séduit et le verbe sonore qui entraîne, vous pourrez, plus que nous autres, contribuer à la former. Rappelez-vous ce que, d.ms le noble drame d'Alfred de Vigny, disait
(1) Qn peut voir celle causerie faite à l'Odéon sur la Chanson du travail, dans notre livre intitulé Contes et Causeries (Delagrave, éd.).
d'une voix inspiréfi le jeune poète anglais : a L'Angleterre est un vaisseau... Le roi, les lords, les communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole ; nous autres, nous devons tous avoir les mains aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons : nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile dans la manœuvre de notre glorieux navire », car le poète, lui, (( lit dans les astres la route que nous mpntre le doigt du Seigneur. » Chatterton avait raison, Messieurs, et vous pouvez, comme jadis les, poètes antiques, être à votre tour des conducteurs d'hommes ; mais pour cela, pour être écoutés des foules, pour être suivis par elles, il vous faut élever la voix et chanter à nouveau ce que chantaient les poètes à la naissance de notre vieux monde, alors tout plein de vigueur et d'espérance.
Ils disaient le respect de soi-même, du serment, du devoir ; et, tant que l'aède vénérable demeura dans le royal palais des Atrides, Clytemiiestre n'osa pas être infidèle à l'époux'qui guerroyait au delà des mers. Ils disaient la sainteté du droit, la splendeur de la justice, l'horreur du crime ; ;et c'étaient leurs A ers mêmes que sur ses tables d'airain inscri\ail la Loi. Ils disaient le culte du sol natal, l'obligation sacrée de défendre les bercjeaux et les tombes, l'amour de la liberté ; et, à la voix de Tyrlée, les Spartiates couraient à la victoire, comme, il y a un siècle, les glorieux soldats de la République aux accents de cette Marseillaise, qui, selon le mol de Klopstock, a tué plus de So.ooo Allemands. Ils disaient les bienfaits de la
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paix féconde, la beauté sereine de la concorde ; et devant eux tombaient les fureurs populaires, comme, au milieu du siècle dernier encore, par le seul ascendant de sa parole éloquente et de sa gloire poétique, Lamartine fit tomber le drapeau révolutionnaire des mains de l'émeute apaisée.
Ce que les pères ont fait, pourquoi donc ne le pourriez-Yous pas faire, vous, les fils? Du côté de l'Orient un vent d'orage s'est élevé, qui fait battre contre la bampe les plis frémissants du drapeau français, semblable à un grand aigle, qui battrait des ailes avant de prendre son essor : rangez-vous autour de lui et sonnez au drapeau! Et quand l'orage aura passé, sans avoir éclaté, j'espère, si vous cherchez, en hésitant, dans la nuit, la route par laquelle il va falloir conduire le monde nouveau, faites comme le poète Chatterton : regardez, par la trouée fuyante des nuages que pousse la tempête, briller dans le ciel le fanal éternel des étoiles, et il vous dirigera vers une Justice nouvelle, qui se penche avec plus d'indulgence et de bonté que l'ancienne Justice vers les malheureux et les faibles, mais qui cependant a toujoui-s comme elle la main sur la poignée de son glaive, protecteur du droit !