N.-M. BERNARDIN
Docteur ès-lettres Lauréat de l'Académie française
F. RIEDER & C'% ÉDITEURS
101, RUE DE Vaucirard, PARIS
BIBLiOTHECA
Lentement le rideau se lève ; le conférencier entre en scène. D'une irréprochable correction, soigneusement ganté de blanc, M. Bernardin s'avance d'un pas assuré, le front haut, l'œil droit, la moustache galamment retroussée. Il salue d'une inclinaison de tête prolongée, que n'accompagne aucune flexion du buste, et dans cette hautaine marque de déférence, on sent l'assurance d'un esprit maître de soi. Il s'assied, promène tranquillement sur l'assistance son regard pénétrant et fin, dépose sur la table son chronomètre ; car il s'est fixé sa limite ; soyez sûrs qu'il l'atteindra sans la dépasser. On se tait ; on attend ; alors avec l'aisance et le ton d'un homme du monde, tandis qu'il défait négligemment ses gants, les roule et les glisse dans la poche de son habit, il prononce le sacramentel : « Mesdames, Messieurs, » et la phrase coule, limpide, élégante, distinguée, étincelante ; n'était le traditionnel verre d'eau, vous le croiriez en visite, tenant sous le charme les habitués d'un salon, où la conversation s'élève à des sujets moins terre à terre que le chapitre des domestiques et des maladies. — Il prodigue des trésors d'érudition, et les dissimule sous l'agrément de rapprochements
ingénieux, de citations piquantes, d'anecdotes, de fines allusions, de sous-entendus malicieux ; il ménage la susceptibilité et l'ignorance des auditeurs, en les flattant de l'illusion qu'il se contente de leur rappeler ce qu'en réalité il leur apprend ; il met en valeur la justesse des appréciations et la pureté de la forme par une diction impeccable, d'une netteté que lui envierait plus d'un déclamaleur de vers, je ne parle pas des moins réputés. — On est séduit, on suit docilement cette parole qui jamais ne s'écarte du plan qu'elle s'est tracé ; souvent on l'interrompt par des applaudissements ; plus souvent, hommage moins bruyant mais non moins flatteur, par un murmure de plaisir, quelques exclamations étouffées, qui révèlent l'approbation discrète et souriante des délicats. — Il termine par un trait d'esprit, se lève, salue, se retire ; on voudrait l'entendre encore.
Ch. Chabault.
NoTB DBS Éditbcrs. — L'anteiiT Ini-mûme avait, pour faire suite à son livre : Lss Chbfs du Chobcr, préparé ce recueil, dont la publication fut arrêtée par les événements. Puis une mort prématurée vint arracher brusquement M. Bernardin, le 22 juillet 1915, à l'affection et à l'estime de tous ceux qui le connaissaient. Les « conférences » tenant ici une place prépondérante, il nous a paru intéressant d'ouvrir le volume par un portrait de l'érudit et spirituel conférencier, publié dans la Retue Idéaliste (février 1907>.
Mesdames et Messieurs,
Lorsque, sous Louis XIV, nos vaisseaux, commandés par le Normand Duquesne, eurent humilié Gênes la superbe, et que le doge Impériale Lescaro eut été contraint de venir s'incliner devant le Roi Soleil, comme on lui demandait ce qu'il trouvait de plus singulier à Versailles, il répondit : « C'est de m'y voir. » Pour une raison toute différente, je ne me sens pas moins dépaysé ici : car enfin je n'ai pas l'honneur d'être Normand ; je sais tout simplement un Parisien de Paris, comme on en trouve encore, en cherchant. Mais je tiens à la Normandie par des amitiés qui me sont très chères et par les souvenirs de toute ma vie : enfant, c'est sur le sable des plages normandes que
(i^ Cond'Tonco faite h rAssoci;'.tion .Vm'calc de l'Orne, le 4 juin 1Q13.
j 'ai fait mes premiers pâtés, sur les hautes falaises du pays de Caux que j 'ai lancé mes premiers cerfsvolants ; fonctionnaire, c'est à Êvreux que je fus envoyé à ma sortie de l'École Normale Supérieure, et j'ai toujours plaisir à me rappeler les mois agréables que j'y ai passés, à l'entrée de ma carrière. J'ai toujours devant les yeux l'enchantement du printemps normand ; touriste, j'ai parcouru dans tous les sens la Normandie, admirant ses vieilles églises et ses imposantes cathédrales, ses paysages riants, qui font des environs de BagnoleSi-de-l'Orne un des séjours les plus charmants que je connaisse, ses ports profonds et sûrs*, où, du monde entier, abordent des voyageurs, ravis dès le premier coup d'œil de trouver si belle la terre de France. J'espère donc que vous me pardonnerez, Mesdames et Messieurs, de n'être pas Normand, en voyant combien sincèrement j'aime votre Normandie.
Est-il d'ailleurs un Français qui ne l'aime point? Je sais bien que nous plaisantons parfois les Normands en leur attribuant un goût excessif des procès : si Louis XIV, à cause de l'abondance des affaires pendantes, dut envoyer des juges extraordinaires tenir les Grands Jours à Clermont, Fléchier nous en donne malicieusement pour raison que, plusieurs années auparavant, était venue s'établir en Auvergne une dame de Normandie. Et Casimir Delavigne, un Normand pourtant, qui avait acheté près de Vernon la jolie propriété de La Madeleine et dont les œuvres posthumes seront dédiées au Havre, sa ville natale, Casimir Delavigne commence ainsi la très spirituelle comédie du
Conseiller rapporteur, que je me suis donné le plaisir de faire reprendre à l'Odéon : sur une place de Vire, un étranger demande le chemin du tribunal à un garde de la maréchaussée, et celui-ci répond : « suivez la première personne que vous allez voir ; je connais la population : vous avez toutes les chances du monde pour que ce soit un plaideur qui vous y conduise. » Mais ne vous y trompez pas, Mesdames et Messieurs : ceux que l'on n'aime point, ou bien on les injurie, ou l'on affecte de n'en point parler ; on ne taquine que ceux qu'on aime bien. Nos pères, dont la foi a construit ces églises merveilleuses et élevé jusqu'au ciel ces prières de pierre, y ont plaisanté parfois d'un ciseau malin le saint qu'ils vénéraient ; de même, s'il nous arrive de plaisanter la Normandie, c'est que nous l'aimons et que nous en sommes fiers.
Quelle province a donné plus de gloire à notre France? Dansi quelque direction que se soit lancée l'intelligence humaine, partout et toujours s'impose à l'admiration publique le nom d'un Normand. S'agit-il d'expliquer le système du monde, devant lequel demeure confondu notre esprit, le Normand Laplace écrit son Traité de la Mécanique céleste. Qui trace dans le ciel l'orbite de la planète Neptune, encore inconnue? le Normand Le Verrier. A qui doit-on l'invention des phares lenticulaires? au Normand Fresnel. L'armée d'Egypte est-elle — on le serait à moins — démoralisée par les ravages affreux de la peste, qui ose, pour relever le courage des soldats de Jaffa, s'inoculer devant eux le virus pestilentiel? le médecin Desgcnettes, d'Alençon. Et
à quel naturaliste la botanique des terres astrales est-elle aussi redevable qu'à Labillardière, d'Alençon? à qui la géographie au xviii® siècle, qu'à La Martinière, de Dieppe ? A la tête de l 'École française de peinture ne trouvons-nous pas le Normand Nicolas Poussin? Quelle romance fut plus populaire que Ma Normandie, de Bérat? Comment n'être pas reconnaissant au Normand Boïeldieu d'avoir donné le chef-d'œuvre de l'opéra comique français, quand nous comparons à sa délicieusie Dame Blanche les sempiternelles valses viennoises et les vulgaires gigues anglaises que nous subissons aujourd'hui?
Et surtout quelle admirable floraison de prosateurs et de poètes a produite la Normandie 1
C'est par la plume de Normands, Mézeray, Vertot, le F. Daniel, que s'essaie chez nous l'histoire, avant de s'affirmer par celle du Normand Albert Sorel. Normands, ces romanciers, dont les noms marquent pour ainsi dire les différents points, de l'évolution du roman en France : Georges de Scudéry et sa sœur Madeleine, ime féministe d'esprit, qui sut mériter le premier prix d'éloquence décerné par l'Académie, au lieu de vouloir faire sauter l'Académie comme les féministes d'outre-Manche ; Mme de Lafayette, née, de vrai, hors de la Normandie, mais fille du gouverneur du Havre, et dont l'exquise Princesse de Clèves passe pour avoir été revue par l'académicien Segrais, de Caen ; Bernardin de Saint-Pierre, que confondait naguère avec votre serviteur une spectatrice de l'Odéon, naïvement étonnée que je n'eusse pas l'air encore plus âgé, après avoir écrit Paul et Virginie ; enfin,
ce bon Gustave Flaubert, qu'ont pu connaître comme moi plusieurs d'entre vous, et qu'assurément vous admirez tousi comme moi, et ce Barbey d'Aurevilly en qui d'aucuns veulent voir le fils le plus glorieux de la Normandie.
Plus nombreux encore sont les poètes normands.
La Normandie a même eu bien avant nous, dès le XVI® siècle, son prince des poètes, sacré par Clément Marot, en la personne de Guillaume du Bois. Par malheur, du Bois, qui aurait pu prétendre aussi au titre de prince des penseurs, par son obscurité, trouvant son nom vulgaire pour un souverain, a cru devoir prendre un pseudonyme, et choisi fâcheusement celui de Crétin ; je me hâte de dire que le mot désignait alors un petit panier. C'est à Vire, vous le savez, que
Le Normand, né malin, créa le vaudeville;
et, en 1708, Mme Turcaret nous dira qu'on lit chez elle, à Yalognes, tous les vers qui se font h Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, et qui valent bien ceux de Caen et de Vire : les jolies pièces d'Alexandre Piédagnel sont là pour lui donner raison. Et que de noms j'aurais à vous citer, depuis les deux Vauquelin, honneur de Falaise, jusqu'à Louis Bouilhet, dont le buste se dresse sur la place de Cany, et à votre Paul Harel, par la bouche duquel se font entendre toutes les voix de la glèbe normande I
Nulle province n'a contribué plus que la Nor mandie à l'établissement de notre théâtre. Je n'ai pas besoin de l'apprendre aux compatriotes de
Pierre Corneille. Et, même, comme Paria finira bien par avoir officiellement, un siècle ou l'autre, sa place des Trois Dumas, pour qu'Antoine et Thomas Corneille ne fussent pas complètement éclipsés par le prodigieux rayonnement de leur aîné, je souhaiterais que Rouen eût sa place des Trois Corneille ; et je souhaiterais encore que des deux grands boulcA^ards aboutissant à cette place l'un prît le nom du neveu des Corneille, Fontanelle, ce frère aîné du parisien Voltaire, et l'autre le nom de l'arrière-petite-nièce des Corneille, celle qui fut surnommée l'ange de l'assassinat, parce que, pour sauver les Girondins et le Normand Buzot proscrits, elle poignarda Marat dans sa baignoire ; seulement je ne conseillerais à personne d'ouvrir, sur ce boulevard, des « bains Charlotte Corday ».
Devant cette longue lis,te des gloires normandes — encore en ai -je dû écarter bien des noms, comme celui du charmant Octave Feuillet, que je vous entends rappeler — qui ne comprendrait, Mesdames et Messieurs, que la France soit fière de sa grande et belle province .!> Mais elle ne se contente pas de l'admirer ; je vous l'ai dit, en toute vérité, elle l'aime.
Nous l'aimons, parce que, si Paris a toujours été la tête de la France, plus d'ime fois, au cours de notre histoire, la Normandie en a été le cœur ; parce que, au temps jadis, pendant la grande pitié qui était au royaume, toutes les prières allaient làbas, vers l'abbaye normande de Saint-Micliel au péril de la mer, vers Saint Michel, le patron de
la France ; parce que, enfin, des quatre grands pèlerinages où les Français vont porter le tribut de leur reconnaissance à la vierge de la patrie, aucun, ni Domrémy, pourtant si émouvant dans sa pamTeté rustique, ni Orléans, souvenir de la victoire, ni Reims, souvenir du triomphe, aucun ne prend toute leur âme autant que Rouen, où sur la place du Vieux-Marché la libératrice de la France fut brûlée par l'évêcpie maudit dont les habitants de Lisieux devaient jeter plus tard à la voirie les cendres traîtresses à la patrie, et qu'un conseiller à la cour de Rouen, Emest O'Reilly, a flétri à jamais du nom de « mauvais Français ». Nous aimons la Normandie, parce que c'est au bûcher de Rouen que s'est allumée chez nous cette flamme sacrée du patriotisme, dont la lueur devait éclairer le berceau de Corneille. Nous aimons la Normandie, parce qu'elle est profondément patriote ; et c'est de ce patriotisme normand que je veux ce soir vous entretenir, après m 'être laissé un peu trop entraîner au plaisir de rappeler toutes vos gloires.
Il y a, Mesdames et Messieurs, plusieurs sortes de patriotisme. Il y a d'abord celui que j'appellerai le patriotisme local, celui qui nous attache au lieu où nous sommes nés, au paysage rural ou urbain dans lequel nous avons grandi, à tout ce qu'en s'ouvrant à la vie nos yeux ont découvert d'abord : les chemins creux bordés de mûriers alléchants ou les vieilles rues aux pâtisseries familières, la mare querelleuse et bavarde et le verger où les bonnes vaches roussies frottaient leur mu-
seau rose sur les rameaux, comme note le poète normand Eugène Le Mouel, ou le petit square parisien, qui semblait immense à nos quatre ans, où nous avons ébauché des, amitiés enfantines, le cimetière, humble ou monumental, où notre mère, vêtue de noir, nous a fait agenouiller et joindre nos jeunes mains. Cette petite patrie-là, où notre enfance a respiré, sans en avoir conscience, l'âme éparse des aïeux, ahl nous tenons à elle par toutes les fibresi de notre cœur, comme à la vieille maison familiale ; c'est toujours avec joie, avec un sentiment de bien-être physique même, que nous y revenons. Aussi tous, d'instinct, nous compatissons aux souffrances de l'exilé, que tourmente la nostalgie, le mal de son pays, quel qu'il soit ; mais ces soufïrances, nul ne les a dites avec plus d'émotion que votre Casimir Delavigne, dans un couplet, qui fut juSitement célèbre, de son Marino F aller 0 :
C'est ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas; C'est ce vague besoin des lieux où l'on n'est pas, Ce souvenir qui tue, oui, cette fièvre lente. Qui fait rêver le ciel de la patrie absente; C'est ce mal du pays dont rien ne p>eut guérir, Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir. Yenise !... Hélas ! 0 bien qu'aucun bien ne petit rendre I O patrie! 0 doux nom, que l'exil fait comprendre, Que murmurait ma voix, qu'étouffaient mes sanglots, Quand Venise en fuyant disparut sous les flots !
Peut-on vivre loin d'elle ?
Si l'on a vu les feux dont son golfe étincelle, Connu ses bords charmants, respiré son air doux, Le ciel sur d'autres bords n'est plus le ciel pour nous.
Que la froide Allemagne et que ses noirs orages
Tristement sur ma tête abaissaient leurs nuages !
Que son pâle soleil irritait mes ennuis !
Ses beaux jours sont moins beaux que nos plus sombres nuits.
Je disais, tourmenté d'une j>ensée unique :
Soufflez encor poiu- moi, vents de l'Adriatique!
J 'ai cédé, j 'ai senti frémir dans mes cheveux
Leurs brises qu'à ces mers redemandaient mes voeux.
Dieu ! quel air frais et pur inondait ma poitrine !
Je riais, je pleurais, je voyais Palestrine,
Saint-Marc, que j'appelais, s'approcher à ma voix,
Et tous mes sens émus s'enivraient à la fois
De la splendeur du jour, des murmures de l'onde,
Des trésors étalés dans ce bazar du monde.
Des jeuxj des bruits du port, des chants du gondolier I
« Les chants du gondolier! » Tout pays, laid ou beau, tris,te ou gai, a ainsi un signe caractéiistique, qui le distingue des autres et lui crée une sorte de personnalité. La Normandie a le sien.
Lorsque, au ix® siècle, par une tiède matinée de printemps, lesi barques des Northmans arrivèrent pour la première fois en vue de ses côtes, grande fut leur surprise d'apercevoir sur les pentes vertes s'étaler par endroits comme des tapis de neige ; ils approchent, et voilà que la brise apporte à leurst narines un parfum léger, qui semble émaner de cette neige odorante ; ils débarquent, et découvrent ces pommiers normands qu'a joliment chantés le Normand Charles Frémine. Les farouches voyageurs s'informent de cet arbre merveilleux et apprennent, ainsi que l'a dit en un vers exquis votre Malherbe,
Que les fruits ont passé les promesses des ileurs.
Les Northmans ont goûté au jus de la pomme ; les Normands, ne repartiront pas. Ils resteront au paradis terrestre, au pays du cidre, du cidre doux et sucré, pétillant et mousseux ; ils en boiront avec soif, sans soif, par crainte de la soif, et, la gaieté au cœur et la chanson aux lèvres, ils s'essaieront à balbutier les grâces joyeuses qu'a notées, dans ses Cloches de Corneville, Robert Planquette :
Viv' le cid' de Normandie!
Quand, plus tard, leurs descendants Steront assiégés dans Vire, c'est à sa cave normande que songera d'abord Olivier Basselin, le malin chansonnier à la face cramoisie et au nez violet. Écoutez donc ce vieux vaudeville en l'honneur du cidre, qui vous montrera la soupless,e du génie normand:
Tout à l'en tour de nos remj>arts Les ennemis sont en furie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie 1 Prenez plutôt de nous, soudards.
Tout ce dont vous aurez envie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie 1
Nous pourrons après, en buvant.
Chasser notre mélancolie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie !
L'ennemi, qui est ci devant, Ne nous veut faire courtoisie :
Vidons nos 'tonneaux, je vous prie !
Au moins, s'il prend notre cité, Qu'il n'y trouve plus que la lie :
Vidons nos tonneaux, je vous prie !
Dussions-nous marcher de côté, Ce bon cidre n'épargnons mie ; Vidons nos tonneaux, je vous priel
Au delà de la petite patrie, il y a la grande, celle qui dépasse de beaucoup notre horizon personnel et dont certaines parties resteront toujours sans doute inconnues de nous. Cette grande patrielà, nous l'aimons d'un amour évidemment moins tendre que la petite, d'un amour moins, intime, moins physique, pour ainsi dire. Nous l'aimons d'un amour plus réfléchi, plus raisonné, mais où pourtant le sentiment a encore la plus grande part ; car ce serait mal l'aimer que l'aimer seulement pour la communauté des intérêts (ce ne serait plus qu'une association) ou pour la communauté du langage : beaucoup parlent notre langue, qui ne sont pas nos compatriotes. Non, tous, Bretons, Tourangeaux, Parisiens et Normands, nous l'aimons surtout parce qu'elle est la France, parce que nous sentons qu'elle est comme un grand corps dont nous sommes les membres inséparablesi, parce que, enfin, toutes les provinces dont elle est composée, toutes les races fondues entre elles dont elle est formée, ont un patrimoine commun de gloire et de souffrances qui fait l'indestructible unité de la patrie française, parce qu'elles ont jadis combattu, es,péré, prié, vaincu, pleuré ensemble, parce qu'ont été des frères d'armes ou des frères de misère tous
ceux qui avant nous ont vécu sur le sol de France, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer Méditerranée, et depuis l'embouchure normande de la Seine jusqu'à la rive alsacienne du Rhin.
Cette gloire des armes, qui s'attache à l'héroïsme et aux conquêtes et qui rapproche dans le même sentiment d'orgueil national tous les cœurs patriotes, les. épées normandes, l'ont donnée largement à la France reconnaissante. Je n'ai pas besoin de rappeler Guillaume-le-Conquérant partant du port de Dives pour s'emparer de l'Angleterre, aux Normands qui se font un devoir agréable d'aller en été déjeûner à l'hostellerie, un peu truquée, de Guillaume-le-Conquérant. Et je sais que nul de vous n'a oublié les vaillants filside ce pauvre gentilhomme du Cotentin, Tancrède de Hauteville, fondant en Sicile une sorte de république normande ; nul, l'armateur Ango, de Dieppe, obligeant le roi de Portugal à lui envoyer une ambassade ; nul, ces hardis marins normands, Tourville et Duquesne, bombardant sous Louis XIV les pirates dans^ Alger ; ou la défense de Sagonte, en i8i3, par un intrépide fils du Havre, le général Rouelle.
Et, d'autre part, nul n'a chanté la gloire de la patrie française avec plus d'enthousiasme que les poètes normands. C'es,t parce qu'il identifiait la France avec Henri IV que Malherbe a écrit l'ode célèbre :
Que direz-vous, races futures,
qui devait révéler à La Fontaine sa vocation poétique. Quand son fils tombait au siège de Grave, enseveli dans le triomphe de la France, le grand Corneille, oubliant sa douleur paternelle, retrouvait l'admirable cri du vieil Horace, le plus beau qu'aient poussé des lèvres patriotes :
Quoi ! la France triomphe 1
Et, fier d'être Français, parce que la France a été appelée la Grande Nation, parce que son armée a été appelée la Grande Armée, parce que la France a produit deux figures épiques, telles qu'on en chercherait en vain dans les autres nations, Jeanne d'Arc et ce Napoléon, auquel l'admiration reconnaissante de Cherbourg a élevé sur la place d'Armes une colossale statue de bronze, le Normand Casimir Delavigne a chanté la sainte de la patrie sur S(On bûcher infâme et glorieux, et, devant toute la France agenouillée, au bruit du canon saluant le retour des cendres du Grand Empereur, a entonné La Napoléonne et l'Hymne des Invalides :
Tu seras fier de ton repos.
Car tu dois, chez tes intrépides, Dormir où dorment les héros, Sous les drapeaux des Invalides !
Tous ces étendaiids mutilés, En y balançant lo^ blessures Dont la foiwlre les a criblés, T'y berceroni do kMirs murmures.
18 DUXV^AUXX^SIÈCLE
L'artilleur, qui t'a vu sans nom Sur ta pièce républicaine, Y viendra parler de Toulon Avec son ancien capitaine.
Ceux qu'à ta voix Desaix guida Viendront, sur l'ombre consulaire Du vainqueur de la Bormida, Courber leur gloire octogénaire.
D'Austerlitz rêvant près de toi,
Là viendront d'autres frères d'armes;
Sur leur vieil Empereur et Roi
Là couleront leurs vieilles larmes.
Ils diront, en redressant là
Leurs fronts couverts de cicatrices :
« Père des braves, te voilà !
Ta cendre a payé nos services. »
Tu seras fier de ton repos !
Car tu dois, chez tes intrépides, Dormir où dorment les héros, Sous les drapeaux des Invalides !
Plus encore qu'à la patrie triomphante et rayonnant sur le monde, l'homme s'attache à la patrie blessée et douloureuse. Le véritable héros de V Iliade, c'est Hector, parce que c'est le héros vaincu ; et, si la Chanson de Roland nous touche au plus profond de nos cœurs, c'est qu'elle célèbre la vaillance malheureuse.
L'humiliation et le désespoir de la défaite, la Normandie les a connues ; avant nos provinces de
l'Est, elle a vu les horreurs de l'invasion ; elle aussii, avant Mme Tastu,
près du foyer penchée,
La tête dans ses mains cachée.
Fuyant même des yeux amis, Essaya, dans sa triste veille, De dérober à son oreille Le bruit des tambours ennemis.
Ce fut une chose effroyable, Mesdames et Messieurs, que la guerre de Cent Ans. Songez à tout ce que renferment de souffrances ces deux mots : Cent Ans! Mais rien ne put briser l'indomptable fierté de la Normandie, ni sa fidélité à la France. La jeune dame de La Roche-Guyon, dont le mari avait été tué à Azincourt, aima mieux s'en aller avec s<es enfants, mendiant par les chemins, que de rendre hommage au roi d'outremer. Affamé par six mois de siège, Rouen, après avoir mangé les chiens et les rats, pour prolonger sa résistance, jeta hors de ses murs 12.000 vieillards, femmes et enfants, qui moururent de faim devant les yeux de leurs proches, entre le camp des Anglais et la ville indomptée. Dans les campagnes, pour endormir son fils au berceau, la paysanne lui chantait une victoire des galères dieppoises :
Les mariniers de Dieppe, ils ont bien triomphé Pour le bon roi de France, étant dessus la mer;
ou, à la nouvelle de la mort du roi anglais Henri V, enlevé à Vincennes par un ulcère hémorroïdal, qu'avait refusé de guérir le bon M. s^int Fiacre, elle embrassait le marmot, qui serait peut-être un
vengeur, et instruisait ses lèvres enfantines à redire après elle :
Hors du pays de France ils seront tous boutés;
cependant que le père, serrant les poings, reprenait d'une voix farouche cet âpre chant normand de la revanche :
Entre vous, gens du village.
Qui aimez le roi français.
Prenez chacun bon courage Pour combattons les Anglais.
Prenez chacun une houe Pour mieux les déraciner; S'ils ne s'en veulent aller, Au moins faites-leur la moue.
Ne craignez point, allez battre Ces goddam, panses à pois; Car un de nous en vaut quatre; Au moins en vaut-il bien trois.
Afin qu'on nous les bafoue, Autant qu'en pourrez trouver Faites au gibet mener.
Et qu'on nous les y encroue.
Pour Dieu, si je les empoigne, Puisque j'en jure une fois, Je leur montrerai sans hoigne Combien pesants sont mes doigts.
Entre vous, gens de village.
Qui aimez le roi français. Prenez chacun bon courage Pour combattre les Anglais.
Aussi, d'un bout à l'autre de la province, les patriotesi normands chantaient déjà le chœur célèbre de Charles VI :
Guerre à l'Anglais! Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!
Ce qu'ils chantaient, ils le faisaient. Et combien de traditions et de coutumes locales conservent encore le souvenir de ces héros anonymes de l'indépendance! Je n'en citerai qu'une, particulièrement jolie. A l'aube du 4 novembre i435, tandis que cloche d'Harfleur sonnait à toute volée, cent quatre bourgeois mettaient par surprise horsi de combat les gardiens anglais de la porte de l'Eure et abaissaient le pont-levis devant les bandes françaises de Jehan de Grouchy, un capitaine patriote de quatrevingt quatre ans. Et depuis bientôt cinq siècles, chaque année, le 4 novembre, la ville d'Harfleur fête sa libération, et la vieille cloche, dit M. Emile Blémont, celle de i435,
sonne, sonne encor Les cent quatre coups de cloche De ses héros sans reproche, Qui, cent quatre seulement, Au bon vieux temps faisaient taire La vaniteuse Angleterre, Et lui faisaient voir comment S'affranchit le sol normand.
Aussi, quand, à la fin du xviii* siècle, une nouvelle invasion menaça le sol de la patrie, un même cri s'échappa de toutes les poitrines normandes, et, comme si les cendres de Jeanne d'Arc, jetées
au vent, avaient germé une moisson de héros, cent bataillons normands se levèrent contre l'étranger, et partirent sous la conduite de treize généraux normands : Davenay, Bachelet, Canville, Bonnet, Brouard, Cavalier, Chauvel, Dagobert, Decaen, Delaunay, Lemarrois, Ruffm, et ce Valhubert, dont une place de Paris a re^u le nom glorieux. C'étaient les ancêtres de ces marins de l'amiral de La Roncière Le Noury, devant la tombe normande duquel je me suis bien souvent incliné avec respect, dont la bravoure durant le siège de Paris restera légendaire et fut une des consolations de la France pendant cette année 1870, si justement nommée par Victor Hugo l'année terrible.
De nouveau la Normandie éprouva la honte douloureuse d'entendre la lourde botte du vainqueur battre le pavé de ses rues ; elle eut l'horreur de sentir cette a odeur de l'invasion », si bien décrite dans Boule de Suif, par Maupas,sant, qu'un patriotisme insoupçonné jusque-là arrachait brusquement à cette impassibilité que lui avait enseignée Flaubert, et qui, dans un sursaut de colère, jetait sur le papier une de ses meilleures nouvelles, Un Duel, où nous voyons le plus pacifique des, hommes transformé soudain en héros par la brutalité même de l'envahisseur.
Puissions-nous, Mesdames et Messieurs, ne jamais revivre ces heures affreuses de 1870! Pour en éviter le retour, il faut nous souvenir que l'union fait la force ; il faut que nous fassions trêve, dans l'intérêt suprême de la patrie, à nos, dép^lorables, à nos funestes divisions politiques. « D'abord vivre,
disait un ancien ; ensuite faire de la philosophie ». Eh bien! nous, vivons d'abord ; nous ferons ensuite de la politique. C'est le sage conseil que donnait, en i8i5, dans la première Messénienne, à la France divisée, votre Casimir Delavigne. Faisons, en face de l'ennemi de demain, ce que ce Normand patriote et sensé voulait qu'on fît en face de l'ennemi d'alors :
Présentons-lui la paix les armes à la main.
Et s'il la refusait, alors, oh! alors. Mesdames et Messieurs, je ne doute pas que tous les gasi normands se lèveraient du même élan patriotique que leurs aînés, les volontaires de 1792 et les engagés de 1870 ; je ne doute pas que les mères normandes armeraient elles-mêmes ces nouveaux croisés au cri de : « Dieu le veut! », comme cette bonne maman Touchard, dont un Normand, M. Joseph L'Hôpital, nous présientait naguère la touchante figure dans un excellent livre : Au pays da Cidre (i). Elle est trop longue pour vous être lue ce soir, la douloureuse his,toire de son brave petit Jean ; mais j 'en veux du moins détacher une page superbe, une page qui fera monter des larmes à vos yeux émus de patriotes. Dieu a permis que le volontaire normand tombât dans un jour de victoire ; c'est sur le glorieux champ de bataille de Coulmiers que l'enfant a été blessé pour la patrie. Pendant la nuit, il Sie ranime et cherche à rassem-
(1) Se trouve chez l'auteur, à Angerville-la-Campagne, près-Évreux.
bler ses pensées dans sa tête endolorie et vide. Une sorte de bourdonnement se balançait à ses oreilles, qu'il prit d'abord pour un effet de la fièvre.
(( Mais à mesure qu'il revenait plus nettement à lui, le bourdonnement, qu'il avait attribué à la fièvre, devenait plus intense et changeait de nature ; c'était un murmure monotone et indistinct ; c'était une sorte de musique maintenant, à la fois grave et vibrante.
« Qu'est-ce donc? fit-il tout haut, en proie à une émotion profonde. Pour sûr, ce n'est pas ma tête... On dirait... Mais oui! »
u Un sanglot le secoua, et il se dressa tant qu'il put, dans un élan de prière et de reconnaissance, et il bégaya, à demi étouffé par la joie!
« Oh ! les cloches ! les cloches ! »
« C'étaient elles en effet, les cloches triomphantes, messagères harmonieuses de la bonne nouvelle, chantant dans la nuit l'espérance et la gloire, saluant la victoire enfin revenue à son vieux pays de France! Elles n'ont pas attendu le jour pour vous consoler, blessés que le froid paralyse et qui vous tordez dans la souffrance ; écoutez comme leurs voix berçanties et joyeuses volent légèrement au-dessus de vos douleurs ! Elles sonnent de toutes parts, argentines ou graves, se répandant sans fin dans un vaste carillon d'allégresse ; elles sonnent dans Coulmiers en cendres, dans Bacon à demi détruit ; au loin les clochers s'animent, et, tout là-bas, au fond de l'obscur horizon, la voix puissante des bourdons sonores emplit le ciel : c'est la ville de Jeanne d'Arc chantant encore une fois sa délivrance.
« Oh ! les cloches ! les cloches ! Le brave enfant ne pense plus à sa blessure'; et si de sa poitrine trouée
le sang coule de nouveau, peu lui importe! il a accompli sa lâche ; il s'est bien battu ; il est pour quelque chose dans ce concert sublime qui résonne aux quatre coins du ciel ; et il songe que, s'il lui faut mourir, il sera beau de mourir ainsi ! »
Pourquoi, Mesdames et Messieurs, depuis trois cents ans bientôt, la Normandie a-t-elle produit tant de hérosi et tant de poètes pour chanter les héros de la patrie? C'est, soyez-en bien certains, parce qu'elle a conservé filialement le culte du grand Corneille ; parce qu'elle est toujours restée fidèle à ce hautain enseignement qui subordonne tout à l'accomplissement du devoir fièrement conssenti et qui met la véritable gloire dans le sacrifice enthousiasite de l'individu à la famille et à la patrie ; parce que les parents normands apprennent à lire à leurs enfants dans le théâtre de Corneille ; parce que voici les premiers vers que balbutient les petits Normands :
Quoi 1 vous me pleureriez mourant pour mon pays P... Mourir pour le pays est un si digne sort Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Gloire donc, Mesdames et Messieurs, à votre grand Corneille, qui a suscité de tels héroïsmes! Aussi je voudrais — puisque je suis en train de faire des vœux ce soir — que, sous l'Arc de Triomphe, où s,ont gravés les noms des défenseurs de la patrie, un peu en arrière de l'admirable Chant du départ de Rude, on dressât le groupe colossal de Corneille couronné par la gloire d'Em-
Zb DU XV® AU XX® SIECLE
manuel Frémiet. Sur le socle, une seule date, celle de la naissiance du poète, 1606, parce que, disiiit le sculpteur, a l'immortel Corneille n'est pas mort ; » mais au dos du piédestal, comme un symbole à la fois du devoir et de l'espérance dans une lutte inégale, j'inscrirais les vers fameux :
Qu'il mourût, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût!
Devant cette statue du Normand Corneille, comme devant celle de la martyre de Rouen, la jeunesse de France, nullement provocatrice, mais fièrement résolue à défendre la patrie, viendrait déposer des palmes et réciter les beaux vers d'Auguste Dorchain :
Va, France, de héros prodigue, Si quelqu'un te soufflette au front, Nous aurons le bras de Rodrigue Pour combattre, et laver l'affront.
Heureuse cette mâle et cornélienne jeunesse, si, tombant pour la patrie attaquée, elle avait, elle aussi, sur le champ de bataille la suprême récompense d'entendre sonner les cloches de Jeanne d'A.rc, les cloches libératrices, de ceux que vous savez!