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PRINCE DES POÈTES TRAGIQUES

Au mois de février de l'an i565, la ville de Toulouse était en liesse : elle se préparait à recevoir le roi Charles IX, qui, ayant atteint sa quatorzième année, venait de se déclarer majeur. Sachant que les huguenots l'appelaient « un petit royal de rien », auquel ils donneraient « des verges », la reine mère, Catherine de Médicis, voulait montrer le royal élève du vertueux Amyot à toutes les provinces, pour lui concilier leur sympathie et pour les rattacher à sa cause ; aussi, sous couleur de le conduire à Rayonne, où elle désirait conférer elle-même avec le duc d'Albe,

(1) Robert Gamier, sa vie, ses poésies inédites, avec son véritable portrait et un fac-simile de sa signature, par Ueari ChardoD, 1905, Champion, éditeur.

lui faisait-elle faire un long détour par Lyon, Avignon, Marseille, Nîmes, Carcassonne et Toulouse, malgré un hiver terrible, dont les vieux chroniqueurs nous ont transmis le souvenir : durant deux mois entiers, les rivières restèrent gelées ; beaucoup de routes, obstruées par la neige, étaient impraticables ; et « maints voyageurs, rapporte Mézeray, perdirent leurs oreilles ou leur nez, détachés par le froid. » Mais les rigueurs de la température pouvaient-elles refroidir l'enthousiasme de la vieille cité toulousaine, toujours ardente et passionnée entre toutes ? Elle oublia les deuils causés par les discordes religieuses, la peste, qui se dressait, menaçante, à ses portes, et ne songea qu'à fêter dignement l'enfant roi.

Entre ses maisons de briques, dans ses rues pavoisées, elle éleva sept arcs triomphaux, de styles différents, et plusieurs échafauds, qu'ornaient des festons de lierre, des tapisseries, des peintures et des inscriptions poétiques : comment les vers n'auraient-ils pas été en place d'honneur dans la ville de Clémence Isaure et des Jeux Floraux ? Beaucoup de poésies étaient signées : Robert Garnier ; on lisait notamment sur le théâtre de la rue de Salinière, le plus curieusement regardé de tous à cause de la statue de Charles IX qu'on voyait au sommet, troîs quatrains de Garnier ; et quand l'écolier Garnier, auquel la Violette obtenue au concours de l'année précédente avait valu cet honneur, eut achevé de réciter au petit roi les trois sonnets pleins de vœux et d'exhortations qu'il avait rimes pour lui :

Prospérez longuement, longuement sur la terre;

Retenez florissant en repos otieux

Votre peuple éloigné des foudres de la guerre...

il eut la joie et l'orgueil de voir, dans le cortège royal, s'incliner approbativement la tête d'un personnage qui attirait les regards des Toulousains presque autant que Charles IX lui-même, car il n'était autre que Pierre de Ronsard, le fameux poète. C'est de ce jour-là que l'illustre chef de la Pléiade s'attacha au jeune rimeur, que, malgré son affection pour Jodelle, il devait plus tard sacrer « prince de la tragédie française. »

Ce titre, les critiques modernes qui se sont particulièrement occupés des œuvres de Robert Garnier, MM. Bernage, Fœrster, Rigal, ne le lui ont pas retiré ; et M. Emile Faguet, qui paraît goûter fort sa Bmdamante, « un petit Cid, où manquent les deux duos immortels de Rodrigue et de Chimène », salue encore en lui « le représentant de la tragédie française de la Renaissance » et (( le moins indigne des prédécesseurs de Corneille au xvi* siècle ». Mais, si les oeuvres dramatiques de Garnier, cinquante-trois fois éditées en trois siècles, étaient toujours tenues par les lettrés en sincère estime, la physionomie du poète allait s 'altérant et s 'effaçant de plus en plus (i) ; et, la biographie écrite par Colletet ayant disparu dans l'incendie de la bibliothèque du

(1) M. Henri Chardon établit même (p. 210 et suiv.) que beaucoup des portraits gravés de Robert Garnier sont en réalité ceux de son homonyme le poète Claude Garnier.

Louvre en 1871, sa vie nous était en somme aussi mal connue que celle de Rotrou, cet autre poète tragique, que le grand Corneille se plaisait modestement à nommer « son père ». Or, voici qu'un chercheur infatigable et heureux entre tous, que ne laisse indifférent rien de ce qui concerne l'his toire du Maine, et qui avait déjà publié tant de documents précieux sur Scarron et son Roman Comique, sur Molière et les comédiens de campagne, voi('i que M. Henri Chardon, après nous avoir donné une Vie de Rotrou mieux connue, nous donne aujourd'hui une vie du vieux Robert Garnier, son compatriote ; et cette vie est tout à fait intéressante par les faits et les dates qu'elle rectifie, par les vers de Garnier, retrouvés çà et là, qui y sont insérés, et surtout par la belle et sympathique figure de poète qui y est remise en lumière.

A cinq lieues de Nogent-le-Rotrou, autour d'une magnifique église de la Renaissance, entre les ruines de son enceinte de pierre, la petite ville de La Ferté-Bernard dresse encore ses curieuses maisons de bois sculpté et ses vieilles halles, à peu près telles qu'elles étaient au xv!*" siècle. C'est dans cette cité catholique, appartenant alors à la maison de Lorraine, c'est en face même de l'église, où la fantaisie de Mathurin de La Borde venait de placer, à côté de l'image de la Vierge, les portraits de Cléopâtre et d'Auguste, qu'est né Robert Garnier, l'auteur des Juives et de Marc-Antoine, non en i534, comme on l'a cru longtemps, mais bien vers l'an i5A5, ainsi que le confirme Vauquelin

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de La Fresnaye, qui, né lui-même en l'année i536, l'an

Que le grand roy François conquesta la Savoye,

écrivait à Garnier :

Je suis plus vieil que toy de quelque dix années.

Robert Garnier appartenait à une ancienne famille bourgeoise de La Ferlé, où ses deux soeurs se marièrent, l'aînée, Roberde, à Denis Gaudard, sieur de la Rouillerie, la cadette, Magdeleine, à Etienne Boudin, sieur des Tellengères.

Ses humanités terminées, le jeune homme partit pour Toulouse, séduit peut-être par la célébrité de son école de droit, où Jean Coras, celui-là même qui devait être pendu à la Saint-Barthélémy, attirait alors autour de sa chaire plus de deux mille écoliers, séduit surtout, je crois, par ce Collège de la gaie science, qui, en i554, avait décerné à Ronsard une Minerve d'argent, et dont presque tous les membres du Parlement de Toulouse étaient fiers de s'être disputé les prix.

Il n'y eut pas de concours en i563, à cause des discordes religieuses qui troublaient l'Université ; mais, au mois de mai i564, vainqileur de six concurrents, parmi lesquels du Bartas, dans la « Mise des fleurs en essay », Robert Garnier, radieux, se voyait décerner la Violette pour un Chant Royal, genre de poème que du Bellay avait bien condamné dans sa Défense et illustration de la langue française, mais qui était resté en honneur

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aux Jeux Floraux. Dans l'aréopage qui couronna la poésie, remplie d'allusions mythologiques, de Garnier, figuraient plusieurs personnages illustres: Coras, Duranti, qui devait être, lui aussi, en lôSg, victime des fureurs populaires, du Faur de Pibrac, auteur de Quatrains moraux, recommandés encore à sa fille par le Gorgibus de Molière, et Samson de Lacroix, qui, dix ans auparavant, avait osé le premier présenter \M sonnet au Collège de la gaie science.

Deux ans après, le 5 mai i566, un autre Chant Royal en allégorie, non moins rempli de mythologie que le premier, valait « la fleur de l'Églantine », la plus précieuse des trois fleurs, sm manceau Garnier, bien que parmi les juges ou mainteneurs siégeassent les pères de plusieurs de ses concurrents toulousains.

Une troisième victoire, et le jeune rimeur aurait été proclamé « docteur en poésie » ; mais, en i567, les troubles civils désorganisaient à Toulouse les Jeux Floraux, et Garnier quittait les rives de la Garonne pour celles de la Seine.

Un amour malheureux et sans espoir l'éloignait du Languedoc : celle qu'il aimait, la belle Agnette, venait d'être par un père rigoureux mariée à un autre. Épisode romanesque, Siur lequel M. Henri Chardon n'a pu malheureusement faire aucune lumière, le volume étant aujourd'hui perdu dans lequel Robert Garnier avait soupiré ses Plaintes amoureuses.

Tout ce que nous savons, c'est que le jeune poète, ayant acquis le grade de a licencié es lois h,

venait à Paris avec la qualité d'(( avocat en la cour de Parlement.» Il y était appelé par un de ses anciens juges aux Jeux Floraux, Guy du Faur de Pibrac. Justement apprécié de Michel de L'Hospital, qui l'aurait même désiré pour gendre (i), Pibrac avait été par le chancelier nommé avocat général au Parlement de Paris. Magistrat poète, il s'intéressait à l'avocat poète Garnier, et il le patronna au barreau et sur le Parnasse, comme on disait alors. En remercîment, celui-ci offrit à son protecteur un Hymne de la Monarchie, suivi d'un sonnet à sa femme, « Madamoy selle de Pibrac » (1567). M. Henri Chardon reproduit en appendice ce poème, devenu rarissime, et d'ailleurs, à certains égards, fort curieux.

Il me semble bien, en effet, que Corneille s'en est plus d'une fois souvenu en écrivant son Cinna, si même il ne lui a pas dû l'idée première de cette tragédie. Quel sentiment anime les deux poèmes? L'horreur

Et des proscriptions et des guerres civiles.

Écoutez Garnier frémir d'indignation, quand il voit

. . . Ces bourreaus, acharnés comme bestes, Apporter pour le gain mile proscriptes testes, Le Frère n'estre pas de son Frère asseuré, Le Père estre aus Tyrans par son Filz déclaré,

(1) Voir le savant Uyrt. couronné par l'Académie Française, de Dupré-Lasale : Michel dv L'Hospitat, 18S9, 2* partie, p. 8.

Le Maître craindre encor que pour cete avarice,

Pour ce pris espéré, son Serf ne le trahisse.

Et mesnie le Mary ne se promettre pas

Que sa femme au danger ne courre à son trépas ;

rappelez-vous, d'autre part, les admirables vers de Cinna :

Le méchant par le prix au crime encouragé, Le mari par sa femme en son lit égorgé. Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et, sa tête à la main, demandant son salaire ;

et vous ne serez pas surpris que les deux poètes concluent, Garnier en maudissant

Le populaire estât de cette belle Romme,

et Corneille en faisant dire à l'un de ses personnages :

Le pire des états, c'est l'état populaire.

L'unique remède aux luttes sanglantes qu'a enfantées la liberté publique, tous deux nous le montrent dans le pouvoir clément et juste d'un monarque fort. Au dénouement de la tragédie cornélienne, Livie, illuminée d'un rayon prophétique, dira à l'empereur Auguste, sacré par la clémence :

Rome n'a plus de vœux que pour la monarchie ;

mais déjà Garnier avait rendu grâces à la monarchie d'avoir assuré le salut du peuple romain ;

Tu mis en son giron ce grand Monarque Auguste, Qui le régit long lems d'une clémence juste (i).

Ainsi — et le rapprochement me paraît intéressant — dans les deux poèmes, même inspiration et même conclusion.

Je me hâte de dire qu'au monLent où Garnier écrivait son Hymne de la Monarchie, au milieu des troubles civils qui déchiraient et faillirent perdre la France, ces idées étaient en honneur parmi tous les hommes modérés et cultivés ; elles remplissent le discours Pour la Monarchie contre la division, que Vauquelin de La Fresnaye avait dédié en i563 à Catherine de Médicis, et l'Hymne de la Monarchie, qu'avait fait imprimer en i565 Guillaume de Poëtou-Bellièvre. L'état des esprits explique donc amplement l'enthousiasme reconnaissant avec lequel la France, enfin apaisée et unifiée, allait saluer dans Henri IV « le père du peuple » : il y avait si longtemps qu'elle vivait dans l'attente d'un vrai monarque !

Mais aucun poète ne semble, au xvi® siècle, avoir souffert des maux de la patrie autant que Robert Garnier :

Les meurtres inhumains se font entre les frères,

Spectacle plein d'horreur ; Et déjà les enfans courent contre leurs pères

D'une aveugle fureur.

(1) Dans la Dédicace de son Antiqone (1580), Garnier exprimera l'espoir que le roi Henri III va être a un second Auguste I) et ramener i le siècle d'or. »

Le cœur des citoyens se remplit de furies ;

Les paisans escortez Meurent contre une haye ; on ne voit que turies

Par les champs désertez !

C'est cette patriotique douleur qui a inspiré presque tous ses poèmes, même ceux qui, au premier abord, sembleraient le moins s'y rapporter par leur sujet ; c'est elle qui fait l'unité de son oeuvre poétique.

Elle animait déjà le Chant Royal, qui, à Toulouse, lui avait fait décerner la Violette ; au jeune roi, entrant dans la ville de Clémence Isaure, Garnier disait :

Les troubles mutinieux dont nos cœurs estoient pleins, Tu as, Sire, bani de ta sujete France.

Dans l'autre Chant Royal, par lequel il avait conquis l'Églantine, il appelait Charles IX, avec un peu d'emphase, mais beaucoup d'espérance :

L'Hercule, qui dompta les monstres de son aige.

Dans la plupart de ses tragédies allégoriques, c'est l'écho de ses plaintes patriotiques que nous entendrons en réalité. Il a tenu lui-même à nous en avertir. Lisons : Porcie, tragédie française, représentant la cruelle et sanglante saison des guerres civiles de Rome ; propre et convenable pour y voir depeincte la calamité de ce tems ; dans la Dédicace à Nicolas d'Angennes de sa Cornélie, il dit que le sujet de cette tragédie est « une grande Repu-

blique, rompue par l'ambitieux discord de ses citoyens^ » ; il veut dédier son Marc- Antoine, « représentations tragiques des guerres civiles de Rome », à Pibrac, parce que Pibrac a « en horreur les dissensions domestiques et les malheureux troubles de son royaume » ; les souffrances de nos ancêtres troyens dans la Troade, écrit-il à l'archevêque de Bourges, nous serviront « de consolation en nos particuliers et domestiques encombres » ; ce sont les douleurs de la France blessée qu'en évoquant celles de Jérusalem pleurera avec de longs sanglots la tragédie des Juives ; mais, cette fois, las d'en appeler vainement aux hommes, le poète chrétien en appelle à Dieu, comme dans ce beau sonnet, qu'il a écrit en i58i pour une traduction des Hymnes de Synèse par Jacques Courtin de Cissé :

Tandis qu'en durs regrets et en plaintes amères Tu me vois lamenter, d'une tragique voix. Les désastres romains et les malheurs Grégeois, Pleurant nos propres maux sous feintes étrangères,

Tu nous montres, Cissé, que toutes ces misères. Dont le grand Dieu punit les peuples et les roys, Font en vain résonner le Théâtre françois, Et qu'il faut recourir aux divines prières ;

Qu'il faut invoquer Dieu par cantiques divers, L'avoir toujouiis au cœur, en la bouche, en nos vers, Chantant, comme tu fais, son éternelle essence.

C'est luy vrayment qui peut nos douleurs étouffer, Qui f)eut nous ramener le bonheur en la France Et faire un siècle d'or de ce siècle de fer.

Les huit célèbres tragédies de Ganiier n'ont point été composées à Paris.

Sans doute, le poète se plaisait fort dans la capitale, où il entretenait les plus agréables relations avec les meilleurs écrivains de l'époque, avec Baïf, Jean Dorât, Claude Binet, Etienne Pasquier, Robert Estienne, avec Remy Belleau, presque son compatriote, car le gentil poète était né à Nogentle-Rotrou, où il a aujourd'hui une bien vilaine statue, avec Ronsard enfin, qui lui fera l'honneur insigne de présenter au public son Hippolyte, sa Cornélie, sa Troade, et, en i585, l'édition complète de ses oeuvres. Mais, soit que les causes, soit que la voix eussent manqué» à l'avocat, Garnier n'avait pas plaidé longtemps à Paris ; il était revenu, en mai lôôg, dans sa province natale avec la charge de conseiller au présidial du Mans ; cinq ans après, il y fut pourvu par Charles IX mourant de la fonction de lieutenant criminel. Il a donc rimé toutes ses tragédies soit au Mans, soit surtout dans sa ferme de la Papillonnière, non loin de la Ferté-Bernard, à cause de laquelle dans ses armes, au-dessus de sa devise : Nec prece, nec precio, il portait trois poétiques papillons, et qui est aujourd'hui encore la propriété d'un de ses descendants, le marquis du Luart.

Sur Garnier magistrat, M. Henri Chardon n'a pu découvrir des documents vraiment intéressants. Il nous apprend seulement qu'en septembre i575 les habitants du Mans, craignant d'être surpris par le duc d'Alençon ou par ses partisans, élurent Robert Garnier et deux de ses amis pour capitaines

des portes de la ville. Mais, en ce qui coucerne lu vie privée du poète, les recherches de M. Henri Chardon ont été beaucoup plus heureuses.

Elles nous permettent, écartant les menus détails qui n'ont d'intérêt que pour les érudits, de nous représenter un Robert Garnier intime, dans sa maison de la paroisse du Crucifix d'abord, puis dans celle de la paroisse Saint-Pierre-l Enterré, au pied de la Cathédrale.

Quatre ans après son arrivée au Mans, Robert Garnier avait pris femme.

La belle Agnette oubliée, une autre jeune fille n'avait point tardé à s'emparer du cœur du poète, qui écrivait à Ronsard :

Le seul bien où j'aspire Est de toujours complaire à celle à qui je suis.

Et, pour sa nouvelle maîtresse, Garnier rimait de nombreux vers, qui ne furent point imprimés. Il l'y chantait sous le nom poétique de Martie, comme Ronsard, Tahureau, Marc Papillon, Baïf, Robin du Faux, Courtin de Cissé, du Bellay, Denisot, Belleau, Grévin, avaient célébré leurs amies sous les poétiques noms de Cassandre, de l'Admirée, de Théophile, de Méline, de Marquine, de Rosine, de l'Olive, de Valentine, de Magdeleine, d'Olympe. Martie, il faut le dire, avait tout ce qu'il faut pour séduire un poète : jolie, elle s'exprimait avec élégance ; elle appartenait à une famille alliée à deux poètes et où la poésie était en honneur ; et, surtout, elle était elle-même poète,

comme cette belle Paule, que Ganiier avait tant ouï vanter sur les bords de la Garonne ; en tête de Cornélie, en effet, et de Marc-Antoine, on trouve des quatrains signés : Françoise Hubert ; et cette Françoise Hubert n'est autre que la Martie du poète, qu'il finit par épouser, comme Yauquelin de La Fresnaye sa Philis, Pierre de Brach son Aymée, et Jean de Bonnefons sa Pancharis.

Françoise Hubert était une compatriote de Remy Belleau. Elle avait pour père le receveur des tailles à Nogent-le-Rotrou, qui s'appelait alors Enghienle-François ; un de ses frères était bailli de la ville ; des parents de sa mère, Louise Gouin, y occupaient les principaux offices de judicature. L'alliance était donc pour Robert Garnier des plus honorables.

Ce mariage fut heureux, et la naissance de deux filles, Diane et Françoise, en 1579 et en i582, resserra encore les liens qui unissaient les deux époux.

Les devoirs de sa charge, l'éducation de ses fillettes et la composition de ses tragédies remplissaient donc la vie tranquille de Robert Garnier. Un unique souci personnel la troublait : malgré les éloges que lui décernait à l'envi Ronsard et le chœur des rimeurs, la cour, qui prodiguait cependant faveurs, pensions et bénéfices aux érudits, aux poètes, aux faiseurs de ballets, la cour semblait l'ignorer ou du moins l'oublier.

Pour essayer d'attirer son attention, Garnier avait d'abord, en i58o, réuni en un volume les six tragédies qu'il avait écrites à l'imitatiun de

Sénèqiic. Il essaya ensuite de composer une œuvre qui pût, cette fois, être représente'e sur la scène (i), et, délaissant Sénèque pour l'Arioste, peut-être sur les conseils avisés de Desportes, il rima une originale et curieuse tragi-comédie de Bradamante, dédiée au chancelier de France. Enfin, il fît en i585, pour l'offrir au roi, une édition complète de ses oeuvres.

Afin de l'en remercier, comme de vers à sa louange glissés dans ime élégie dont nous parlerons tout à l'heure, Henri III, peut-être à l'instigation de son grand favori, le duc de Joyeuse, auquel Gamier venait de présenter une nouvelle tragédie, Les Juives, lui donna enfin au Grand Conseil un . office de conseiller, qu'il venait de créer le i3 mai i586.

Mais la récompense arrivait trop tard. Tant de douleurs étaient venues assaillir le poète, que la joie ne pouvait plus trouver place dans son cœur meurtri.

En i583, au Mans, tandis qu'il se dévouait pour ses concitoyens décimés par la peste, ses serviteurs avaient formé l'abominable projet de l'empoisonner avec ?a femme et ses jeunes enfants, pensant

(i ) M Rigal se re!iise à croire que les premières tragédies de Garnier aient été représentées, et M. Henri Chardon, dans son avant-dernier livre, Xauveaux documents stir les romédiens de campagne, la vie de Afolicre et le théâtre de collège dans le Maine, déclare n'avoir trouvé aucun document concernant une représentation d'une tragédie de Garnier au collège du Mans. Cependant M. Haraszti, dans sa Littérature dramatii/ue au temps de ta Hcnnissance, vient de s'attacher à réfuter M. Rigal ; mais il s'occupe surtout de la dernière tragédie de Robert Garnier, Les Juives, un peu différente des premières.

que l'on mettrait sur le compte du fléau ces quatre décès et qu'ils auraient ainsi toute sécurité pour piller la maison. Françoise Hubert, qui avait bu le poison la première et fait découvrir le crime par les syncopes qui la saisirent aussitôt, ne s'était pas rétablie, et elle traînait depuis une vie languissante, qu'assombrit encore la mort de sa mère en i586.

Quelques mois auparavant, la mort de Ronsard avait été pour Robert Garnier un déchirement cruel et lui avait inspiré une admirable élégie, qui est son chef-d'œuvre et un chef-d'oeuvre. Elle se termine par ces vers, qui nous montrent la plaie toujours saignante au cœur du poète patriote :

Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,

Tandis que le Destin Nous réserve aux malheurs de la France, voisine

De sa dernière fin.

Jamais, en effet, le royaume n'avait été plus tristement en proie à la discorde. L'assassinat du duc de Guise n'avait pas tué la sainte Ligue, et la guerre civile allait même éclater au Mans.

En février iSSg, les ligueurs avaient dressé des barricades ; ils avaient forcé et démantelé le château, et, peu après, Mayenne avait fait son entrée dans la ville. La piété de Garnier était très ardente, comme le prouvent la Dédicace des Juives et maints passages des œuvres du poète. Quoi d'étonnant que, né à La Ferté-Bernard, dont le duc de Guise était seigneur, il ait fait opposition d'abord.

avec les principaux magistrats du Mans, ses parents et ses amis, à Henri III, qui paraissait abandonner la cause catholique, puis au Béarnais protesitant? Mais les excès et les crimes commis par les Ligueurs ne tardèrent point à faire regretter à Robert Garnier nne compromission fâcheuse.

La capitulation avait assuré aux défenseurs du château la vie sauve ; malgré la parole donnée, plusieurs d'entre eux furent, avec leurs femmes, égorgés et jetés en la rivière par ceux mêmes qui étaient chargés de les garder, et l'on précipita dans les fossés de la tour Orbrindelle le conseiller au présidial Girard, sieur de Coulombiere, qui avait écrit des poésies liminaires pour plusieurs tragédies de Garnier. Saisi d'horreur, le poète cessa de venir au Conseil de la Ligue, qui, mécontent et le jugeant suspect, le taxa révolutionnairement à deux cents livres, aussi haut que les plus riches parmi les « royaux ».

De nouvelles tragédies allaient ensanglanter le Mans. Le 2 décembre iSSg, Henri IV entra dans la ville, et les « royaux » s'empressèrent d'user de représailles. Le poète put voir le prieur des Jacobins poignardé, cinq Cordeliers exécutés, plusieurs magistrats bannis, et le peuple dansant avec des cris sauvages autour du bûcher où brûlait un mannequin, Jean du. Maine, qui représentait la Ligue. Comment Garnier aurait-il pu prévoir que le Béarnais allait faire refleurir la douce paix sur ce charnier ?

Déjà Ires douloureusement éprouvé par la mort de sa femme, sa Martie adorée, puis par celle de

son beau-père, il ne put survivre à ces scènes tragiques, qui lui semblaient annoncer la fin de sa patrie : il s'éteignit, deux ans jour pour jour après Françoise Hubert, le jeudi 20 septembre 1690, chez la marraine de sa fille aînée, Jeanne de Baugé, veuve de Louis Hoellet, sieur du Bourg.

Huit jours auparavant, Robert Garnier avait fait un long et très curieux testameiit, qui est le plus important document que nous ayons sur lui.

Nous y voyons, en effet, la piété grande du poète, qui recommande son âme non seulement « à la benoiste et sainte Trinité de Paradis » et à la Vierge Marie, mais encore à saint Michel archange, à saint Jean-Baptiste, à saint Pierre, à saint Paul, à saint Etienne, à saint Julien, à sainte Anne, à Marie-Madeleine et à « toute la cour celeste » ; qui fonde pour lui-même et pour les siens une messe basse de Requiem « chacun dymenche de l'an à perpétuité », et qui fait dresser un crucifix et chanter à toutes les grandes fêtes le Stabat en l'église de sa ville natale.

Nous y voyons la générosité de Robert Garnier, qui n'oublie ni sa nièce, ni son serviteur, ni sa servante, et qui, par un mélange singulier de piété et de bonté, veut léguer une rente de « deux escus sol » aux Cordeliers du Mans, qui devaient veiller sur sa dépouille mortelle, pour que les bons Pères puissent « s'éjouyr au jour de mardi gras. »

Nous y voyons sa tendresse paternelle éclairée, qui demande qu'on ne laisse pas ses filles se marier avant qu'elles aient assez de raison pour choi-

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sir leurs maris, avant « qu'elles aient ateinct et accomply l'aage de dix-huict ou vingt ans », qui supplie qu'elles ne soient unies qu'à des hommes dignes d'elles par leur naissance et par leur rang et appartenant comme elles à la religion catholique.

Nous y voyons, enfin, le pieux souvenir que gardait Robert Garnier pour celle qui avait été son grand amour, la joie et l'orgueil de sa vie, pour la femme charmante qui avait consenti d'associer sa destinée à la sienne. Il veut être uni, dans la tombe même, à Françoise Hubert ; il veut être inhumé auprès d'elle dans la chapelle réédifiée des Cordeliers du Mans ; il veut que « en la vitre au-dessus de l'autel de la dicte chapelle soit une image et effigye du Crucifix et plus bas les effigies du dict testateur et de sa dicte espouse, ensemble Diane et Françoise Les Garnier leurs filles en forme de prians, iceux testateur et espouse conduicts par les patrons de leurs noms,... et que Siur leur sépulture soyent leurs ephygies, mestme de la dicte Hubert en habit de damoiselle. »

Le poète attendit soixante ans entiers le tombeau qu'il avait demandé par son testament. Sa fille aînée, Diane, qui avait épousé le conseiller au grand conseil François Legras du Luart, négligea ce devoir ; mais le petit-fils du poète, François du Luart, maître des requêtes, ayant péri en juillet i653 avec le maître des comptes Robert Miron dans le massacre de l'Hôtel de Ville, sa veuve, Marie Leclerc de Lesseville, fit enfin sculpter par Michel Bourdin le monument funéraire. H était

surmonté de six bustes, représentant Robert Garnier et sa femme, leur fille Diane et son mari, leur petit- fils François du Luart et sa femme. Ces bustes ornent maintenant la chapelle du cimetière du Luart, l'église des Cordeliers du Mans ayant été détruite en 1792.

Sculpté plus de soixante années après la mort du poète, le buste de Robert Garnier ne semble point à M. Henri Chardon reproduire fidèlement ses traits. Le vrai portrait de Garnier, celui qui ofîre le plus de garanties de ressemblance, lui paraît être le portrait plein de mélancolie et de tristesse que le poète lui-même a fait graver pour servir de frontispice à l'édition de i585 (1). C'est d'après cette gravure que, le biographe de Robert Garnier voudrait voir sculpter un nouveau buste pour le foyer ou tout au moins pour les couloirs de la Comédie-Française ; et il est bien certain que, dans ce musée de nos gloires dramatiques, serait plus\ à sa place que l 'image du lyrique André Chénier celle du vieux Robert Garnier, « prince des poètes tragiques françois. »

(1) Oa le trouvera en tète du livre de M. Henri Chardon.

Dans le cours de ses importants et savants travaux sur l'architecture et l'art religieux en Espagne, M. Marcel Dieulafoy s'est trouvé amené à parcourir les innombrables œuvres dramatiques qui forment ce qu'on appelle, en Espagne, le (( théâtre édifiant » : l'inspiration n'en est-elle pas identique à celle de l'architecture et de la sculpture contemporaines ? Si les pieux poètes ont voulu que leurs drames chantassent aussi haut que les cloches des cathédrales la puissance de la religion catholique, ils ont aussi, comme les naïfs imagiers de leur tempsi, uni à l'élan de la prière le rire innocent d'une gaieté un peu lourde ; et l'inévitable gracioso du théâtre édifiant est bien le frère de ce savetier, que l'on découvre parfois, au portail d'une sévère église gothique, occupé à coudre, avec son alêne, les lèvres d'une femme trop bavarde.

(I) Revue des Court et Conférences du 14 novembre 1907.

Et à lire les meilleurs de ces drames sacrés, ceux d'un Cervantes et d'un Tirso de Molina, d'un Calderôn et d'un Moreto, M. Dieulafoy, en même temps qu'il était pris d'une vive admiration, s'étonnait que ces œuvres éclatantes et fortes fussent plus connues et plus vantées en Angleterre et en Allemagne qu'en France. Il s'en étonnait d'autant plus que le genre lui apparaissait nettement d'origine française, qu'il est facile, en suivant la filiation des drames sacrés espagnols, de remonter jusqu'à nos vieux Miracles de Notre-Dame, traduits en langue espagnole, dès le xni® siècle, par Gonzalo de Berceo, et que la Sainte Théodora de Moreto, par exemple, n'est guère qu'une adaptation très libre du Miracle d'une femme, nomm,ée Théodore, qui se mit en habit d'homme et devint moine.

Afin de nous faire partager son admiration, M. Marcel Dieulafoy a voulu traduire le Truand béatifié de Cervantes, le Damné pour manque de confiance de Tirso de Molina et la Dévotion à la Croix de Calderôn. Et, en tête de cette triple traduction, il a mis une Introduction très substantielle pour rendre ce qui est dû à ces curieux Miracles de Notre-Dame — dont un fut représenté naguère sur la scène de l'hôtel Dieulafoy — et surtout pour nous faire bien comprendre comment le genre, transplanté dans un terrain plus favorable, y a pu prendre une vitalité et un développement extraordinaires, tandis que, chez nous, il dépérissait et finissait par disparaître.

C'est que le lien, qui partout rattache à l'Église le théâtre primitif, s'est, dans la très catholique

Espagne, desserré beaucoup plus lentement que nulle part ailleurs. Sous la surveillance du Saint- Office, il était difficile au théâtre de s'émanciper. De plus, les auteurs dramatiques les plus illustres, Lope de Vega, Tirso de Molina, Calderon, étaient des prêtres écrivant pour des âmes pieuses et ferventes. Ils ne faisaient que mettre en action sur le théâtre ce qu'ils prêchaient à leurs dévots paroissiens dans la chaire de leurs églises ; et, de même que les fidèles agenouillés dans la nef font en même temps que le prêtre à l'autel leur mea culpa, de même, si l'acteur en scène était appelé à réciter le Confiteor, tous les spectateurs s'agenouillaient en même temps que lui et du même geste se frappaient la poitrine. Loin de trouver dans le théâtre un ennemi, le clergé espagnol y vit donc, beaucoup plus longtemps que le nôtre, un auxiliaire.

Aussi, en Espagne, le drame religieux était-il nommé d'abord auto sacramental, comme l'Inquisition nommait autos da je ses bûchers purificateurs ; et le clergé prenait toujours part à la procession qui, le jour de la Fête-Dieu, menait au théâtre les acteurs juchés sur le chariot catholicisé de Thespis.

A Vauto sacramental, qui ressemblait tout à fait à nos vieux mystères, se joignirent bientôt les autos morales, insipides allégories, absolument semblables à celles qui furent si fâcheusement à la mode en France durant le Moyen Age et la Renaissance.

Enfin le genre devait avoir sa floraison brillante

avec les drames sacrés, qui se subdivisent en comédies de saints et en comédies dévotes.

Le drame sacré se distingue en ceci de Y auto sacramental, qu'un élément profane s'y combine avec l'élément religieux, tout comme dans notre Polyeucte ; et M. Dieulafoy rappelle dans quelles circonstances put se produire en Espagne cette heureuse fusion.

Au XVI® siècle, des tentatives avaient été faites pour détacher le théâtre de l'Église, et sur des scènes libres avaient été représentés des drames et des comédies profanes. Mais l'Inquisition veillait, et, en iSgS, une ordonnance royale n'autorisait plus à Madrid que les spectacles édifiants. C'est alors que Cervantes et Lope de Vega transforment l'auto sacramental en drame sacré, attirant ainsi au théâtre religieux par l'introduction d'un élément profane les amateurs du théâtre interdit, et d'autre part aidant, par le choix des sujets, l'Église orthodoxe dans sa croisade contre l'hérésie luthérienne.

En effet, après aAoir lutté héroïquement durant huit siècles pour assurer le triomphe de la croix sur le croissant, l'Église espagnole voyait avec épouvante se dresser au pied de la croix enfin victorieuse un nouvel ennemi. M. Dieulafoy — et c'est peut-être la partie la plus neuve et la plus curieuse de sa très intéressante étude — montre fort ingénieusement comment en Espagne l 'Église avait fini par accepter, ainsi que le prouvent la Vie est un songe et le Tétrarque de Jérusalem de Calderôn, — représentés également à l'hôtel Dieu-

lafoy, — le semi- fatalisme des Musulmans, lequel, après tout, n'empêche pas l'homme d'agir et de se travailler pour mériter, tandis qu'elle ne pouvait fermer les yeux sur la prédestination absolue de Luther, qui, dans son traité De servo Arbitrio, concluait à la négation du libre arbitre, de la grâce et de la miséricorde divine. Luther était l'ennemi contre lequel elle devait diriger tous ses efforts. Aussi, tandis que les théologiens attaquaient ardemment et subtilement dans leurs livres ces doctrines désolantes, les auteurs dramatiques, combattant sans le dire le même combat, voulant mettre en garde le peuple contre le danger de ces nouveautés hérétiques, firent, comme Tirso de Molina, exprimer les idées de Luther par Satan lui-même déguisé en ange, ou nous montrèrent, comme Lope de Vega, Cer\antes et Calderon, que le scélérat le plus noir, le pécheur le plus endurci, ne doivent jamais désespérer de leur salut, s'ils ont su mériter la miséricorde divine par la dévotion à la Vierge, à la croix, à l'ange gardien, par la piété pour les âmes qui souffrent dans le Purgatoire, ou simplement par celle de toutes les vertus qui semble la plus facile à pratiquer, l'amour filial. Grande est donc, pour qui veut étudier l'histoire religieuse de l'Espagne, l'importance de ce « théâtre édifiant. »

L'intérêt dramatique, ou tout au moins littéraire, n'en est pas moindre.

Des trois comédies de saints ou comédies dévotes qu'a traduites M. Dieulafoy, la moins bien faite et la moins scéniquc est assurément le

Truand béatifié de Cervantes. L'auteur suit pas à pas le saint dans sa vie, et s'occupe beaucoup moins de lier les uns aux autres et d'enchaîner étroitement les incidents de son drame que de respecter le texte de l'hagiographe, qu'il a sous les yeux. Il nous offre donc une suite de scènes plutôt qu'une pièce ; l'intérêt ne grandit pas avec le développement d'une action ; il est uniquement soutenu par la peinture des mœurs, par l'admiration qu'on éprouve pour le saint et par le lyrisme éclatant de la forme.

Le héros est Cristobal de Lugo, un jeune étudiant de Séville, un peu fou, très vaniteux, querelleur, bretteur, joueur, lié avec tous les truands de la ville, au demeurant le meilleur fils du monde, qui ressemble étonnamment à notre François Villon. Dans la vie de Bohême de la truanderie, dont il est « le roi et le loup-garou », il prétend se distinguer par l'audace de ses exploits variés, rossant les alguazils, arrachant de leurs mains le peu vénérable père de la truanderie, dévalisant la boutique des pâtissiers pour offrir à sa bande vorace de franches lippées. Toujours il est sous le coup de quelque mandat d'arrêt, que la police n'ose exécuter, parce que le garnement a pour maître Telle de Sandoval, l'inquisiteur de Séville. Et par le choix du détail caractéristique, par la vigueur du trait, par la vivacité du coloris, toute cette première journée est un tableau de mœurs des plus amusants et des plus vivants que l'on puisse imaginer ; il est digne de l'auteur de Don Quichotte, et c'est tout dire.

Mais au fond de l'âme de Lugo, comme tout au fond de l'âme de notre Villon, sommeille une foi naïve et confiante : jamais il ne néglige ses prières; jamais il n'oublie de dire les psaumes de la pénitence ; nous le voyons donner un réal à un aveugle, non pas à condition qu'il blasphème, comme fera le don Juan de Molière, mais à condition qu'il récite dix-sept oraisons pour les âmes du Purgatoire ; et, pas plus que sa dague et son bouclier, Lugo ne quitte son rosaire. Sa piété et sa confiance en Dieu seront récompensées.

Risquant au jeu son dernier argent, il a juré, s'il perdait, de se faire « voleur de grand chemin ». Il gagne, comprend que Dieu a voulu, dans sa miséricorde, le sauver ; et, appelant à son aide Notre-Dame, son ange gardien, les âmes du Purgatoire et les « psaumes bénis de David », il fait le vœu d'entrer en religion, tandis qu'au son des trompettes les nuages se déchirent et qu'apparaît aux yeux des spectateurs le Paradis, joyeux de la conversion du pécheur.

Les deux dernières journées, à peine égayées par la peinture discrète de la vie d'un couvent, oij l'on aime un peu trop les cartes et les boules, proposeront à notre édification le saint luttant contre les tentations, se chargeant, pour ramener une pécheresse moribonde à la pénitence et à la confession, de tous les péchés qu'elle aurait eu ellemême à expier, et mourant enfin, au milieu des larmes de tout un peuple, tandis que les âmes du Purgatoire, délivrées par lui, font cortège à son âme. Et tout cela, sauf dans les dernières repli-

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ques de la seconde journée, n'offrirait qu'un intérêt dramatique médiocre, s'il n'était relevé par l'habileté merveilleuse avec laquelle chaque détail est mis en scène. Mais le lyrisme du dialogue éclate comme une fanfare.

Ce prestige merveilleux de la forme est évidemment, de toutes les qualités d'une œuvre poétique, celle qu'une traduction, si précise et élégante qu'elle soit, est particulièrement impuissante à rendre ; cependant, même sous ce voile, qui n'admirerait, à l'égal des plus beaux morceaux de la poésie, la scène, toute lyrique, de la tentation du saint ?

Tandis que Lugo, devenu le Père de la Cruz, est en extase dans sa cellule, à genoux, un crucifix à la main, six démons, portant « le costume lascif des Nymphes », viennent chanter et danser autour de lui.

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