‹ Du XVe au XXe siècleChapitre 8 sur 13 · JEANNE DE B0IS5GN0REL · texte numérisé non relu

JEANNE DE B0IS5GN0REL

allure et la grâce de ses mouvements, son éducation brillante, son goût pour les lettres, sa rare facilité d'élocution, tout semblait l'appeler dans le siècle ; elle voulut absolument le quitter, à vingtdeux ans, pour se consacrer au service des pauvres, et elle entra, avec sa cadette, chez les Hospitalières de la rue Mouffetard.

Celles-ci ne tardèrent point à remarquer sa bonne humeur, ce don, qu'elle avait au plus haut degré, de se concilier les cœurs et les esprits, surtout son instruction, bien plus étendue que la leur (i) ; et elles confièrent la direction de leurs petites pensionnaires à la sœur Saint-Louis, qui leur fît avec succès la classe pendant vingt ans.

Alors la supérieure, sœur Sainte-Félicité, à laquelle son âge avancé rendait sa tâche trop lourde, appréciant son esprit élevé et judicieux, la vivacité de son intelligence, la fermeté douce et prudente de son caractère et la sûreté brillante de sa plume, la prit pour secrétaire. A ce titre, dans les circonstances difficiles que nous avons dites, la sœur Saint-Louis rendit tant de services à la communauté que ce qui devait arriver arriva : on la voulut élire supérieure.

Elle jeta les hauts cris : « On est toujours répréhensible d'accepter une besogne dont on ne peut point s'acquitter » ; et l'état de sa santé lui défendait « d'accepter la supériorité » ; que n'éli-

(1) Quand les religieuses, leur nombre étant réduit, devront faire appel & des séculier^ pour enseigner leurs pensionuaires, elles auront telle maîtresse qui saura ù peine « lire passablement » .

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sait-on plutôt la sœur Sainte-Geneviève, qui n'avait pas la goutte comme elle? Et durant la période électorale, avec autant de soin que les candidats en mettent d'ordinaire à faire valoir des qualités qu'ils n'ont point, la trop modeste soeur Saint- Louis s'ingénie à feindre des défauts qu'elle n'eut jamais et travaille de son mieux à forcer sa nature pour se faire craindre de toutes les religieuses « comme la Barbe-Bleue ». Vains efforts! Elle est élue malgré elle ; la voilà supérieure, et c'est sur elle que va peser désormais toute la responsabilité de la défense contre l'archevêque.

Elle en prend bravement son parti, et, dès lors, résolue à se ménager moins que jamais, elle cherche à consolider une santé chancelante, qu'elle sait si utile à la communauté.

Qui va-t-elle consulter? Les médecins de l'hôpital? Les docteurs Petit et Férin? Peuh! Elle les voit à l'œuvre tous les jours ; comment aurait-elle confiance en eux? Elle a donc recours à un empirique, dont on lui a dit merveilles. Elle le fait venir secrètement à la Miséricorde ; elle prend, la nuit, ses drogues et ses tisanes, et elle s'amuse franchement, à voir le docteur Férin s'applaudir des heureux résultats de son traitement, qu'elle ne suit pas. Le plus piquant, c'est que ce gros empirique, qui a « un air de bonne éducation », et que ne cesse de louer la sœur Saint-Louis, demeure à la barrière Saint-Anne, s'appelle Chariot Sanson, et n'est autre que... l'exécuteur. La supérieure d'un hôpital soignée par le bourreau! Voilà, je crois, qui ne s'était jamais vu.

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Et, peut-être, cet étrange bourreau guérisseur l'aurait-il rétablie. Malheureusement, il mourut lui-même, et la sœur Saint-Louis resta livrée sans défense à la science des médecins : le 27 octobre 1777, elle mourait d'une ordonnance du docteur Gervaise.

Mais elle avait si habilement mené la lutte de sa communauté contre l'archevêque, que déjà elle était en droit d'espérer la victoire ; comme Moïse, elle avait pu voir du haut du mont Nébo la Terre promise, où sa sœur, la timide mère Sainte- Julie, supérieure après elle, allait introduire les Hospitalières triomphantes et désormais tranquilles.

Comme on en peut juger par cette biographie presque sans événements, l'horizon de Jeanne de Boisgnorel n'était pas très vaste, sa vue ayant toujours été bornée par les murs de son couvent. Il semblerait donc que sa correspondance dût être monotone et bientôt un peu fatigante, puisque la longue querelle des Hospitalières et de leur archevêque en est à peu près l'unique sujet. H n'en est rien pourtant. Le nombre des sentiments éprouvés n'est pas très grand ; mais ils le sont si profondément et ils sont rendus avec une telle force d'expression que cette correspondance a une vie singulière et un éclat sans cesse renouvelé. Elle nous prend tout de suite, nous captive, nous attache à celle qui l'a écrite, nous associe à ses découragements et à ses espérances ; et à la lire ainsi, après plus d'un siècle, Jeanne de Boisgnorel nous intéresse, autant que par ses qualités, par ses défauts, qui sont bien ceux de son époque, de son milieu,

ei qui ne constituent pas les traits les moins culieux de son caractère.

Et puis, c'est un monde si nouveau pour nous que celui dans lequel nous fait pénétrer cette corr(>spondance ! Nous nous représentons volontiers les al.'bayes silencieuses et graves ; et c'est la gaieté, une gaieté bruyante et familière, que respire l'hôpilal de la Miséricorde. Les soins que réclament les 7^«alades ne laissent guère aux religieuses infirmières le temps d'aller à la chapelle sommeiller ou prendre des idées noires. Quand elles sont sorties des salles, elles courent dans les corridors, comme des novices, elles crient, elles se poussent, elles se tutoient ; ou bien, sous la surveillance des (( mamans », elles brodent pour leurs dévouées protecteurs, tout en devisant, de jolies bourses, des dessus de coffrets ; elles enveloppent pour Saint- Hilaire de bons boudins tout frais, faits avec le sang du gros pensionnaire de leur basse-cour ; pour Le Paige, de ces belles talmouses dorées, dont elles cachent soigneusement la recette et qu'elles ^fendent pour leurs malades, au grand mécontentement des jurés pâtissiers ; ou bien encore des crèmes qu'on peut faire réchauffer au bain-marie, et des flacons de « fleur d'orange », pour M. le lieutenant de police, afin qu'il les défende contre les apothicaires, qui, se plaignant de la concurrence qu'elles leur font, leur contestent le droit de vendre des drogues au dehors. Et ce sont de joyeux éclats de rire, dans lesquels on sent monter aux lèvres toutes ces âmes naïves et sans fond obscur, lorsque arrive la sœur Saint-Louis, ayant sur

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son doigt « Biby », le Ver- Vert de la communauté, un amour de petit serin, volontaire, colère, gourmand, jaloux, « méchant comme la gale », qu'elle apprivoise et instruit (n'a-t-elle pas été maîtresse de classe?) pour le jeune fils de Le Paige. Tableau aimable, qui nous explique pourquoi, dans ce sensible xvnf siècle, Buffon reconnaissait gravement une supériorité morale sur le rossignol au serin, qui « fait les délices des recluses, charme les ennuis du cloître et porte de la gaieté dans les âmes innocentes et captives ».

Mais ces «saintes», comme les appelait M"® Mole, ces saintes, qui se délassaient par ces amusements puérils d'un labeur entre tous pénible et d'une préoccupation douloureuse, retrouvaient sans effort une énergie virile, héroïque même, dès qu'il s'agissait d'assurer l'accomplissement de leur devoir et la liberté de leur conscience.

La sœur Saint-Louis savait parler avec fermeté aux malades capricieuses et boudeuses comme « la mie Nanon », mener haut la main les vicaires qui venaient confesser ses malades : « Si celui-là tracasse une malade, il n'en tracassera pas deux. Elles sont ici pour la Faculté de Médecine et non pour celle de Théologie. » Et, dans son refus d'accepter la bulle Unigenitus, elle s'élève parfois jusqu'à une éloquence vraiment admirable : « J'aime mieux périr glorieusement et chrétiennement que d'exister par une chute qui serait le scandale de l'Église, et dont nous aurions à rougir devant Dieu et devant les hommes. » En vérité, quand elle dit fièrement à ses religieuses plus craintives : « Si Dieu

est pour nous, qui sera contre nous ? » il me semble entendre un moment la grande voix de la mère Angélique disant à ses filles en pleurs : « Et de quoi vous étonnez-vous? Quoi? Les hommes se remuent! Eh! bien, ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit ; vous espérez en Dieu et vous craignez quelque chose ! »

Pour être une sainte, on n'est pas un ange. Une sainte peut avoir des défauts. Racine le savait bien, l'ingrat Racine, qui ne s'est pas tu, dans ses trop fameuses lettres, sur les petits défauts de la Mère Angélique. Comme elle, en avait la sœur Saint- Louis, et de plus grands qu'elle.

De toute son âme dévouée à sa communauté, elle détestait de toute son âme les adversaires de cette communauté ; et sa haine ardente, enracinée, que rien ne désarme, pas même la mort, est cause que souvent elle manque, avec bien de l'esprit, mais complètement, à la charité chrétienne. Comme elle avait dit de l'archevêque, faisant un jour la chattemitte : « Je m'en méfie comme d'un loup qui aurait changé de peau », son confesseur, qui se fâche parfois, lui impose, sous peine d'excommunication, le silence absolu sur Christophe de Beaumont ; vous jugez de son chagrin : « Être femme et ne pouvoir parler!... Je voudrais seulement un seul jour dans la semaine pour pouvoir dire ce que je pense ; il me semble que je m'en porterais mieux I » Et elle manque étouffer de colère, quand elle s'entend ordonner de prier tous les soirs pour son ennemi. Elle se rattrape en copiant une chanson satirique sur le coup de sang

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dont vient d'être frappé un autre de leurs ennemis, cet évêque de Metz qui les appelait « des laveuses de pots de chambre ». Et je ne crois pas que la haine de Saint-Simon contre le premier président ait eu autant de plaisir à « s'espacer sur lui », au fameux lit de justice du 36 août 17 18, que n'en a celle de la sœur Saint-Louis à cribler de flèches acérées et empoisonnées les religieuses qui ont fait défection, qui sont passées à l'ennemi, celles qu'elle nomme « les dyscoles ». Écoutez-la improviser comiquement l'oraison funèbre de la feue sœur Sainte-Cécile : « Ah! mes chers auditeurs, respectable assemblée, quelle perte irréparable pour la bulle, à laquelle elle a consacré sa plume, son étude, ses veilles, ses travaux, son esprit et son cœur! Enfants d'Unigenitiis, couvrez-vous de deuil; terre, recevez avec respect cette dépouille mortelle ; cieux, fondez-vous en eau :

Lq moitié de la bulle a mis l'autre au tombeau. »

Et tant sont grandes son animosité et sa rancune que la femme reparaît d'une façon inattendue, sous la religieuse, pour railler le nez crochu de sœur Sainte-Scolastique, la délatrice, entrant au couvent des dames de Saint-Mandé : « Le supérieur de cette maison conduisait ladite dame sur le poing, comme un oiseau de proie » ; ou pour dire de la vieille et parcheminée sœur Saint-Ambroise ramenée à la Miséricorde : m C'est la translation des reliques de Saint Ambroise. »

Dans l'ardeur de son zèle pour la noble cause

qu'elle soutient, il arrive parfois aussi à la sœur Saint-Louis de penser, tout comme les jésuites, que la fin justifie les moyens, et d'agir en conséquence.

Le curé de Francon ville est-il envoyé par l'archevêque aux Hospitalières, comme un ogre qui doit les manger, Jeanne de Boisgnorel, « comme le petit Poucet », colle son oreille à la porte de la supérieure pour écouter leur conversation, et elle en a si peu de remords qu'elle s'en vante ensuite avec un sourire : « Être femme, et par-dessus le marché religieuse, c'est être deux fois fille d'Eve, du moins on le dit ainsi. »

En d'autres circonstances, elle n'a pas l'air de considérer la franchise comme une de ces vertus auxquelles on ne saurait manquer sans péché. Elle a, en public, des surprises candides admirablement jouées devant des résultats que sa propre habileté a su discrètement préparer et produire ; et, comme elle sait mentir dans l'intérêt de la maison I Une janséniste fanatique, l'abbesse de Faremoutiers, propre sœur du président Mole, songe à se retirer chez les Hospitalières. Tandis que la communauté s'en réjouit, l'esprit pénétrant de la sœur Saint- Louis a vu aussitôt le danger : la dame est une rigoriste ; si la liberté des Hospitalières la choque, c'en est fait ; elles ont perdu la protection du président, n la faut, sans retard, dégoûter et écarter de leur couvent. Et Jeanne de Boisgnorel de dire négligemment à la suivante de l'abbesse que le jardin est petit (ce qui est faux), que la maison n'est pas belle (ce qui n'est point vrai), que l'on

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y est enfumé comme des jambons par la fumée des potiers voisins (ce qui est exact à demi seulement), que l'on y mange de la viande cuite au four (ceci n'est peut-être pas un mensonge), etc. La femme de chambre est ébranlée, bien qu'un peu en défiance, car elle regarde son interlocutrice « jusqu'au fond de l'âme ». Il faut achever la victoire. Entrant dans la situation, une amie de la sœur Saint-Louis, M™® La Tour, qu'elle a mise au courant de son entreprise, et qui connaît la suivante, descend au parloir : « La voilà qui se frotte les yeux au point qu'ils étaient comme l'écarlate. La femme de chambre de demander à La Tour, ce qu'elle avait. — Je pleure, dit-elle, de la fumée des potiers, dont nous sommes englouties aujourd'hui. — Oh! Dieu, dit l'autre, voilà qui est affreux! Et cela arrive-t-il souvent? — Perpétuellement ; on ne peut pas mettre le pied au jardin. — Le jardin est-il grand? — Pas plus grand que rien. — La maison est-elle belle? — Fort laide. Oh! les yeux! Oh! qu'ils me cuisent! » Ne croirait-on pas entendre le Mascarille de Molière, qui, afin d'entrer au service de Léandre, feint d'avoir été roué de coups par son maître Lélie :

Aïe! aïo! à l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme! Ah ! ah ! ah ! oh ! oh ! oh ! ô traître ! ô bourreau d'homme !

Mais, assurément, cette scène si charmante des potiers, qu'a préparée, si elle ne l'a pas composée, Jeanne de Boisgnorel, serait plus à sa place sur un théâtre que dans un couvent.

Elle met du moins en lumière ce qui est le trait le plus caractéristique de cette singulière physionomie de nonne, une gaieté vive et pétulante, malicieuse et irrévérente. Cette religieuse, qui tapait du pied quand elle éprouvait une contrariété, n'a jamais su retenir, quand il lui venait, un mot comique ; et il lui en venait souvent. Se plaint-elle à Le Paige que l'arrivée de son frère à Paris lui cause beaucoup de dérangement : « Ah! Monsieur, s'écrie-t-elle, que j'envie le bonheur de Melchisédec de n'avoir point de parents! » Lorsque l'affaire des Hospitalières est soumise à l'archevêque de Lyon, qu'elle a connu jadis à Soissons grand vicaire, elle ne tarit pas. A ceux qui lui vantent ses mérites elle riposte par l'anecdote de ces paysans, qui ne voulaient point adorer un crucifix taillé par un artiste de leur village dans un tronc de prunier : (( Je p<Juvons pas l'adorer, disaient-ils, je Tons vu preunier ». La décision est-elle retardée, parce que le primat de France, appelé devant le Parlement de Dijon pour un procès, a dû quitter Lyon, pays des marrons : « Fatal contre-temps, soupire Jeanne de Boisgnorel : le père des marrons est parti aujourd'hui pour le pays de la moutarde. »

Comme elle a des lettres, et beaucoup, car elle fait des allusions fréquentes au Cid, aux Fourberies de Scapin, aux Contes de Perrault, au théâtre de Racine, aux Fables de La Fontaine, comme son esprit, naturellement délicat, s'est affiné encore par la culture, ses mots, toujours imprévus, sont quelquefois d'un tour élégant et charmant : « Madame, écrit-elle de sa yieille supérieure alors à

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peu près en enfance, a passé quatre ou cinq jours à mettre son brouillon au net, et bref la lettre n'est pas encore partie. Si cette dame eût été du conseil de la Sagesse éternelle, le monde n'eût pas été l'ouvrage de six jours. » Lui affirme-t-on que la fameuse dyscole, sœur Saint-Ambroise, qui vient de mourir, a été étouffée par la rage de voir son ennemie supérieure, elle se refuse à le croire, et de ce refus elle expose finement la raison : « On veut que je lui aie donné le coup de la mort, parce que le jour de l'élection elle versa im torrent de larmes. Ma conscience se rassure, parce que je n'ai jamais ouï dire qu'une femme mourût après avoir pleuré. »

Elle les connaissait si bien, les femmes! Voyez plutôt ce qu'elle écrivait à Le Paige : a Le moyen le plus efflcace pour qu'un secret soit bien gardé, c'est de savoir le confier à propos. Tout le monde sait que les femmes sont flattées de la confidence et prennent alors un singulier plaisir de faire mentir la chronique médisante, et qu'au contraire nous nous plaisons à révéler ce qu'on ne nous a pas confié. »

Avec cette psychologie pénétrante et judicieuse, avec ce style vivant et chaud, Jeanne de Boisgnorel compterait aujourd'hui parmi nos moralistes les plus avertis et les plus délicats, si, au sortir de Saint-Cyr, elle fût venue à Versailles, où son don d'observation aurait trouvé pour s'exercer im champ vaste et fertile. Quels portraits elle nous eût tracés! Quels croquis elle eût enlevés de verve! Comment en pourrait-on douter, lorsque, de son

humble cellule, à la porte de laquelle venaient expirer presque tous les bruits du monde, elle trouve pourtant moyen de mettre plaisamment en scène, dans une anecdote contée avec bien de la mesure et de l'esprit, M™^ de Pompadour, le roi et son maître de la garde-robe, le marquis de Souvré? « Quelqu'un digne de foi m'a assuré que M™® la marquise avait dit à M. de Souvré : « N'estil pas vrai que je parle assez bien allemand? — Oui, a dit M. de Souvré, vous parlez très bien allemand, mais vous écorchez bien le français. » Le lendemain, le roi a dit : « Souvré, y a-t-il longtemps que vous n'avez vu vos terres? — Oui, Sire, il y a bien longtemps ; je compte partir demain, et venais prendre congé de Votre Majesté. » On ajoute que le roi ne put s'empêcher de rire. » Que l'on y réfléchisse un peu, et l'on verra qu'en ces six lignes, si malicieuses et si pleines de sens, notre religieuse a su faire re\ivre pour nous toute la cour de Louis XV, oui, toute : la maîtresse avide et prodigue, qui s'entourait de gfins de lettres, jouait à la femme savante et voulait imprimer de ses propres mains Rodogune ; le courtisan français, spirituel et malin, qui aimait mieux perdre sa charge qu'un bon mot ; et le roi, homme de beaucoup d'esprit lui-même et de peu de cœur, qui, tout en punissant, ne pouvait s'empêcher de rire, amusé et par le piquant du mot et par la colère de sa favorite. Â la cour, c'eût été une seconde Sévigné que Jeanne de Boisgnorel.

Dans le cadre plus étroit et très spécial oi!l elle a vécu, elle excite assez vivement encore notre

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sympathie et notre curiosité pour que nous désirions connaître une épistolière si originale et si remarquable autrement que par quelques lettres et quelques parties de lettres reproduites dansl'histoire de M. A. Gazier ou dans l'appendice. Puisqu'il a retrouvé d'elle tout une longue correspondance, qu'il la veuille donc bien publier, avec les notes historiques qu'il est mieux à même que personne d'y mettre, et qui seraient parfois nécessaires pour faciliter la pleine intelligence du texte. Ce serait pour lui chose amusante, après avoir remis en lumière la grande et étonnante figure de Jeanne de Caylus, l'anachorète du xvn* siècle (i), de lui opposer la spirituelle et malicieuse frimousse de Jeanne de Boisgnorel, la vraie religieuse du xvm^ siècle ; et il rendrait service aux lettres, en grossissant la bibliothèque des épistoliers français d'un volume qui ne serait pas, on peut en vérité l'affirmer déjà, le moins précieux de tous.

(1) .\fclanges de Littérature et d'Histoire (Armand Colin, éditeur).

« Il n'y a point d'illustre personnage sur qui il soit plus diflirile ft plus dangereux d'avoir publiquenient son avis ; et je craindrais fort, si le mien était connu, qu'il ne m'attirât également la haine Je ses partisans fanatiques et de ses fougucui ennemis. »

(André Ckénier.)

Voltaire! Un nom que personne encore ne prononce de sang-froid. Tous le font suivre d'un point d'exclamation, qui marque un cri d'admiration pour les uns, de colère pour les autres.

Ceux-là, reconnaissants à Voltaire d'avoir terrassé la superstition, le diviniseraient volontiers, comme Lucrèce faisait d'Êpicure un dieu, et lui dresseraient des autels, s'il n'avait pas renversé tous les autels ; ils l'élèvent du moins bien haut au-dessus du reste de l'humanité. Écoutez plutôt Goethe : « Voltaire est la création la plus étonnante de la Nature... Après l'avoir enfanté, elle se reposa. » Et de fait, il ne lui restait plus rien à donner à de nouvelles créatures, puisque, d'après

(1) La vie et les œuvres de Voltaire, par M. Crou.'lc, professeur d'éloquence à la Sorbonne, 2 vol. in-8, (Champion, éd.)

le poète allemand, elle avait réuni dans le seul Voltaire « génie, imagination, profondeur, étendue, raison, goût, philosophie, élévation, originalité, naturel, esprit et bel esprit et bon esprit, variété, justesse, finesse, chaleur, charme, grâce, force, instruction, vivacité, correction, clarté, éloquence, élégance, gaieté, moquerie, pathétique et vérité ».

Ceux-ci, au contraire, désolés que Voltaire ait ravi à l'humanité souffrante et douloureuse la « douceur de croire », verraient volontiers en lui une incarnation du Malin et chercheraient, partout où il a passé, l'empreinte de deux pieds fourchus et une longue traînée de soufre ; ils répètent dans un unisson passionné l'anathème de Musset :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-t-il encore sur tes os décharnés?...

Il est tombé siu- nous, cet édifice immense.

Que de tes larges mains tu sap>ais nuit et jour...

Crois-tu ta mission dignement accomplie,

Et comme l'Éternel, à la Création,

Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon ?

Cette admiration exaltée et ces haines vigoureuses sont-elles toujours bien éclairées? C'est la question que s'est posée M. Crouslé, le savant professeur en Sorbonne. Il lui est venu le soupçon que nombre des ennemis déclarés de Voltaire s'étaient sans doute bien gardés d'ouvrir ses œuvres, par crainte de commettre un péché ; et aussi que beaucoup de ses dévots les plus zélés l'admiraient peut-être de confiance et de parti-pris sans avoir lu une ligne de lui ; tel ce chef de fanfare,

dans une joyeuse Revue, qui, au moment de faire exécuter la cantate du centenaire devant une statue de Voltaire assis, avouait naïvement qu'il l'avait cru jusqu'alors un fabricant de fauteuils! Il a paru à M. Crouslé que, plus d'un siècle après la mort de cet homme extraordinaire, l'heure était enfin venue de l'étudier à fond et de le juger comme un ancien, sans partialité et sans malveillance, en pleine connaissance de cause. Il a donc entrepris sur Voltaire une longue et patiente enquête, conduite avec autant de largeur et d'indépendance d'idées que celle qu'il venait de terminer sur Fénelon. S 'aidant du consciencieux travail de Desnoireterres, mais voulant tout contrôler lui-même et ne reculant pas devant l'énorme tâche de lire les 8.000 lettres et les innombrables ouvrages et opuscules que Voltaire a écrits durant sa très longue vie, M. Crouslé vient de mener à fin sa nouvelle enquête, et il nous en donne les résultats dans deux volumes publiés, comme son Fénelon, chez Honoré Champion. Ils sont destinés à faire beaucoup de bruit dans le monde restreint où l'on pense par soi-même, et surtout dans le monde beaucoup plus étendu où l'on pense par autrui.

La partie du travail de M. Crouslé qui est de critique purement littéraire n'est point pour faire scandale, ni pour soulever de violentes récriminations. Sur la valeur intrinsèque des œuvres de

^ oltaire l'accord s'est fait entre tous, ou à peu près, avec le temps.

On ne discute plus sur cette Henriade, que l'admiration du xviif siècle avait placée au-dessus de la Pharsale et à côté de V Enéide ; car voltairomanes et voltairophobes évitent avec le même soin de la lire, également convaincus qu'elle a une vertu dormitive.

On ne joue plus les tragédies de Voltaire, pièces de circonstance, rapidement écrites, ouvrages de polémique, qui semblent aujourd'hui des brûlots éteints. Quand dernièrement, pour faire plaisir au conseil municipal de Paris, on reprit Mahomet, la critique fut unanime à s'étonner de cette langue incolore et décharnée, de cett-e versification négligée, et elle rit franchement d'inversions extravagantes comme celle-ci :

Tu verras de chameaux un grossier conducteur...

Du théâtre de Voltaire on ne peut sauver que Mérope, un spécimen honorable de la tragédie classique, et cette aimable Zaïre, qui est demeurée au répertoire, et que l'on représente de très loin en très loin, quand on a sous la main une actrice qui a le don des larmes.

Nul ne s'aviserait de contester à Voltaire la gloire d'être un des grands réformateurs de l'histoire et d'avoir fondé chez nous ce qu'on a depuis appelé l'histoire de la civilisation. Malheureusement la science de notre temps fait assez peu de cas de ses œuvres historiques, trop hâtives et trop pas-

sionnées pour être très profondes et très exactes. On maintient pourtant avec raison sur les programmes scolaires le Siècle de Louis XIV et l'Histoire de Charles XII, modèles incomparables de style historique, oii l'écrivain « sans jamais ralentir la rapidité de son récit, a l'art de moraliser en racontant et d'énoncer des faits en forme d'épigrammes », où il atteint à un genre tout particulier d'éloquence par le mouvement qu'il met dans ses idées.

Dans la satire et dans la poésie légère, M. Crouslé avec tout le monde reconnaît que nul n'a porté plus d'esprit que Voltaire. Dans ces épigrammes et « dans ces petites galanteries, qui ne lui coûtaient rien, on ne voit que perles et pierres précieuses ». Il restera le maîti'e inimitable de la plaisanterie piquante et des grâces légères, de ce que l'on appelle « l'esprit français ».

Et quant à la correspondance de Voltaire, avec tout le monde, M. Crouslé souscrit à ce jugement de Bersot qu'elle est la correspondance « qu'on n'a pas égalée et qu'on n'égalera pas... Ce qu'il peut se succéder, pendant plus de soixante ans, d'amours, de haines, de plaisirs, de douleurs, de colères, dans une âme singulièrement impressionnable et mobile, est expritné là au vif, comme sur la figure d'un enfant, chaque sentiment entier occupant toute l'âme, comme s'il devait durer éternellement, puis effacé tout à coup par un autre, qui fera le même effet et durera autant ; variété inépuisable des sujets qui passent sous cette plume légère, séductions d'un esprit enchanteur qui veut plaire

et invente, pour plaire, les tours les plus délicats, toujours aimable, toujours nouveau : tout cela forme un des spectacles les plus attrayants qu'on puisse avoir en ce monde (i). »

Sur tous ces points M. Crouslé n'ayant guère fait que dire, autrement et souvent mieux, ce qui avait été déjà dit par tous ceux qui se sont occupés de Voltaire, nul ne lui cherchera chicane. Il n'en ira pas ainsi pour son jugement sur le philosophe et sur l'homme moral. Comme c'est par sa philosophie que Voltaire se survit, pour elle qu'il est adoré ou maudit, j'imagine que la sentence fort sévère de M. Crouslé va produire dans l'opinion le même effet qu'un caillou jeté dans une grenouillère au bon endroit.

Pas de réquisitoire ; peu de réflexions ; ce sont presque partout les faits qui parlent eux-mêmes et qui condamnent, excepté dans l'avant-demier chapitre du second volume, où l'auteur a fait un exposé de la philosophie voltairienne.

Cependant, comme cette philosophie est d'une importance capitale et nous explique la vie morale de Voltaire, M. Crouslé en a cru devoir tracer les grandes lignes dès le début de son ouvrage dans une Préface, qui paraîtra cruelle jusqu'à la férocité, parce que la preuve des assertions qui la

(1) Fssais de p/tilosop'iic et de morale, t. II.

remplissent ne se trouve produite que dans le corps du livre.

Tout d'abord il faut nous entendre sur le sens du mot philosophie ; le nom de philosophes est une enseigne que prennent alors tous les « libertins » en face du parti dévot si puissant à la fin du règne de Louis XIV; mais une incrédulité commune est le seul lien qui les unisse, et la plupart n'ont en somme aucun système. C'est ainsi qu'on chercherait vainement une doctrine philosophique dans les œuvres de Voltaire, pour lequel les idées métaphysiques sont même à peu près inintelligibles. Sans doute il se réclame du sensualiste Locke en ce sens que, comme lui, il ne croit qu'à l'expérience, tout en admettant l'existence d'un Dieu très vague, qui ressemble fort à une abstraction ; mais ne lui demandez pas de préciser et de coordonner ses idées. Il a des aversions, des haines, plutôt que des principes ; et peut-être Alfred de Musset a-t-il le mieux résumé cette philosophie satirique et destructive, lorsqu'il a écrit dans VEspoir en Dieu :

Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout

Il doute de tout, non par méthode, mais parce qu'il n'a foi qu'en sa propre raison, qu'il confond orgueilleusement avec la raison absolue. Aucun grand nom, aucun génie ne lui inspire le moindre respect, et il estime avec une superbe dédaigneuse qu'il y a plus de sûreté dans son jugement à lui seul que dans celui de tous les hommes réunis ; il semble, à l'ouïr, que, depuis les origines de l'es-

pèce humaine, personne avant lui, ni les Socrate, les Platon et les Épictète, ni les Cicéron et les Sénèque, ni les S. Augustin et les S. Thomas d'Aquin, ni les Pascal et les Bossuet, ni les Luther et les Calvin, personne enfin n'ait fait usage de sa raison, et que le monde n'ait produit que des sots et des fourbes avant que le bon sens se fût incarné dans M. de Voltaire. Il n'a donc pas de cesse que par ses critiques railleuses et par ses sarcasmes irritants il n'ait aboli toute tradition et toute autorité. La seule règle qu'il reconnaisse est son sens propre ; mais celle-là, il l'estime infaillible.

La raison de Voltaire étant ainsi l'unique autorité, les dogmes de la religion sont naturellement tenus par lui pour absurdes. Il pose en axiome qu'il n'y a aucun moyen d'accommoder avec le bon sens

I>e la foi d'un chrétien les mystères terrib'es.

Et il décoche contre ces mystères les épigrammes les plus acérées avec une haine toujours inassouvie; car cet apôtre de la tolérance, comme la plupart de ses disciples, n'admettait point la tolérance à l'égard du christianisme, le plus grand ennemi de la raison, de sorte que la religion de la majorité de ses concitoyens était la seule à laquelle il prétendît refuser la liberté de conscience. Il a fait tant et si bien qu'il a amené ses contemporains frivoles à craindre, en s 'avouant chrétiens, de passer pour de haïssables imbéciles : imbéciles, M. de Voltaire n'avait-il iws établi qu'il fallait soigner ou

purger les chrétiens « comme gens qui ont la fièvre chaude? » — haïssables, M. de Voltaire n£ répétait-il pas qu'ils se laissaient aveuglément pousser au crime par des prêtres imposteurs et persécuteurs? Et là-dessus il criblait d'accusations infâmes les Jésuites, ses anciens maîtres, sans interrompre d'ailleurs sa correspondance affectueuse avec eux. Dans toutes ses tragédies, le grand-prêtre, païen, juif ou mahométan, a toujours été présenté comme l'incarnation de toutes les passions hideuses ou atroces.

Toute la religion de Voltaire se résume dans cette formule, belle d'ailleurs : « Aimez Dieu, et soyez justes ». Mais il ajoute gravement que c'était déjà la religion du sage Confucius, et il décrit ensuite avec complaisance la fête que l'empereur de Chine célèbre chaque année en l'honneur de Celui qui donne les moissons. Ce morceau attendri et sensible devait inspirer à ses disciples la fête de l'Être suprême ; si bien qu'il se trouva, en fin de compte, que le seul culte admis par Voltaire eut la sincérité d'une cérémonie d'opéra.

Comme il ne croit guère à l'immortalité de l'âme et à une vie future. Voltaire entreprend, après Lucrèce, de soustraire les infortunés humains au joug de la superstition ; mais sa morale n'a pas autant d'élévation que celle du poète latin : il invite purement et simplement les hommes à se hâter de satisfaire leurs passions, car le plaisir est « le devoir et le but de tous les êtres raisonnables ». Jouissons, telle est la maxime que préconise sous mille formes l'auteur de l'flpUre à Ilurace et du

Mondain ; nargue pour tous les rigoristes qui ne seront pas contents, sots ou fourbes, dont il faut par tous les moyens détruire la doctrine, car rien n'est pire que ces renfrognés (( jansénistes », se refusant à comprendre que la vertu consiste dans le plaisir. La morale de Voltaire, c'est tout bonnement l'épicurisme des grands seigneurs de la Régence ; voyez plutôt quels sont ceux dont il loue la vertu : Ninon de Lenclos, la courtisane fameuse, le duc de Richelieu, le plus corrompu des hommes, l'Alcibiade moderne ; le voluptueux Bolingbroke, et la trop sensible M"® d'Épinay. Et il rappellera fièrement toute sa vie qu'il a eu (( l'honneur de prendre part aux orgies » de l'hôtel du Temple, « où le grand prieur de Vendôme tenait une cour de libertins, célèbre par une alliance unique de l'irréligion, de la débauche, du bon ton et des grâces de la poésie ». Pour Voltaire, l'enclos du Temple, c'était véritablement le temple de la Vertu, et rien ne le rendit plus fier que d'en être, après Chaulieu, le poète attitré.

Quoi qu'il ait dit, il en chanta d'ailleurs les orgies plus qu'il n'y prit part ; car sa santé était frêle et exigeait de grands ménagements. Je sais bien qu'il s'est prétendu cent fois mourant pour désarmer ses ennemis, et qu'il vécut ainsi, toujours geignant et se plaignant, quatre-vingt quatre ans ; mais, de fait, il n'était point robuste : il avait tous les matins la colique, et il passa au lit la moitié de sa vie. D'autre part il n'était pas très enclin à l'amour ; sa passion pour M™® du Châtelet, la plus durable qu'il ait ressentie, ne fait en rien

songer aux transports fougueux des héros romantiques. Au fond, l'amour, étant par essence le sacrifice de soi, ne pouvait convenir à Voltaire, qui était tout amour-propre.

Cet amour-propre, comme il nous explique l'intrépide confiance que Voltaire avait en sa raison et en son mérite, nous explique également ce caractère singulier où semblent vivre en paix tous les contraires, et nous fait comprendre toutes les actions blâmables que l'on peut reprocher à l'ami de Frédéric II.

Dans « sa jalousie contre toute célébrité » (i), Voltaire s'est acharné même après les gloires posthumes : s'il a écrit son Commentaire sur Corneille, c'est moins pour doter celle qu'il appelait à tort la petite-fille du grand poète que pour le critiquer lui-même sous couleur de lui rendre hommage ; et ce même Shakespeare, qu'il avait contribué à faire connaître en France, il se prit à l'accabler d'outrages passionnés le jour où Le Tourneur en eut publié une traduction qui fit trop de bruit, avec une préface où il s'était permis de nommer le poète anglais « le dieu du théâtre », sacrifiant « tous les Français, sans exception à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès ».

Naturellement la critique la plus innocente exaspérait Voltaire. Pour se venger, il ne reculait devant rien : Maupertuis a-t-il un jour brillé plus que

(1) Le mot est de Buflon dans une lettre au président de Brosses.

2i8 DU XV® AU XX® SIÈCLE

lui dans la conversation, Voltaire commence contre lui une campagne infernale, multipliant les libelles anonymes ou signés de noms imaginaires, qu'il pourra soit désavouer, soit perfidement réfuter, et ne craignant même point, par un stratagème digne de Machiavel, de déposer, avec des mines effrayées, devant les magistrats de Leipzig une lettre savamment tronquée de l'ennemi qu'il avait mis hors de lui-même ; ayant ^ se plaindre de Fréron, il le joue en plein théâtre, sous le nom de Frelon et sous les traits d'un « lâche coquin, libelliste effronté, horreur de tous les honnêtes gens et digne de tous les supplices », dans une comédie qu'il intitule l'Écossaise et qu'il prétend traduite par Jérôme Carré d'un auteur anglais, M. Hume. On sait quels odieux pamphlets sa haine, se couvrant de l'anonymat, lança contre l'infortuné J.-J. Rousseau pour le faire, à tout le moins, chasser de sa patrie. Médisances, calomnies, accusations capitales, tout est bon à la colère de cet homme, qui poussa la mauvaise foi dans la discussion à un degré jusqu'alors inconnu.

Ancien clerc de procureur, il avait d'ailleurs appris dans l'étude de maître Alain toutes les roueries de la chicane ; il l'a prouvé dans les nombreux procès où l'engagèrent les entreprises financières dans lesquelles il acquit, sans scrupules puérils, une grosse fortune. Il les gagna presque toujours, mais d'une manière équivoque, parfois par les moyens les plus extraordinaires, allant jusqu'à envoyer en corps intercéder pour lui auprès de M. le Chancelier une foule de parents haut placés... qui n'étaient

point du tout ses parents. C'étaient du reste le plus souvent des victoires à la Pyrrhus qu'il remportait ainsi, et son honorabilité n'en sortait pas grandie : à la suite du procès de Voltaire contre Abraham Hirsch, Lessing écrivait cette phrase plutôt dure : « Pour dire en un mot pourquoi la malice du Juif ne lui a pas réussi, en voici la raison : M. de Voltaire était un plus grand coquin que lui. »

Quand il eut reconnu par des expériences multipliées que les corps judiciaires n'étaient pas établis exclusivement pour lui rendre des services en rendant des arrêts, Voltaire demanda à la police ce qu'il n'obtenait qu'insuffisamment des tribunaux, et usa pour persécuter les autres du crédit qu'il avait enfin conquis auprès du pouvoir qui l'avait persécuté lui-même. Sur sa plainte, les libraires François Didot et Barrois sont enfermés au For- L'Évêque pour crime de lèse-majesté voltairienne ; pour le même crime, des colporteurs, des femmes même, sont emprisonnés et saisis. Et, tant il faut que tout ploie quand Voltaire commande, il va jusqu'à contraindre par autorité de police les comédiens à rétablir deux vers qu'ils avaient retranchés de Sémiramis comme irréligieux.

Ce crédit, qui lui était nécessaire pour frapper ses ennemis si nombreux. Voltaire l'avait acquis par la flatterie. Il eut le génie de la flatterie, comme tous les autres. Nul n'a brûlé au nez des favorites un encens plus complaisant que le légataire de Ninon de Lenclos. Il a chanté en vers exquis de naturel et de grâce M"* de Prie, la maîtresse du duc de Bourbon, qui, en retour, lui offrit son ap-

parlement à Fontainebleau pour les fêtes du mariage de Louis XV. Il a vécu dans l'intimité et dans la confidence de M™* de Pompadour, toute dévouée au poète qui s'était réjoui publiquement « comme bon citoyen » que Louis XV eût fait pour un poste si délicat un choix si éclairé ; a-t-elle joué VAlzire de Voltaire sur la scène des Cabinets, un impromptu apprend au monde que le principal rôle a été tenu par Vénus elle-même ; a-t-elle pris fantaisie, voyant ses cheveux grisonner, de devenir dévote, l'auteur du poème sacrilège sur la Pucelle met pour elle en vers pieux VEcclésiaste et le Cantique des Cantiques, et la favorite, en récompense, songe à lui faire obtenir la pourpre cardinalice. Le chapeau remis à Voltaire par la marquise de Pompadour, quel spectacle piquant c'eût été là! Et comme il eût bien symbolisé le xvin* siècle!

Mais jamais Louis XV n'aima le terrible railleur ; sans doute il pensait, avec le chancelier d'Aguesseau, que par le tour de son esprit cet homme pouvait perdre un État. Puisque le roi de France n'appréciait pas à sa juste valeur le premier de ses sujets. Voltaire passera sans hésiter en Prusse : là où il était loué, là pour lui était la patrie. Les Français ne sont plus à ses yeux que des Welches, des fanatiques sots et intolérants, des barbares à peine dégrossis, à peine éclairés de la lumière qui leur vient du nord. Parlez-lui des Anglais que ses Lettres Anglaises ont montrés si supérieurs aux Français (( dans la liberté politique et religieuse, dans la science de la nature, dans la poésie même », et qui lui prodiguent en retour les compliments

d'une reconnaissance intéressée. Parlez-lui de Stanislas, le roi philosophe, qui lui offrait l'hospitalité à Lunéville, et donnait même l'ancien appartement de sa femme à la marquise du Châtelet. Parlez-lui de tous ces petits princes d'Allemagne, plus ou moins frottés de philosophie, qui s'inclinent devant lui avec un respect que ne lui témoigne point la noblesse de France. Parlez-lui de Catherine II, la Sémiramis du Nord ; il est bien vrai qu'elle a quelque peu assassiné son mari ; mais comment lui en garder rancune, quand elle manifeste le désir d'entrer en correspondance avec M. de Voltaire et qu'elle envoie 5o.ooo hommes en Pologne « pour rétablir la tolérance et la liberté de conscience » ? C'est surtout dans ses rapports avec Frédéric II que Voltaire est curieux à contempler ; ils étaient merveilleusement faits pour s'entendre, tout en se détestant : « Il faudrait placer en pendants ces deux figures, dit excellemment M. Crouslé, pour avoir devant les yeux l'expression complète de la malice humaine, avec une nuance particulière de brutalité chez le prince, et de finesse chez le poète. » Rien de plus étrange que leurs relations ; on dirait deux coquettes (le mot est de Voltaire) qui sont perpétuellement sous les armes ; ils se prodiguent des termes d'une tendresse singulière, et en même temps ces perfides amis se tendent mutuellement les pièges les plus habiles. Publiquement Voltaire salue le roi des noms de Salomon et de Marc-Aurèle ; mais, dans une lettre à Maupertuis, il le qualifie d'un mot obscène qui jamais, je crois, n'avait encore été appliqué à un homme. Frédéric

donne 20.000 francs de pension à Voltaire, et se laisse arracher une autre pension de 4- 000 livres pour la nièce du poète, la grosse M™* Denis ; mais dans ses lettres il traite Voltaire d'intrigant, de fou, de bouffon, et l'on voit qu'il l'estime aussi peu que La Mettrie, cet encyclopédiste trop gai, mort à sa cour, d'indigestion. En se mettant au service du roi de Prusse, Voltaire avait été bien aise de donner à entendre qu'il voulait rendre à la France des services dans la diplomatie secrète ; la vérité semble être qu'il ne songea jamais qu'à ses intérêts propres. Il ne sentit guère l'amour du pays « que dans les moments où sa fortune privée subit des atteintes, par l'effet des désastres qui atteignaient la France tout entière » ; et il eût pris son parti des défaites militaires de sa patrie, si elles n'avaient pas amené la création de nouveaux impôts, d'une partie desquels au reste il sut très bien se faire exonérer. Voltaire fut, avant M"® de Staël, l'apôtre du cosmopolitisme.

Cependant, plus il vieillissait, plus le tourmentait un souvenir importun, l'enfouissement d'Adrienne Lecouvreur, au corps de laquelle l'Église avait refusé les prières funèbres •; il craignait pour sa propre dépouille m.ortelle. Persuadé que tous les prêtres étaient des imposteurs, il résolut de prendre modèle sur eux et de tromper les trompeurs. Alors il commença de jouer une comédie fort inattendue. D'abord on le vit avec surprise faire ses Pâques à Colmar ; bientôt le plus sceptique de ces encyclopédistes qui avaient pris pour mot d'ordre « écrasons l'infâme » éleva dans son domaine de Fernev

une église avec cette inscription : « Deo erexit Voltaire ». Il est vrai que, comme le naturel perce toujours, il faisait abattre en même temps une croix antique qui gênait la vue, et s'oubliait jusqu'à dire aux ouvriers : « Otez-moi ce pendu de là » ; mais il se reprit vite, faisant célébrer une grand 'messe pour sa fête, communiant avec ostentation, rendant le pain bénit, recevant pieusement le cilice de S. François d'Assise à lui envoyé par le pape, et se faisant même instituer protecteur de l'ordre des Franciscains dans la province de Gex. Ce titre lui permit de signer : « Frère François, capucin indigne », et d'être inhumé en costume de capucin par les soins de son neveu, l'abbé Mignot, dans l'abbaye de Scellières en Champagne. Et voilà comment l'incorrigible railleur eut la suprême joie de se moquer encore du monde après sa mort.

Mais, s'il a flétri sans ménagement aucun le haineux satirique, M. Crouslé a rendu pleine juslice au philosophe généreux qui, par une combinaison de caractères vraiment prodigieuse, se trouvait également dans Voltaire.

Il nous l'a montré aussi peu sujet aux susceptibilités rancunières à l'égard de ceux qu'il aimait, qu'il était peu capable de pardonner aux gens qu'il n'aimait pas, et il n'a point hésité à dire : « Voltaire fut souvent admirablxî en amitié ».

Il a mis en pleine lumière sa noble passion d'adoucir les mœurs, cette sorte de charité, dégagée de tout sentiment religieux et inspirée uniquement par l'amour, des hommes, que Voltaire appelait, après Molière, Vhamanité, et qu'il a plus que personne contribué à répandre dans le monde. Comme une bonne œuvre intéressait Voltaire aussi passionnément qu'une mauvaise, M. Crouslé s'est plu à dire avec quel dévouement infatigable il entreprit et mena à heureuse fin la réhabilitation des Calas et des Sirven, du laboureur Martin et des époux Montbailli ; comment il prit sous sa protection les protestants alors persécutés, « dont la religion d'ailleurs ne lui paraissait pas moins ridicule et haïssable que celle des catholiques » ; comment il voulut affranchir les serfs du mont Jura de la main-morte exercée sur eux par les chanoines de S. Claude ; avec quelle éloquence il s'éleva contre les procédés de l'Inquisition qui formaient encore le fond de la procédure criminelle de son temps ; comment enfin il fut le bienfaiteur de Ferney, transformant un humble village en une petite ville prospère, qui, par reconnaissance, a joint son nom au sien. Et c'est chose à la fois symbolique et touchante que le dernier billet de Voltaire soit un cri de joie à la nouvelle que Lally-Tollendal vient d'être réhabilité : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally! Il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content. »

Je n'ignore point que la vanité et le désir d'occuper le monde de son nom ont été pour quelque

chose dans ces manifestations de l'humanité de Voltaire. Et sans doute cela peut atténuer la valeur morale de ses bienfaits ; mais cela n'en diminue point le prix aux yeux de ceux qui les ont reçus. Si, en dotant « la sœur de Rodogune », Voltaire a voulu surtout se faire une réclame, M"^ Corneille n'en a pas moins été dotée et mariée par lui ; et elle ne fut pas la seule. Si, en protégeant les jeunes écrivains comme Vauvenargues et Marmontel, Voltaire a pu chercher à se créer en eux des panégyristes et des alliés, il ne leur a pas moins rendu les plus utiles services, et les larmes désintéressées qu'il a répandues sur la mort de Vauvenargues sont tout à son éloge. En sorte que le vieillard avait pleinement le droit d'écrire dans son Épître à Horace :

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.

Pour conclure, Voltaire n'a donc été ni un dieu, comme le proclament les uns, ni un monstre, comme le soutiennent les autres ; il n'a

mérité Ni cet exci'S d'honneur, ni celte indignité ;

il a été tout simplement un homme, mais l'homme le plus homme qui fut jamais, le type le plus complet « de la nature humaine, avec toutes ses passions, toutes ses facultés, toutes ses contradictions». Et voilà pourquoi M. Crouslé l'a étudié avec tant de curiosité et d'intérêt, et même conserve pour lui

quelque sympathie dans sa sévérité grande. Il est bien probable que ses conclusions vont être attaquées par ceux qui se disent d'autant plus haut voltairiens qu'ils connaissent plus mal les théories de Voltaire, et aussi par ceux, mieux renseignés, qui mettent toujours en avant son nom, bien qu'ils se gardent soigneusement de reprendre contre la religion ses arguments historiques, réfutés et ruinés par l'abbé Guénée dans ses Lettres de quelques Juifs portugais, allemands et polonais. Nous allons voir se produire ce fait piquant que, après avoir été accusé de voltairianisme pour avoir parlé plutôt sévèrement d'un prélat comme Fénelon, M. Crouslé va être accusé de cléricalisme pour avoir témoigné peu de bienveillance envers la mémoire de Voltaire, Et, nous-même, après avoir été suspect aux uns pour avoir fait l'éloge des Libertins en France au xvif siècle de Perrens (i), nous allons sans doute être suspect aux autres pour avoir loué comme il le mérite le livre si différent de M. Crouslé. Tant nous sommes encore loin de la tolérance que prêchait si éloquemment Voltaire, et que d'ailleurs il ne pratiquait pas!

(1) Dans nos Hommes et Mœurs au xvii* siècle.

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