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LE THEATRE DE ROTROU

Mesdames et Messieurs,

Lorsque M. Antoine a inscrit sur l'intéressant programme de ses matinées-conférences le tout-à-fait curieux spectacle d'aujourd'hui, il n'a pas désiré seulement offrir à ses fidèles abonnés le régal original et rare d'un poème émouvant parfois et toujours attrayant, il lui a semblé qu'il remplissait un devoir de politesse et de conscience envers un vieux poète, dont il pouvait tous les jours, pwir la fenêtre de son cabinet directorial, lire le nom sur la maison d'en face. En effet, Mesdames et Mesr sieurs, au second Théâtre-Français vous n'êtes pas seulement chez Corneille, vous êtes aussi chez Rotrou, puisque, aux deux très petites rues dont rOdéon forme à lui seul tout un côté, nos édiles

(1) Conférence faite à l'Odéon en janvier 1909,

ont jadis voulu donner les deux très grands noms de Corneille et de Rotrou, associant ainsi dans le même hommage le poète qui a fondé la tragédie française et celui qui lui avait préparé les voies avant de l'imiter à Sion tour, l'immortel auteur du Cid et de Polyeucte et l'auteur injustement oublié de Venceslas et de Saint Genest.

Injustement oublié! A l'envisager d'un certain point de vue, c'est une triste destinée en somme que celle du précurseur : sans doute, on l'acclame, tandis qu'il s'avance, précédant le char du triomphateur ; mais, dès qu'a paru celui-ci, c'est à lui seul que vont tous les regards et tous les applaudissements, et nul ne songe plus à son devancier.

Bien qu'il fût en réalité son cadet de trois ans, mais parce qu'il avait commencé d'écrire avant lui pour le théâtre, Pierre Corneille appelait en riant Jean Rotrou son père, et l'éphémère réputation du père s'est éclipsée dans le rayonnement qui ne saurait s'éteindre de la gloire du fils. Dans Les Sosies, dans VIphigénie, dans Les Ménechmes de Rotrou, éclate bien souvent un beau talent, quelquefois même un peu plus que du talent, et notre ingratitude ne connaît plus que les chefsd'œuvre à la formation desquels ces pièces remarquables ont, pour une part, contribué : l'Amphitryon de Molière, VIphigénie de Racine, Les Ménechmes de Regnard. Non, en vérité, Rotrou n'a longtemps pas eu de chance, et il semblait s'être peint lui-même dans une de ses comédies les plus finement plaisantes, Don Bernard de Cabrère. C'est

un héros, tout simplement, que Don Lope de Lune, mais c'est un héros toujours poursuivi par le guignon, par le guignon désespérant, par le plus guignonnant des guignons : durant cinq actes, Don Bernard ne cesse de louer au roi les services et de lui vanter les exploits de Don Lope, et, durant cinq actes, un concours sans cesse renouvelé de circonstances fâcheuses fait que la reconnaissance et les libéralités du roi vont toujours non à Don Lope, mais à Don Bernard. Et, pour que la ressemblance du poète avec son personnage soit encore plus frappante, le généreux Don Lope n'éprouve cependant aucune jalousie pour son heureux ami ; il se réjouit de sa fortune ; il fait encore des vœux pour lui. Ainsi le généreux Rotrou avait, seul de tous les rivaux de Corneille, hautement proclamé les mérites incomparables du Cid ; ainsi, dans son Véritable Saint Genest, vous verrez tout à l'heure qu'il avait voulu, par un piquant anachronisme, placer au premier rang des maîtres du théâtre latin, l'auteur, plus applaudi que lui, de Pompée et de Cinna ou la clémence d'Auguste, désintéressement magnanime, dont l'histoire du théâtre n'offre pas, que je sache, d'autre exemple.

Par bonheur, au dénouement de Don Bernard de Cabrère, un rayon d'espoir semble luire pour le méconnu Don Lope ; car le roi, dont les yeux se sont enfin ouverts, laisse tomber ces mots, pour Ini résurrectifs :

...Ma grâce avec usure Du mérite ignoré réparera l'injure.

Même bonne fortune advint à Rotrou, mais longtemps après sa mort, au moment où la lèpre de l'oubli menaçait de ronger son nom. En i845, un érudit, qui avait du goût et de l'esprit, — il y en a parfois comme cela, — Emile Descbanel, découvrit le Saint Genest, s'engoua de sa découverte, et l'apporta au directeur de ce théâtre, de l'Odéon, providence des poètes trépassés qui ne sont plus au répertoire, comme il est l'espoir des poètes naissants; qui n'ont pas encore été joués, le phare vers lequel sont tournés leurs yeux. Le directeur de rOdéon, c'était alors le comédien Bocage, dont vous pourrez pendant l'entr'acte admirer au foyer, malheureusement dans un mauvais jour, le très beau et très puissant portrait, qui fit jadis tant d'impresision sur moi quand je le vis en pleine lumière dans l'atelier d'Eugène Giraud. A son tour. Bocage s'enthousiasma pour l'étrange, pour la bizarre tragédie, où il retrouvait ce mélange du tragique et du comique, et ce style tour à tour lyrique, épique, précieux et familier, qui caractérisaient les drames romantiques dont il avait été l'habile et fougueux interprète, Antony, Marion de Lorme, La Tour de Nesle. Et voilà comment les spectateurs romantiques de i8Zi5 eurent la surprise de constater que, comme sous le soleil, il n'y avait eu vraiment rien de nouveau sous le lustre de l'Odéon, et la joie d'applaudir un drame romantique composé deux siècles avant que n'eût fait tout son tapage l'école romantique.

Du drame romantique, en eiïet, Saint Genest — et c'est ce qui le rend pour nous si curieux — a

tous les caractères, par son sujet, par sa constitution, par son s,tyle, par sa mise en scène. C'est ce que j ai la tâche assez ingrate de vous montrer ; mais,, si vous voulez bien me prêter une petite demi-heure d'attention, tandis que j'en démontrerai devant vous et que je vous en expliquerai pièce à pièce le mécanisme vraiment compliqué, je crois que vous serez récompenses de cet effort méritoire par le plaisir plus grand que vous éprouverez ensuite à voir fonctionner ce mécanisme en mouvement et en jeu.

Qu'était d'abord ce saint Genest, le héros de la pièce .-^ Si vous ouvrez une Vie des Saints, vous y verrez qu'il Siubit le martyre en l'année 3o3 ; et l'Église fête le 20 août, le même jour que le roi saint Louis, cet humble comédien. Car saint Genest était comédien, et notons en passant que ces pauvres comédiens, si longtemps depuis excommuniés par l'Église, ont fourni au martyrologe romain jusqu'à vingt et un noms. Un jour que dans une tragédie il parodiait devant l'empereur Dioclétien les cérémonies religieuses des chrétiens, Genest fut soudain l'objet d'un miracle : le baptême feint qu'il recevait sur le théâtre produisit en lui le même effet qu'un baptême véritable ; touché subitement de la Grâce, il confessa aussitôt, du haut de la scène même, sa foi nouvelle, à la stupéfaction générale ; et, par ordre de l'empereur, il fut mené du théâtre au supplice, ayant ainsi voulu, comme dira Rotrou au dernier vers de sa pièce,

D'une feinte, en mourant, faire une vérité.

Vous voyez donc bien le sujet : sur les planches de la scène, un baptême de théâtre, un baptême fictif, aussi fictif que le vin généreux versé à l'Opéra dans les coupes des choristes, devient par la bonté toute gratuite de Dieu un baptême véritable et produit sur le comédien païen et ennemi du Christ, qui le reçoit, le même effet salutaire. La donnée est singulière, étrange et dramatique, puisque la scène à faire se termine par un étonnant coup de théâtre. Un pareil sujet, au xvii* siècle, à une époque de foi, où la question de la Grâce passionnait tous les esprits et tous les cœurs (rappelez-vous Pascal et les Lettres Provinciales), était bien pour séduire les poètes dramatiques. Rien de surprenant donc qu'il ait été mis à la scène d'abord en 1623 par un Espagnol, le fameux Lope de Vega, puis par deux Français, en i6Z|5 par le comédien Desfontaines, peut-être un ancêtre de l'excellent comédien de l'Odéon que vous allez applaudir tout à l'heure, et enfin, l'année suivante, par notre Rotrou.

Les trois poètes traitent le même sujet, et pourtant les trois œuvres ne se ressemblent qu'asjsez peu, étant les produits de trois systèmes dramatiques tout différents.

Depuis que vous avez vu représenter ici, en 1907, La Jeunesse du Cid et tout récemment La Dévotion à la Croix, l'art dramatique espagnol et en particulier le théâtre édifiant n'ont plus de secrets pour vous. Vous savez comment ce fécond improvisateur, qui s'appelait Lope de Vega, enfermant soigneusement sous triple clef avant d'écrire

les règles qui le gênaient, abandonnait les rênes à sa très libre et très vagabonde fantaisie dans la rédaction de ses quarante-quatre pièces» annuelles, et vous ne serez donc pas étonnés que son Saint Genest, étincelant de rares beautés, mais énorme et mal cousu, soit un véritable monstre dramatique. Ses, trois journées, en effet, n'ont presque aucun rapport entre elles : la première nous fait assister à la mort de trois empereurs romains, Aurélien, Carin et Numérien ; la seconde nous montre l'amour qu'éprouve pour la comédienne Marcelle le chef d'une troupe d'acteurs, Genest, et sa rivalité malheureuse avec le jeune premier Octave (c'est le nom de l'emploi dans la comédie italienne, et vous venez de le retrouver encore dans Les Fourberies de Scapin) ; la troisième journée, arrivant enfin au véritable sujet, nous fait voir la conversion subite et le martyre de Genest, mais non sans que préalablement, du haut du second théâtre élevé s,ur le premier, la comédienne Marcelle ait débité à l'empereur Dioclétien qui assiste au spectacle, un stupéfiant prologue, où elle a longuement vanté l'intelligence, l'esprit, la générosité et la bonté de la plus grande des bêtes, l'éléphant, à cette fin de prier le grand Dioclétien de vouloir bien se conduire envers la troupe comme un éléphant.

De même que cette marche lente et incertaine de l'action dans les pièces de Lope de Vega n'est plus pour surprendre les doctes abonnés de l'Odéon, de même vous savez que le saint prêtre écrivait 8^s drames sacrés pour mettre l'Espagne catho-

lique en garde contre l'hérésie luthérienne, et que ces pieuses populations assistaient aux représentations du théâtre édifiant dans le même esprit qu'à l'office, s 'agenouillant et se frappant la poitrine avec l'auteur qui récitait en s,cène le Confiteor. Vous vous attendez bien alors que, dans le Saint Genest espagnol, la conversion du héros soit mise en action sous les yeux du public et complaisamment développée. Et, en effet, la conversion de l'acteur Genest est une de ces conversions absolument inattendues, produite par l'influence miraculeuse de la Grâce, qui sont l'essence même et la raison d'être du théâtre édifiant. Elle est l'enseignement précieux, l'encouragement salutaire, qu'emportent de la représentation les pécheurs, qui ne doivent jamais désespérer de la Grâce et se croire damnés sans rémission. Aussi convient-il de frapper vivement leurs yeux pour être mieux assuré de toucher leurs cœurs. Et à cette fin est déployée toute une mise en scène curieuse, aussi naïve que le récit des hagiographes, mais tout à fait impressionnante pour un auditoire populaire, religieux et croyant.

Genest, seul sur le théâtre, est en train de re- ÏMisser son rôle, et déjà, s,ans que d'abord il s'en doute, commence à se faire sentir en lui l'influence secrète de la Grâce. Il est surpris par la force nouvelle de sa voix, par la sincérité émouvante dô; ses accents. Continuant de réciter son rôle, il demande aux saints martyrs de lui donner de l'énergie et du courage, et tout à coup, entraîné j par une force irrésistible, il ajoute au texte daj

la pièce ces mots : « Puisque je ne puis pas, c'est vous qui le dites, aller à vous sans baptême, baptisez-moi, Seigneur (i). » A peine a-t-il prononcé cette parole de salut et de vie qu'au son de la musicfue, des, portes s'ouvrent en haut du théâtre ; on voit apparaître derrière Genest « l'image de la Vierge, un Christ dans les bras de son Père, et, sur les gradins du trône, les martyrs ». Et cependant Genest, qui ne voit pas le prodige, s'étonne de ses propres paroles : « Comment ai-je pu dire que je demandais le baptême, alors que je n'ai rien de pareil écrit dans mon rôle? Et comment se fait-il que j'entende tant d'applaudissements et d'harmonie dans le ciel? » Et, ici, la vanité traditionnelle des comédiens vient plaisamment en aide au travail mystérieux de la Grâce : que si Genest joue déjà bien son rôle, comme il le jouerait mieux, avec plus de naturel encore, s'il était le chrétien lui-même qui veut effectivement faire son aalut! Et le voilà qui demande à Dieu de lui envoyer le désir d'imiter pour tout de bon ce chrétien que l'empereur lui ordonne de représenter. Une voix se fait alors entendre de l'intérieur : « Tu ne l'imiteras pas en vain, Genest ; car tu seras sauvé. » Et aussitôt les portesi du ciel se referment, pour qu'en se retournant Genest n'aperçoive plus rien ; car vous pensez bien que son premier mouvement est de se retourner à ces paroles, soupçonnant d'abord quelque mauvaise

(i) Cité par M Léonce Person, Histoire du Véritable Saint Genest de Rotrou,

plaisanterie d'un camarade. Personne. Cette voix mystérieuse serait-elle donc bien, en effet, une voix céleste. >> « La voix qui a frappé mon oreille a pénétré mon âme, et j'ai lieu de croire que c'est le Christ, oui, le Christ lui-même, qui m'a frappé et touché. » Sauvé! Genest sera sauvé! Mais, pour cela, il faut être baptisé. Aussi, tout à l'heure, pendant la représentation ne sera-t-il pas surpris quand il verra un ange paraître sur un praticable pour l'inviter à recevoir le baptême, quand d'autres anges se grouperont autour de lui, apportant pour la sainte cérémonie une aiguière, un bassin, des cierges allumés, et jusqu'au chrémeau, ce petit bonnet de linge blanc dont on coiffe l'enfant après le baptême.

Mise en scène ingénue, qui émouvait la simplicité des spectateurs espagnols, comme était émue la brave mère illettrée de notre François Villon par un effrayant tableau de son église, qui représentait « l'Enfer où damnés sont bouillus » ; et, à c^s apparitions merveilleuses, on voyait dans l'auditoire ae signer dévotement toutes les femmes, et plus d'un rustre, au coin de son œil, écraser gauchement une larme avec son gros pouce.

Et comme toute la fin de la pièce était pittoresque et charmante dans son réalisme amusant! Le consul Lentulus, un type bien curieux, comme il y en avait, paraît-il, alors en Espagne, de fonctionnaire flagorneur, zélé, arriviste, veut absolument découvrir des complices à Genest, et, sur la scène même, il interroge l'un après l'autre tous les comédiens. Navré de reconnaître leur

innocence, il ne les bannit pas moins de Rome, pour bien marquer sa prudence et faire acte d'autorité. Et bientôt, sur le Champ-de-Mars, — tels les comédiens d'un désopilant vaudeville de M. Gandillot, La Tournée Ernestin, — nous voyons passer, chacun avant au bras son baluchon, la troupe privée de son chef, désemparée et désespérée. « Qui fera Paris dans La Destraction de Troie? Qui fera Adonis dans la comédie de Vénus?» Mais, tandis que leur plaisante colère maudit la stupide conversion de Genest qui les a ruinés, soudain le drame rentre sur la scène ; ils aperçoivent leur camarade empalé, ils entendent la voix du martyr, qui leur dit : « La comédie humaine, qui était toute absurdité, est terminée. Je joue celle que vous voyez, qui est divine. »

Avec le Saint Genest espagnol, si touffu, mais si curieux par son désordre même et parlant surtout aux yeux, forme un contraste complet Le Martyre de Saint Genest du comédien français Desfontaines. C'est une tragédie sévèrement classique, bien régulière, bien sage, bien raisonnable, bien ennuyeuse et bien niaise, où la scène essentielle se joue naturellement dans la coulisse, où le baptême de saint Genest et sa conversion ne sont connus des spectateurs que par un récit, où enfin, au dénouement, les comédiens éperdus, de peur d'être brûlés par le consul, se jettent tous à l'eau. La mort de gens si bêtes ne dut pas être une bien grande perte pour l'art théâtral.

Le drame espagnol et la tragédie française se trouvent donc, vous le voyez, aux deux pôles du

théâtre. La tragi-comédie de Rotrou se va placer entre les deux, dans le juste milieu, déterminant, avec tact et mesure, ce qui peut être gardé de l'imagination espagnole, ce qui doit être respecté de la raison française, adaptant adroitement au théâtre parisien envahi, encombré par les banquettes et par les marquis, tout ce qui peut être conservé de la mise en scène madrilène, et aboutissant ainsi à un résultat qui eût paru bien timide à Lope de Vega, qui dut sembler terriblement audacieux à Desfontaines, mais qui vous amusera, et beaucoup, par cela même que Le Véritable Saint Genest, tout en s'éloignant du type classique de notre tragédie, reste bien français, en ce sens qu'il reste raisonnable et vrai jusque dans ses écarts mêmes, au contraire de ce que vousi avez vu avec surprise dans la toute merveilleuse Dévotion à la Croix.

Tout d'abord, Rotrou a banni de sa pièce le merveilleux qui se fût adressé aux yeux du public. Il a craint à la fois, et de faire sourire des spectateurs plus instruits et moins naïfs que les spectateurs espagnols, et, s'il mettait ensemble sur le théâtre des comédiens et des habitants du ciel, de blesser par ce mélange impie du sacré et du profane ces chrétiens sévères et rigides qui venaient, à l'hôtel de Rambouillet, de condamner le Polyeacte, beaucoup moins hardi pourtant, de son ami Corneille. Vous entendrez donc encore, les oreilles étant moins incrédules et moins promptes à se froisser que les yeux, une voix angélique appeler de la coulisise Genest au baptême ; mais vous

ne verrez plus ni le Père Éternel avec sa grande barbe grise, ni le Christ sur ses genoux, ni la Vierge trônant au milieu du cercle des martyrs, ni les anges avec leur aiguière, leur bassin, leurs cierges allumés et leur joli petit chrémeau. Il n'y aura, dans la pièce de Rotrou, presque plus rien pour les sens ; le merveilleux y sera surtout moral, et le miracle en quelque sorte intérieur, puisque Genest croira voir un ange l'appeler dans la coulisse pour y recevoir ce baptême que Rotrou n'a pas osé montrer sur la scène. A un spectacle populaire, notre poète va donc substituer une oeuvre surtout psychologique et littéraire, d'une dignité plus haute.

Pour un motif analogue, afin de ne point avilir aux yeux du public son glorieux martyr par l'amour déshonorant d'une comédienne, Rotrou a fait disparaître également de sa pièce la rivalité amoureuse de Genest et du comédien Octave ; et, comme l'échafaud, qui jouissait jadis d'une bien meilleure réputation qu'aujourd'hui, était alors noble et réservé aux seuls criminels bien nés, il y a fait monter son héros, au lieu de lui infliger, comme dans le drame espagnol, le supplice du pal, qui, de vrai, était un supplice... comment dirais-je bien? \fettons : inférieur.

Et tout cela est très raisonnable et très adroit, comme aussi d'avoir découpé dans le drame si complexe de Lope de \epa une action simple, sans épisodes inutiles, n'empruntant rien à sa première journée, presque rien à sa seconde, et laissant d'autre part au brave Desfontaities

son dénouement d'une absurdité gribouillesque.

Oui ; mais alors il ne restait plus de matière que pour trois actes : un acte d'exposition, l'acte du baptême et le dénouement tragique. Comment ferait donc Rotrou pour fournir les cinq actesi, au xvn' siècle absolument obligatoires pour une tragédie qui se respectait.

Si, naguère, Corneille avait pris modèle sur son père Rotrou, cette fois Rotrou va s'inspirer de son fils Corneille.

En même temps que Le Cid, Pierre Corneille avait écrit jadis une œuvre bizarre, L'Illusion Comique, laquelle, par son étrangeté même, avait plu beaucoup et était demeurée au répertoire. Deux pièces y étaient, pour ainsi dire, emboîtées l'une dans l'autre. Le premier acte, simple prologue imité d'une comédie de Térence, nous montrait un père, Pridamant, qui, après avoir vainement cherché à travers l'Europe son fils Clindor, enfui de la maison paternelle, venait, tout alarmé, consulter à son sujet un mage. Par son art merveilleux, le mage faisait voir dans le fond de la scène au vieillard — et aux spectateurs — tout ce qui était arrivé au jeune aventurier, tour à tour écrivain public et valet, charlatan et clerc de notaire, romancier et montreur de singes(ces deux dernières professions ne sont pas d'ailleurs sans avoir quelque ressemblance) ; et cette vision, dont s'attendrissait le cœur de Pridamant, remplissait les actes II, III et IV de la pièce ; mais, au commencement du cinquième acte, un rival furieux perçait

d'un coup d'épée le fils du vieillard, et déjà Pridamant, désespéré, commençait de s'arracher les cheveux, quand le mage lui disait de regarder à nouveau. 0 stupeur! assis devant une table avec sa maîtresse et son assassin, l'assassiné comptait joyeusement devant eux la recette que venait de leur remettre le portier! Par un dernier avatar, Clindor était devenu comédien, et c'était à une tragédie jouée par lui que venait d'assister son père éploré : tout est donc bien qui finit bien. Puisque ce plan original avait amusé, pourquoi n'amuserait-il pas encore? Et l'imitation en était facilitée à Rotrou par le fait que Genest jouait précisément une tragédie, quand il fut touché par la Grâce. Notre poète n'avait donc qu'à développer cette seconde pièce pour enfler par elle la première jusqu'aux cinq actes voulus et réglementaires.

Quelle serait, maintenant, cette seconde pièce intercalée dans la première .►*

Vous n'ignorez pas. Mesdames et Messieurs, que les Jésuites ont jadis beaucoup aimé le théâtre et tous les arts qui s'y rattachent. Je crois bien d'ailleurs qu'ils ont toujours le même goût ; car je lisais naguère, sur un journal trouvé en voyage, que, dans un de leurs collèges, pour la distribution des prix, les élèves venaient, à la satisfaction générale, de danser un ballet réglé par un des Pères. Au xvn" siècle, les Pères Jésuites ne faisaient pas, que je me souvienne, danser leurs écoliers ; mais ils leur fai.saient jouer des tragédies latines, ce qui, en somme, alors que le latin était dans l'Uni-

versité une langue vivante, n'était pas aussi surprenant que de voir aujourd'hui des jeunes filles américaines jouer des tragédies grecques devant leurs mères, qui n'y comprennent pas un traître mot, mais qui n'en admirent que davantage.. Ces représentations de Jésuites étaient célèbres, et Bossuet les épargnera seules, quand il jettera l'anathème que vous savez sur tout le théâtre en général et sur Molière en particulier. Il y aura même des représentations payantes, dont vous pouvez lire le compte rendu, tout comme de celles de l'Hôtel de Bourgogne, dans le bon gazetier Loret, le doyen de nos critiques dramatiques, le naïf ancêtre d'une lignée, qui l'est beaucoup moins ; et ces représentations attireront une telle foule que l'excellent homme se plaindra un jour amèrement d'avoir dans la bousculade, à l'entrée du collège, vu piétiner son chapeau, et quel chapeau ! non pas un demi castor, mais un beau castor fin, tout neuf. Or, en i63o, le P. Cellot avait publié un recueil de tragédies; latines composées pour ses élèves. Elles n'étaient pas sans mérite. De l'une d'elles Rotrou tirera plus tard une de ses meilleures tragédies, Cosroès ; il en a intercalé une autre dans son Saint Genest.

Pourquoi celle-là, Saint Adrien martyr, de préférence à une autre ? Voici. Saint Adrien était un officier du César Maximin, et, après avoir, sur l'ordre de son maître, persécuté cruellement les chrétiens, il avait fini, pris d'admiration pour le courage de ses victimes, par embrasser leur foi et par subir avec eux le martyre. Or Maximin fut

neveu de Galérius, le gendre de l'empereur Dioclétien : « Il sera très piquant, se dit Rotrou, de commettre un léger anachronisme, d'attribuer, au lieu de Galérius, Maximin pour gendre à Dioclétien, de le faire assister avec son beau-père à la représentation donnée par la troupe de Genest, et de montrer ainsi un acteur, bien grimé et costumé comme lui, jouant le rôle de Maximin devant Maximin en personne. » Et, de fait, l'idée est amusante et la situation originale.

Donc la tragédie de Rotrou, dont le titre complet est d'une longueur insolite, énorme, et rappelle ceux des madrigaux de Trissotin : Le véritable Saint Genest, comédien païen, représentant le Martyre d'Adrien, se va composer de deux tragédies, de durée à peu près égale, emboîtéesi l'une dans l'autre : Le Martyre de Saint Genest et Le Martyre d'Adrien. L'unité du spectacle consistera en ceci que le Martyre d'Adrien sera joué par un certain nombre de personnages du Martyre de Saint Genest devant les autres personnages du Martyre de Saint Genest ; et Genest et ses comédiens vont paraître devant vous tour à tour sous deux noms, le leur propre : Genest, Marcelle, Octave, Sergeste, Lentule, dans la première pièce, et celui des personnages qu'ils jouent, dans la seconde : Adrien, Nathalie, Flavie, Maximin, Anthisane. Constitution de pièce, à coup sûr, aussi bizarre que toutes celles que pourront imaginer plus tard nos romantiques, mais vraiment logique et raisonnable dans sa bizarrerie même, et en tous cas, bien amusante.

Bien amusante? Entendons-nous : pas toujours ;

car la seconde tragédie, Le Martyre d'Adrien, vous IaisS(era assez indifférents et plutôt froids, bien qu'elle renferme les plus beaux vers de toute la pièce, des vers aussi beaux, mais autrement, que les plus beaux vers de Corneille et de Racine, des vers lyriques» et sonores, tout remplis de brillantes métaphores et d'images éclatantes, comme le théâtre français n'en admirera plus avant les drames de Victor Hugo. D'où vient alors, avec de telles qualités, le peu d'intérêt qu'offre la seconde tragédie encadrée dans la première? Il y a là, Mesdames et Messieurs, un petit problème d'art dramatique, dont voici, je crois, la solution.

Pour qu'il y ait, au théâtre, émotion, il faut de toute nécessité qu'il y ait illusion. Pour que le spectateur soit pris par le sujet du drame représenté devant lui, pour qu'il pleure et souffre délicieusement avec le héros, il faut que le poète magicien ait su accomplir ce prodige : lui donner l'illusion de la réalité, lui faire oublier que ce qu'il voit est une fiction, et non une vérité, lui persuader qu'il assiste effectivement à de sincères douleurs et à une agonie véritable. Il faut que, le rideau levé, rien n'existe plus pour le Sipectateur de ce qui n'est pas le spectacle même ; qu'il ne sente plus derrière lui la salle muette et haletante ; qu'il ne voie plus à ses côtés ses voisins, ni même ses voisines ; bien plus, que, séparé de la scène par l'écran d'un chapeau gigantesque, il ne songe plus, homme, à le maudire, femme, à l'envier. Ehl bien, cette merveilleuse illusion, déjà si difficile à produire dans les conditions normales du théâtre,

il deviendra impossible, je dis: toujours impossible, de l'obtenir, quand un second théâtre siera élevé sur le premier, quand une sieconde pièce encadrée dans la première aura pour but de toucher, non pas les vrais spectateurs de la salle, mais les acteurs de la première tranformés en spectateurs fictifs. La seconde pièce, n'étant plus en ellemême une fin, mais un simple moyen, ne saurait plus remuer notre cœur ; elle ne fera plus que piquer notre curiosité. Rappelez-vous l'admirable scène d'Hamlet où le prince de Danemark, pour arracher au roi un geste qui le convaincra du crime dont il le soupçonne, fait jouer devant lui sur un second théâtre une pièce qui représente un crime analogue. Occupés que vous étiez à épier sur le visage du roi et d'Hamlet assis au côté de la scène l'effet terrible que va faire sur eux la seconde pièce, vous n'avez jamais écouté attentivement cette seconde pièce : vous ne sauriez dire si elle est bien ou mal faite, vousi ne sauriez même vous en rappeler le détail. Pour vous, comme pour Shakespeare, elle n'a été qu'un moyen dramatique. Autre exemple : La Femme de Tabarin, de Catulle Mendès. La deuxième pièce ne devient intéresjsante pour le vrai public cpi'à partir du moment où la jalousie de Tabarin s'éveille véritablement sur le second théâtre, du moment où c'est l'acteur même qui souffre, et non plus son personnage. Il en est à peu près de même dans le Saint Genest de Rotrou, avec cette circonstance aggravante que la seconde pièce y est moins étroitement rattachée à la première et beaucoup plus longuement développée.

Les spectateurs impériaux, qui sont là, sous nos yeux, applaudissant Le Martyre d'Adrien, nous rappellent constamment que nous assistons à une simple fiction, que le personnage qui parle sur le second théâtre, non pas avec sa voix naturelle, comme au premier acte, mais en faisant vibrer les r conformément à l'enseignement savant du Conservatoire, ce n'est pas le martyr Adrien, mais le comédien Genest ; que cette femme qui veut suivre Adrien dans la mort, ce n'est point son épouse Nathalie, mais simplement Marcelle, la belle comédienne, qui tourne la tête à tousi les courtisans. L'illusion ne se peut plus produire, ni par suite l'émotion. Sans doute, nous admirons au passage les beaux vers prodigués par Rotrou dans cette seconde pièce, mais elle-même nous paraît aussi froide que le fragment de tragédie intercalé dans L'Illusion Comique ; nous trouvons que le coup de théâtre, pour lequel ont été faites la tragi-comédie de Corneille et la tragédie de Rotrou, tarde beaucoup à éclater, et la première pièce, la vraie, à reprendre son cours. Et cet effet sur le public est même tellement sensible qu'il y a quelques années, lorsqu'ils représentaient le Saint Genest avec un succès desi plus vifs et des plus mérités, M. de Max et M™* Cora Laparcerie vinrent tous deux me demander de pratiquer dans le texte du Martyre d'Adrien des coupures respectueuses et pieuses assurément, mais pour cela même d'autant plus énergiques. Elles ont été maintenues aujourd'hui. Et de fait, ainsi allégée, cette singulière pièce prend une vie et un mouvement

extraordinaires, et forme un spectacle d'un genre unique et charmant, dont vous garderez toujours le souvenir.

Le premier acte, qui appartient tout entier à Rotrou, est une fort agréable comédie héroïque. Elle nous montre, à Nicomédie, les fiançailles de Maximin, le beau berger qui Si'est couvert de gloire par son courage et ses travaux guerriers, avec la fille de l'empereur, la princesse Valérie, une précieuse, qui a fréquenté l'hôtel de Rambouillet, et qui s'écrie, à la vue de son fiancé vainqueur des ennemis :

Oh ciel ! Qu'un doux travail m'entre au cœuT par les yeux!

Et voici que, pour célébrer la fête des fiançailles, le comédien Genest vient offrir ses services et ceux de sa troupe. Quelle pièce vont-ils jouer? On passe en revue le répertoire ; on discute — déjà — la question des anciens et des modernes : Genest tient pour les anciens Grecs et Romains, qu'il admire davantage à mesure qu'en les interprétant il les pénètre mieux ; les souverains dont les études classiques en Dalmatie et en Thrace ont évidemment laissé fort à désirer, et qui n'avaient heureusement pas eu besoin pour s'enrôler dans l'armée d'un diplôme universitaire, préfèrent les sujets modernes, qui sont plus à leur portée et dont la nouveauté les séduit. On demande donc à Geneat quelque pièce d'actualité, de circonstance. Il propose le martyre d'Adrien, décapité par l'ordre de Maximin, le fiancé triomphant ; et Maximin d'ac-

cepter, avec son gros rire d'ancien berger devenu soudard :

Avec plaisir je serai spectateur Dans la même action dont je serai l'acteur.

Voilà une exposition qui promet. La pièce tiendra ces promesses, et au-delà, car le second acte tout entier est un délicieux tableau de genre, oij Molière prendra l'idée de son célèbre Impromptu de Versailles, si amusant et si vivant.

Avec le second acte du Saint Genest, vous allez, Mesdames et Messieurs, voir se réaliser enfin ce rêve que font tous les Parisiens : pénétrer dansi les coulisses d'un théâtre. Et vous ne serez pas déçus, comme le sont presque tous ceux qui, malgré les écriteaux menaçants et les cerbères inflexibles, sont parvenus enfin, à force d'adresse subtile et de ruses d'apachesi déjouant la police, à s'y glisser subrepticement.

Lorsque le rideau se lève, Genest, à demi habillé pour la tragédie et son rôle à la main, est en train de causer a\ec le décorateur sur un petit théâtre qui vient d'être élevé au milieu de la terrasse du palais. La toile du fond représente un paysage, avec des monuments antiques. Quant à la scène elle-même, sans changement de décor, elle représentera pour les spectateurs complaisants, d'abord l'appartement d'Adrien, puis le palais de Maximin, ensuite l'entrée de la prison, enfin la rue sur laquelle ouvre la maison de Nathalie. Genest félicite le décorateur de l'heureuse ordonnance de son

théâtre, non sans faire pourtant quelques réserves artistiques, et le décorateur s'excuse sur le peu de temps qui lui a été laissé ; puis il invoque les lois de la perspective : ce qui, sur la scène même, paraît faux à Genest, semblera juste à ceux qui le verront de plus loin. Et, tandis qu'il va chercher des gens pour allumer, Genest descend sur le grand théâtre par ce petit escalier qui, pendant les répétitions, fait communiquer la salle avec la scène et permet à l'auteur d'y monter pour rectifier lui-même un mouvement, grouper ses interprètes, et, au besoin, haut de forme sur la tête et parapluie sur l'épaule, faire manœuvrer une compagnie de figurants cuirassés et casqués. Genest repasse son rôle, tout en achevant de s'habiller. Survient Marcelle, l'étoile de la troupe, qui n'a pu finir de se coiffer dans sa loge, envahie par les courtisans trop galants, ces marquis fâcheux que nous entendrons dans Molière dire à M"^^ du Croisy et Hervé, deux utilités : « Jouez- vous toutes deux aujourd'hui.^ Sans vous la comédie ne vaudrait pas grand chose, m Marcelle se plaint de leur importunité et demande à Genest de lui faire répéter son monologue. Alors, retroussant sa longue tunique, elle monte en courant sur le petit théâtre, d'où Genest, le morceau terminé, l'aidera galamment à descendre, non sans le compliment hyperbolique imposé en pareil cas par la politesse et toujours reçu avec la même modestie bien jouée. A peine Genest sera-t-il seul, répétant un admirable couplet de son rôle d'Adrien, que se fera entendre la voix céleste qui l'appelle au baptême ;

mais, au milieu du trouble qui l'envahit, revient le décorateur pour faire allumer et préparer avec lui la musique. Au son d'une fanfare, la cour entre en discutant sur les mérites respectifs de la tragédie et de la comédie, et, selon le goût des contemporains de Rotrou, elle penche pour la première. On prend place. Le préfet Plancien fait admirer le petit théâtre. Maximin, en riant, expose le sujet de la pièce, qu'il connaît bien, puisqu'il fut mêlé lui-même à cette tragédie. Dioclétien lui impose silence, parce qu'une sonnerie de trompettes annonce que la pièce va commencer, et Le Martyre d'Adrien si'ouvre par le monologue que nous avons tout à l'heure entendu répéter à Genest. Le premier acte achevé, la princesse Valérie exprime, naturellement, le désir d'aller dans la coulisse féliciter les acteurs : toute la cour se lève, monte sur le second théâtre et passe derrière la tapisserie.

C'est la vérité même prise sur le vif, et rarement acte de comédie fut plus pittoresque, plus amusant, comme disent les peintres, plus gai, comme disait La Fontaine, que ce second acte de tragédie. Il a bien tout ce qu'il fallait pour tenter un metteur en scène comme M. Antoine.

Et toujours les princes, assis sur le théâtre, vont par leurs applaudissements et par leurs réflexions souligner et commenter les vers du Martyre d'Adrien. Maximin fait une entrée et une sortie à l'acteur qui le joue lui-même. Et voici que la fin du monologue de Marcelle est troublée par un bruit qui s'élève derrière la tapisserie ; Genest, non plus sur la scène, mais dans la salle, non plus avec sa

voix de théâtre, maisi avec sa voix naturelle, vient se plaindre des courtisans indiscrets qui ont envahi la coulisse. Il faut que l'empereur aille, en riant, faire respecter la morale et rétablir le calme.

La représentation sera autrement troublée, quand Genest, miraculeusement converti, rentrera, s,ur un couplet improvisé, dans la coulisse sans achever son rôle. Vous jugez de la stupeur des comédiens. Marcelle s,' excuse :

Ma réplique a manqué ; ces vers sont ajoutés.

Flavie, qui vient en scène pour arrêter Adrien, n'y trouve plus Genest, et demande pardon pour lui à Dioclétien, qui finit par se fâcher. Lentule, éperdu, appelle le souffleur. Tout ce désordre des comédiens ahuris est rendu avec une discrétion et un art remarquables par un choix habile de détails réalistes et caractéristiques.

Même vérité, même heureux mélange du comique et du tragique dans l'interrogatoire des comédiens par le préfet Plancien. Et il renferme un trait bien curieux, que je vous signale.

Çà, qu'êtes- vous ici ?

demandera Perrin Dandin dans Les Plaideurs à son fils, au moment ovi il s'assied à spn tribunal ; et Léandre de répondre :

Moi, je suis l'assemblée.

Dans Saint Genest, déjà, à Plancien qui lui de-

mande : « Que représentiez-vous? » Albin répond modestement : « Les assisitants ». C'est qu'au XVII* siècle, Mesdames et Messieurs, vu la petitesse de la scène, la foule était toujours, représentée par un seul figurant. Aussi, jadis, ai-je encore vu La Dame Blanche jouée dans une petite ville de province avec deux choristes seulement, un de chaque sexe.

En vain, au cinquième acte, Marcelle vient dans la prison supplier Genesit d'abjurer en lui faisant valoir l'intérêt supérieur de la recette : jamais, sans lui, la troupe ne peut plus espérer faire le maximum! Vous comprenez bien que ces considérations financières ne sauraient rattacher à la terre celui que Dieu appelle au ciel. La pièce semble donc finie ; mais l'heureuse création de la princesse Valérie va permettre à Rotrou de retarder son dénouement en faisant luire à nos yeux un dernier rayon d'espoir. La princesse amène les comédiens aux pieds de l'empereur, — ce qui fait un joli tableau, — et l'implore avec eux pour Genest. Dioclétien semble prêt à faire grâce en l'honneur du mariage de sa fille, quand le préfet vient annoncer que tout est fini. Et, tandis que les comédiens s'éloignent en pleurant, l'épais Maximin emmène en riant, sur le poing, la princesse Valérie. Tant il faut que jusqu'à la fin le comique et le tragique s'unissent étroitement dans la plus romantique pièce qu'ait produite au xvii® siècle notre théâtre classique I

Et cette impression va être augmentée pour vous par la langue de Rotrou, qui n'est pas encore la

langue classique, châtiée, mais un peu énervée, noble, mais un peu maigre, des Quinault et des Racine, la langue Louis XTV.

La langue Louis XIII, qui joignait à une trivialité naturelle un raffinement acquis, était un étrange, mais savoureux mélange de vieille grossièreté gauloise et de jeune préciosité exotique. Ouvrons, si vous le voulez bien, le célèbre Politique malheureux du confesseur du roi, le P. Caussin. Après nous avoir dépeint, dans un langage recherché et précieux, la mort du jeune Aristobule, noyé par Hérode : (( Ce beau soleil, qui s'était levé avec tant d'éclat, se coucha dans les ondes, pour n'en ressortir que la pâleur de la mort sur le visage », le bon Père ajoute, d'un tout autre ton, qu 'Hérode était (( si enflé de ses prospérités qu'il ne pouvait tenir dans sa peau », et qu'après la mort de sa femme il (( hurla effroyablement ». Telle est la langue du temps ; telle est la langue de Rotrou. Don Bernard de Cabrère veut-il faire comprendre son amour à la princesse Violante Stans avoir l'audace de prononcer son nom, il s'en tire par cette pointe subtile, sur laquelle se récriaient toutes les précieuses dans les loges :

Je vois ce clair soleil, je tremble à son aspect ; Mais le temps éteindra cette ardeur violente. Je l'ai nommée. Adieu!

Et la même plume, qui vient d'écrire ces vers alambiqués, trace aussitôt ce portrait brutalement réaliste d'une vieille femme :

Le temps a pris plaisir, par de longs accidents, A ronger et pourrir l'ivoire de ses dents ; D'un art mal agencé, le plâtre et la peinture Sut sa pendante joue ont caché la natuire. Rien ne la pare enfin qui ne soit emprunté. Pour son poil, il est sien pour l'avoir acheté ; Mais il fut, autrefois, celui d'une autre tête.

Dans le Saint Genest, le mélange des genres rend tout naturel ce mélange des tons, qui se trouve donner à la pièce une vérité de plus ; en sorte que le vers voua en va paraître déjà celui que demandera Victor Hugo dans sa Préface de Cromwell : « Un vers libre, franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche, passant, d'une naturelle allure, de la comédie à la tragédie,... lyrique, épique, dramatique, selon le besoin,... allant des idées les plus» élevées aux plus vulgaires, des plus bouffonnes aux plus graves,... sans jamais sortir des limites d'une scène parlée. »

Au style de la pièce répondent bien les mœurs des personnages et la mise en scène. D'instinct, nous Siommes toujours portés à voir les temps anciens à travers le nôtre ; bien souvent, les peintres ont représenté avec les costumes de leur propre époque et de leur propre pays les personnages de la Bible, de l'épopée homérique ou de l'histoire ; et, de même, Shakespeare a fait tonner le canon au siège de Troie. Ainsi Rotrou, sans y entendre malice, donne à ses empereurs romains les coutumes et les usages du règne de Louis XIII ou de la régence d'Anne d'Autriche. C'était au son deg trompettes que se rendait à une fête le petit

Louis XIV, OU que le pain bénit était envoyé à l'église des Carmes par le pieux duc de Guise ; c'est au son des trompettes que les deux empereurs feront dans Saint Genest leur entrée. Tout grossier qu'il est, Maximin, en s 'inclinant devant elle, baisera la main de la Princesse, comme il l'a vu faire au Louvre ou au Palais-Cardinal, et, quand Valérie aura consenti de lui donner cette main, il la baisera derechef, comme dit Thomas Diafoirus. Et ces anachronismes ingénus sont amusants, et achèvent de dater une œuvre déjà sj extraordinaire par son sujet, par sa constitution et par son style.

Quand vous l'aurez vue. Mesdames et Messieurs, quand vous aurez admiré la pourpre éclatante des vers d'Adrien et suivi avec un intérêt sputenu et croissant l'étrange hisitoire de Saint Genest, le comédien martyr, je suis bien certain que vous partirez tout à l'heure remplis d'estime pour un poète trop oublié.

Alors, la prochaine fois que vous irez à la Comédie-Française, montez au foyer, et, arrivési devant la cheminée monumentale qui en occupe le fond, tournez- vous à gauche. Regardant le bloc de marbre dans lequel Caffieri avait déjà sculpté la vieillesse pensive du grand Corneille, se dresse un autre buste, taillé dans le même marbre blanc, une œuvre admirable, le chef-d'œuvre de tout le musée de la Comédie, que M. Lavedan a, je crois, contribué à sauver, lors de l'incendie du théâtre : une tête fine et hardie se dégage fièrement d'un grand collet de dentelle ; le regard est plein à la fois d'intelligence et de vivacité, de loyauté et

de franchise ; sur la bouche expressive et tendre se relève avec audace une petite moustache ébouriffée et conquérante. Ce brillant mousquetaire, Mesdames et Messieurs, ce contemporain de l'intrépide et malin d'Artagnan, c'est notre poète, c'est Rotrou. En lui, avec un rare bonheur, l'auteur a symbolisé une des plusi charmantes époques de notre histoire, une époque où la jeunesse était jeune, où elle était à la fois chevaleresque, sentimentale et spirituelle, cultivée et naïve, où elle chantait à pleine voix sa joie de vivre, et où pourtant elle savait, au besoin, bravement mourir.

En effet, ce poète aimable et délicieux, auquel on ne saurait reprocher que d'avoir écrit trop vite et d'avoir rimé en vingt ans prèsi de quarante pièces, est mort prématurément, dans sa quarante et unième année, victime de son dévouement àsesconcitoyens de Dreux, que décimait une épidémie. Et, devant cette tête charmante, que la mort stupide a fauchée si tôt, vous souvenant de la représentation d'aujourd'hui, et vous rappelant avec mélancolie le mot d'André Chénier sur la fatale charrette, vous vous prendrez à dire : « Pourtant lui aussi, il devait avoir encore quelque chose làl »

Au xvii* siècle, la province du Maine occupe dans l'histoire de notre littérature une place presque aussi importante que l'a province de Normandie. Des grands seigneurs, qui s'intéressaient au théâtre, soit à cause des poètes dramatiques, soit à cause des jolies comédiennes qui interprétaient leurs œuvres, y avaient développé le goût des arts et des lettres ; et autour du comte de Belin et des Lavardin s'étaient groupés des écrivains qui, s'ils ne furent pas les plus grands du siècle, rivalisèrent parfois du moins avec les plus grands.

Depuis de longues années un érudit, chercheur infatigable et sagace, qui avait, à l'École des, Chartes, appris tout ce que l'on peut tirer des vieux registres paroissiaux comme des actes enfouis dans les études de notaires, M. Henri Chardon, ancien

(1) Henri Chardon, Scarron inconnu et les types des personnages du Homan Comique.

conseiller général de la Sartlie, s'est attaché à faire revivre cette société brillante ; et les documents nombreux qu'il a exhumés et produits au jour dans de savants ouvrages, comme La Vie de Rotrou mieux connue et Nouveaux Documents sur la vie de Molière ont, par surcroît, répandu de la lumière sur la question encore assez obscure de la querelle du Cid, et modifié du tout au tout l'opinion que nous avions sur ce M. de Modène, qui fut l'amant de Madeleine Béjart et, peut-être, le père de la Molière (i).

C'est à Scarron, lequel fut, on le sait, chanoine du Mans, qu'est consacré le nouvel ouvrage de M. Henri Chardon. Depuis longtemps promis, il était impatiemment attendu par tous ceux qui, vu la perspicacité prudente et la sûre méthode de l'auteur, s'attendaient à de curieuses et instructives révélations.

Ce qui dans Scarron a tout particulièrement intéressé M. Henri Chardon, c'est, comme on le pouvait prévoir, son Roman Comique, ce Roman Comique qui se déroule dans le Maine, et sur lequel les Manceaux consiervent jalousement dans leur Musée une suite de vingt-sept toiles, commandées au peintre Jean de Coulom par le maréchal de Tessé, fils d'une Lavardin (2). Puisque Scarron a déclaré

(1) Voir le Afariage de Molière dans notre livre intitulé Hommes et Mœurs au XVII' siècle. Société française d'imprimerie et de librairie.

(2) M. Henri Chardon en a fait reproduire par la photot^pie un certain nombre ; malheureusement ces reproductions sont, pour la plupart, assez confuses.

son roman rempli d'aventures « très véridiques », c'était chose tentante pour un érudit, sa au courant de l'histoire locale, de rechercher quels pouvaient être les personnages que Scarron y avait peints de couleurs flatteuses, et ceux, beaucoup plus nombreux, qu'il y avait ridiculisés et travestis. Cette enquête, M. Henri Chardon l'avait déjà commencée avec succès dans sa Troupe du Eomnn Comique dévoilée''; il l'a continuée avec une admirable patience, et nous en trouvons les résultats complets dans le second volume de son nouvel ouvrage.

Assurément le procédé de l'élimination, qu'il a souvent employé, exigeant de nombreuses et longues démonsitrations, risquerait parfois, avec un érudit moins discret que M. Henri Chardon, de fatiguer et de rebuter le lecteur ; mais aussi il donne une certitude presque absolue. Lorsque, après avoir pris un à un et suivi jusqu'à la fin de leur carrière tous les personnages en cfui l 'on a cru jadis retrouver ou en qui l'on pourrait espérer retrouver un des modèles de Scarron, M. Henri Chardon, nous donnant le résumé de toutes ses investigations, a établi péremptoirement, par une ou deux raisons décisives, que l'on a suivi jusqu'ici ou que l'on suivrait de mauvaises pistes, comment lui refuser notre pleine confiance quand il nous présente enfin un dernier personnage, dont tout concourt à prouver l'identité avec le héros de Scarron, et qu'il nous dit : « \j& voilà! C'est lui! »

Il existe deux clefs du Roman Comique, l'une au Mans, l'autre à la bibliothèque de l'Arsenal. Toutes deux sont fausse?, comme M. Henri Char-

don n'a pas de peine à le démontrer ; mais, chose curieuse, pour deux des principaux personnages du Roman Comique, le petit Ragotin et la grosse M"® Bouvillon, si les deux clefs se trompent sur la personne, elles ne se trompent pas sur la famille. Il y avait donc là une tradition, qui se trouve confirmée en même temps que rectifiée par les découvertes de M. Henri Chardon. •

Qui ne se rappelle ce ridicule Ragotin, auquel il est joué de si nombreux tours dans le Roman Comique, ce « petit homme veuf, avocat de profession », qui menaçait (( le clergé de la province de se faire prêtre », ce (( godenot » mal bâti, hargneux et querelleur, débauché et chauve, a plus glorieux à lui seul que tous les barbiers du royaume », et qui se croit poète parce que sa mère était filleule du poète Garnier? Les clefs nommaient à tort deux membres de la famille Denisot. M. Henri Chardon prouve qu'elles les ont confondus avec un troisième, Ambrois Denisot, secrétaire de l'évêque du Mans au temps même que Scarron était domestique de ce prélat. Quand Scarron l'a connu, Ambrois était veuf d'Anne Esnault, auprès de laquelle il demandera d'être enterré. H était licencié en droit et avocat, comme on le voit par son acte de mariage. Très peu de temps après la mort de sa femme, il réalisa sa menace d'entrer dans les ordres. Dans les inventaires de sa maison du Mans et de son domaine de la Bazinière, que publie M. Henri Chardon, figurent de nombreuses armes : arquebuse à ressort, canon de carabine, espadon, épée en bâton, hallebarde, pistolet de

reître, pistolet à rouet, arbalète, etc., qui devaient dater du temps de sa jeunesse tapageuse. De plus, Ambrois Denisot faisait des vers, et M. Henri Chardon en apporte comme preuves d'abord une inscription latine qu'il a relevée sur la fontaine de la Bazinière, ensuite deux pièces de vers» latins signées Ambrosius Denisot. Enfin la femme du poète Garnier était effectivement alliée à la famille Denisot. Resterait à nous édifier sur les mœurs du personnage qui a servi de modèle à Scarron pour son Ragotin ; Siur ce point, naturellement, les actes sont muets ; mais les neuf enfants légitimes de ce Denisot montrent du moins qu'il pratiquait le précepte de l'Évangile : « Croissez et multipliez! m Comment donc ne pas approuver M. Henri Chardon, quand il conclut : « Que tous jugent à leur tour et essaient le masque de Ragotin sur la figure d'Ambrois Denisot ; ils verront, je l'espère, qu'il s'y adapte parfaitement. »

Quant à M™® Bouvillon, la (( grosse sensuelle », qui s'efforçait vainement de renvoyer et de dissimuler sous ses deux aisselles le trop plein de son opulent corsage, et qui joue dans le Ronmn Comique avec le comédien Destin la même scène que joue dans la Bible avec Joseph l'entreprenante j^me Putiphar, elle s'appelait, en réalité, Marguerite le Divin; c'était la fille d'un conseiller au Parlement de Bretagne. Elle était entrée par son mariage dans une famille de gens d'esprit, qu'avait rendus un peu ridicules la façon fâcheuse dont Marie de Médicis, avec sa prononciation italienne, défigurait leur nom de Bautru. L'énorme veuve avait cin-

quante et un ans, quand Scarron l'introduit dans son roman, au moment où se célèbre le mariage de son fils Jacques Bautni, conseiller au Parlement de Rouen, avec Marie Marest, fille d'un président au présidial du Mans, qui appartenait à une famille de Laval. Tous les détails, qu'a rassemblés M.Henri Chardon sur elle, sur son fils, sur sa bru, sur la famille et sur le tuteur de celle-ci, concourent à démontrer que la (( non pareille Bouvillon » était bien une Bautru, si ce n'était ni l'une ni l'autre de celles qu'indic[uent les clefs. Pourquoi maintenant l'écrivain a-t-il prêté une chaleur de cœur si persistante à celle qu'à son décès les registres de sa paroisse qualifiaient pourtant de a très honnête et très pieuse damoiselle .►> » M. Henri Chardon n'est pas éloigné d'y voir l'effet d'une vieille rancune et le souvenir d'une aventure personnelle ; et, à l'appui de son opinion, il signale ce fait que, en i63A, dans un baptême, le jeune Scarron s'était vu avec ennui donner pour commère l'adipeuse et sentimentale Marguerite le Divin, qui aurait pu, par l'âge, être sa mère.

De même, ce serait par une sorte de jalousie pour sa réputation mancelle de rieur que le rieur Scarron aurait fait un si vilain portrait, sous le nom suggestif de la Rappinière, du lieutenant en la maréchaussée du Maine François Noury, sieur de Vauseillon, qu'une desi clefs a confondu avec son prévôt Neveu. Scarron ne se contente pas de le rendre ridicule, lui et sa femme, Elisabeth du Mans, si sèche et si maigre qu'elle n'eût jamais mouché de chandelle avec ses doigts, de crainte

que le feu n'y prît ; il nous l'a représenté comme un tire-laine et comme un spadassin, aussi digne d'être arrêté que les voleurs qu'il arrêtait et méritant la potence au moins autant que les coquins qu'il y faisait accrocher^ Les détails que les pièces retrouvées par M. Henri Chardon nous révèlent sur Vauseillon et sur sa femme, sur leur parenté, sur la stérilité de leur union, permettent de les identifier avec La Rappinière et avec sa moitié (le mot esit-il encore juste, quand il s'agit d'une personne aussi exceptionnellement mince?) ; mais il y a plus, cette fois : les nombreux actes, que M. de Vauseillon a passés à Paris après avoir quitté le Mans, témoignent « des opérations véreuses auxquelles il se livrait pour s'enrichir », et il en sort « comme une odeur d'usure, d'avarice, comme un parfum d'homme d'affaires, avide et sans entrailles ». Ils semblent, ces actes, établir que la figure de la Rappinière n'est pas, dans le Roman Comique, tout à fait une caricature.

On savait déjà que s'appelait Claire Nau cette abbesse d'Étival, qui, revenant du Mans avec son directeur et quatre religieuses, rencontre Ragotin sans vêtements et s'empre^Sie de faire « tourner le dos en haie à ses religieuses, le voile baissé et le visage tourné versi la campagne. » Mais M. Henri Chardon nous fait comprendre pourquoi Scarron s'est amusé ainsi aux dépens de la vieille abbesse. Claire Nau, qui était une très pieuse et très sainte femme, avait entrepris de réformer l'abbaye d'Étival et d'y faire observer une règle plus sévère. Les religieuses, pour la plupart de grande famille, s'in-

surgèrent contre cette abbesse bourgeoise et austère, qui prétendait leur interdire les chemises de toile et leur imposer une robe en forme de sac avec des manches étroites ; et l'une d'elles, Charlotte d'Étampes, alla juscju'à vouloir prendre possession de l'abbaye d'Étival, comme « vacante par l'incapacité, irrégularité et simonie de sœur Claire Nau ». Toutes ces discordes durent avoir un grand retentissement à l'évêché du Mans, où l 'abbesse venait souvent porter ses doléances ; et c'est évidemment là ce qui donna à Scarron l'idée de faire faire à la pauvre Mère, sur la route du Mans, une rencontre si scandalisante pour elle et pour le révérend père Gifflot, « directeur discret de l'abbaye ».

D'eux, sans doute, Scarron avait ri avec son ami M. de la Garouffîère, ce jeune conseiller au Parlement de Rennes, qui est dans le Roman Comique un de ses héros de prédilection. Ce nom de la Garouffîère, M. Henri Chardon en a aisément retrouvé l'origine : c'est tout simplement celui de ces « coteaux de l'ancienne paroisse de Sainte- Croix, qui dominent le Mans », et qu'on a depuis appelés Gazonfière. Mais quel était le bel esprit que Scarron a caché sous ce nom, ce bel esprit proche parent du tuteur de la jeune Madame Bautru, « un peu parent aussi de la femme de la Rappinière », sur lequel les clefs sont muettes.^ Nous savons maintenant qu'il s'appelait Jacques Chouet, sieur de la Gandie. Il était, en effet, allié à la famille Le Vayer, dont faisait partie probablement le tuteur de Marie Marest, et un peu apparenté avec la maigre

Elisabeth du Mans. Scarron ne reproche à la Garouffière qu'un petit défaut : « Il ne se croyait point homme de province en aucune manière, venant d'ordinaire hors de son semestre manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil quand la cour le prenait ; ce qui, bien vérifié et enregistré, devait être une lettre non pas de noblesse tout à fait, mais de non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. » Et justement dans ses actes, ce qui achève l'identification du personnage, Jacques Chouet prend toujours la qualité de noble, bien qu'elle lui fût contestée, comme le prouve un procès qu'il dut soutenir à ce sujet en 16/19.

Voilà donc retrouvés avec certitude les personnages qui ont servi de modèlesi à Scarron pour plusieurs des types de son Roman Comique, Ragotin, M""® Bouvillon et ses enfants, la Rappinière et sa femme, l'abbesse d'Êtival et la Garouffière. Déjà M. Henri Chardon avait identifié le marquis d'Orsé avec François Faudoas d'Averton, comte de Bel in, et Léandre et Angélique avec le comédien Filandre et sa femme Angélique Meusnier, sur lesquels il nous apporte encore aujourd'hui de nouveaux documents. Si nous ajoutons que M. Henri Chardon a retrouvé également Ambroise Le Rées, le curé de Domfront du Roman Comique, non pas, comme on croyait, de Domfront-en- Champagne, mais de Domfront-en-Passais ; si nous disons qu'il a fait l'histoire de ce tripot de la Biche, où le^ comédiens jouent la Mariamne de Tristan l'Hermite, et qu'il nous présente même, en la personne de Françoise Boutevin, veuve de Gabriel

Despins ; la patronne du tripot, qui, dit Scarron, a aimait la comédie plus que sermon ni vêpres » ; si nous signalons cette découverte curieuse que Scarron avait tenu sur les fonts, précisément avec Marguerite le Divin, un fils de Bottu et de Louis^e Le Roux, les patrons de cette auberge A l'Image saint Jacques, où, dans le fameux pugilat nocturne, l'hôtesse « aux cheveux courts » mordit cruellement Destin ; si nous mentionnons enfin que le second volume du nouvel ouvrage de M. Henri Chardon renferme, avec des hypothèses ingénieuses sur les autres héros de Scarron, comme le poète Roquebrune et l'opérateur Ferdinando Ferdinandi, Vénitien de Normandie, une foule de détails sur la topographie du Roman Comique et sur les personnages que Scarron y a nommés de leurs véritables noms, les Neveu et les Portail, le partisan Samuel Gaudon de la Rallière et le sénéchal Tanneguy de Lomblon des, Essarts : on verra tout de suite quel intérêt nouveau va présenter une promenade à travers le roman de Scarron sous la conduite d'un pareil guide.

Ah! si d'autres travaux ne l'occupaient en ce moment, quelle édition du Roman Comique nous donnerait M. Henri Chardon! D'autant plus qu'il a porté également ses recherches sur cette suite du Roman Comique, cjui a été publiée, sans nom d'auteur, à Lyon, en 1678, et que, grâce à sa méthode d'invesitigation, il peut maintenant, avec une certitude à peu près complète, en attribuer la paternité non plus à Filandre, comme il avait fait d'abord, mais à un secrétaire de Ménage, Jean

Girault, celui-là même auquel Scarron résigna en i652, pour la somme de 3.ooo livres, son canonicat du Mans.

Seulement, si je ne craignais de contrister M. Henri Chardon, qui croit, à tort, que, en dehors du Maine, les noms de tous les hérosi du Roman Comique « sont devenus des noms types, comme celui de Tartuffe », je dirais que ces découvertes, pour curieuses qu'elles soient et révélatrices de la méthode de travail de Scarron, me paraissent pourtant de nature à intéresser surtout les Manceaux, et n'ajoutent pas grand chose en définitive au mérite littéraire du Roman Comique. Combien j'aurais préféré, pour ma part, à tous ces documents sur la jeunesse inconnue de Scarron, quelques pièces éclairant d'un nouveau jour la figure mieux connue du railleur cul-de-jatte, ou nous révélant des particularités, encore insoupçonnées sur la dernière partie de sa vie, sur son mariage surtout ; car pour la postérité, Scarron, malgré tout son esprit, sera toujours moins l'auteur du Roman Comique que le mari de M"® Scarron ; toujours ce qpii attirera d'abord sur lui l'attention, ce sera d'avoir été le premier mari de la seconde femme de Louis XIV.

Or, dans ces deux gros\ volumes, si nourris et si pleins de faits, je trouve encore bien des renseignements inédits, aussi précis qu'abondants, sur ce que j'appellerai les entours de Scarron : sur Sies parents ; sur ses alliés ; sur l'amant de sa sœur Françoise, le duc de Tresmes, gouverneur du Maine ; siur la maison du Livroir, habitée au Mans par le poète ; sur tous ses amis maoceaux : Ros-

teau, secrétaire du duc de Tresmes, Boisrobert, qui fut aussi chanoine du Mans, son frère d'Ouville, leur neveu le chanoine Leprince, Costar, l'avocat Mathurin Louis, commentateur de la Coutume du Maine, Le Vayer de Boutigny, auteur de Tarsis et Zélie, le médecin Cureau de la Chambre, de l'Académie française, et les frères Fréart de Chantelou, amis, du Poussin ; sur ses joyeux convives de Paris, la Mesnardière, Desbarreaux, Villeserain, Pinchesne, enfin sur le paresseux et négligent éditeur de ses Œuvres posthumes, cet Alexandre d'Elbène, qui fut le premier amant de Ninon, qu'on avait surnommé Milord protecteur au temps qu'il protégeait toutes les demoiselles galantes du Marais, et qui mourra en 1679 à l'hôpital, absous par l'abbé Gobelin, que lui avait envoyé M™^ de Maintenon.

Mais, sur Scarron lui-même et sur sa femme, M. Henri Chardon a été, me semble-t-il, moins heureux dans ses recherches qu'à l'ordinaire, et ne nous apporte pas, une aussi riche moisson que pour le reste de son enquête. De vrai, M. Benjamin Fillon nous avait déjà, dans son travail sur Un cousin de Paul Scarron^ renseignés sur la famille maternelle du poète burlesque ; et, dans ces dernières années, tandis que M. Henri Chardon poursuivait ses recherches sur Scarron lui-même, M. de Boislisle a publié s,ur le poète une magistrale étude dans la Revue des questions historiques. l\ ne restait donc plus qu'à glaner après eux ; de sorte que, comme l'avait prévu M. Paul Morillot dans sa remarquable thèse sur Scarron et le genre burlesque,

les renseignements nouveaux que produit aujourd'hui M. Henri Chardon d'après les registres de l'état civil, les Insinuations ecclésiastiques et les délibérations du Chapitre de la cathédrale du Mansi, ne modifient pas beaucoup l'idée que nous avions déjà du personnage. Du moins, éclairant certains passages des œuvres de Scarron, nous permettentils de rectifier quelques menus détails dans sa biographie et nous font-ils un peu mieux comprendre son caractère, les causes de son mariage blanc, si surprenant au premier abord, et, après sa mort, l'attitude de sa jeune veuve.

Ainsi, nousi savons maintenant avec certitude que Scarron vint au Mans beaucoup plus tôt qu'on ne le croyait jusqu'ici. Neveu de l'évêque de Grenoble, le jeune Scarron, ensoutané à l'âge de dix-neuf ans, vers 1629, fut sans doute attaché presque aussitôt à la personne de Charles de Beaumanoir, évêque du Mans ; car il devait habiter depuis quelque temps déjà le Maine pour y avoir été demandé comme parrain en i63/f. Il accompagna son maître à Rome en i635, et, l'année suivante, une vacance se produisait dans le chapitre de Saint- Julien, grâce à laquelle l'évêque put enfin s'acquitter de la promesse qu'il avait faite à son protégé d'un canonicat. Il le lui donna le jour même qu'il était devenu vacant, le 18 décembre i636, et aussitôt, au son de la cloche, le nouveau chanoine fut mis par le chapitre en possession de tous Sies droits. Il les conserva, malgré un procès que lui intenta le neveu du précédent titulaire, et qui ne finit que le iti janvier 1640.

Depuis deux ans déjà, Scarron avait ressenti les premières atteintes de la cruelle maladie, qui allait changer en un affreux cul-de-jatte le brillant et spirituel abbé d'antan, si recherché dans la société mancelle pour sa jolie tournure, l'élégance de ses chapeaux et de ses canons.

Sa grâce à danser et chanter, Peindre, jouer du luth, sauter.

Tirer des armes, etc.

De cette horrible paralysie quelle fut la cause? M. Henri Chardon n'a pas de peine à détruire la fameuse légende de la mascarade et du bain froid dans l'Huisne, créée par la Beaumelle d'après le Roman Comique et les aventures de Ragotin ; il ne croit pas beaucoup non plus,, malgré le témoignage conforme de deux amis de Scarron, Girault et Cabart de Villermont, aux pilules qui auraient été données par la Mesnardière à Scarron indisposé, et qui l'auraient par suite d'une « contraction de nerfs », à jamais rendu infirme ; et la raison de sa défiance est que Scarron resta jusqu'à la fin dans les meilleurs termes avec son prétendu bourreau. Maintenant Scarron fut-il atteint de polyarthrite déformante, d'ataxie locomotrice, ou, comme pense M. le docteur Brissaud, d'un (( rhumatisme déformant à marche rapide, compliqué d'atrophie musculaire avec arthropathie et complication traumatique sur les articulations cervicales? » Épouvanté de ces grands mots barbares, et sentant douloureusement son incapacité scientifique, M. Henri Char-

don n'ose point se prononcer ; mais il remarque cependant que le mal, suite sans doute de quelque débauche, ne fit point des progrès si rapides que l'on dit, puisque, frappé dès i638, Scarron pouvait, jusqu'à son départ du Mans en i64i, aller réchauffer presque quotidiennement ses membres frileux sous la grande cheminée de M™® de Hautefort.

Passons vite sur un voyage fait au Mans, en i646, par le chanoine Scarron, après le succès, de sa comédie de Jodelet, sans doute pour accomplir enfin cette (( rigoureuse résidence », qui était de trentedeux semaines consécutives, et sans laquelle il n'avait pas droit à tous les revenus de Sion canonicat ; et arrivons à l'époque, autrement intéressante, de son mariage.

Sortons de Paris, en i65o, avec M. Henri Chardon, par la porte Saint-Michel ; pénétrons dans le faubourg et montons la rue d'Enfer jusqu'au Luxembourg, jusqu'à l'hôtel de Troyes, qui se dresse à l'endroit même où jaillira deux siècles plus tard le jet d'eau de la place Médicis. Ce vaste hôtel est divisé en plusieurs « portions ». Dans l'une d'elles, Scarron a fait dresser son petit lit de damas jaune. Dans une autre, loge un petit-fils du jurisconsulte André Tiraqueau, qui offre l'hospitalité à sa sœur, la comtesse de Neuillan, femme du gouverneur de Niort, quand elle vient passer l'hiver à Paris pour voir ses deux filles, demoiselles d'honneur de la reine-mère. Elle a, cette fois, amené avec elle, montée s,ur un des chevaux de sa litière, une parente éloignée, toute jeune et très pauvre, Françoise d'Aubigné,

Tout va concourir à rapprocher le malheureux infirme et cette fillette d'une éblouissante beauté, qui semblaient si peu faits pour s'unir ; tout : le voisinage, les connaissances communes du poète et de M™® de Neuillan, d'anciennes relations entre la famille de Scarron et le père de Françoise, Constant d'Aubigné, la perte d'un procès que Scarron avait avec ses parents, enfin et surtout sa maladie même.

Il est probable que ce fut lui qui pria M™* de Neuillan de lui amener M"^ d'Aubigné. Un commensal de Scarron, qu'on a cru longtemps avoir été le chevalier de Méré et qui était en réalité le jeune Cabart de Villermont, lui avait souvent conté la guérison surprenante du commandeur de Poincy, qui, arrivé absolument perclus à la Martinique, avait, grâce à ce climat merveilleux, recouvré toute sa souplesse, au point de pouvoir jouer à la paume, monter à cheval, aller tous les jours à la chasse. A l'appui de son dire, Cabart offrit à Scarron le témoignage de M"® d'Aubigné, qu'il avait connue enfant et qu'il avait retrouvée à la Martinique et à Saint-Christophe, chez le commandeur de Poincy, alors qu'elle était allée avec sa mère aux Indes occidentales chercher Constant d'Aubigné, un moment gouverneur nominal de Marie-Galante. Les d'Aubigné n'étaient pas des inconnus pour Scarron : ils, étaient du même pays que sa mère, et, dans son enfance, le poète avait ouï narrer comment Constant d'Aubigné avait pris pension à Paris chez son père, Paul Scarron, et comment il avait, en partant, oublié de payer sa note. L'in-

Orme voulut voir « la jeune Indienne ». Elle l'intéressa par sa beauté, par son intelligence, par se^ malheurs ; et l'on dit que, afin de l'arracher à sa dure et hautaine protectrice, il songea d'abord à lui donner la dot nécessaire pour entrer dans un couvent.

Cependant on était en pleine Fronde. Abandonnée de ses Mécènes courts d'argent eux-mêmes, la race famélique des poètes songeait à s'expatrier. Comme je l'ai montré ailleurs (i), enviant Bourdelot, Saumaise, Bochart, Huet, Naudé, Beys, que. après Descartes, venait d'appeler à Stockholm la jeune reine de Suède, Ménage, Scudéry, Gilbert, Chevreau, Tristan L'Hermite, rimaient alors à qui mieux mieux en l'honneur de Christine, et Le Pelletier va écrire à M. de Bois-Morant : « Toutes les Muses seront désormais contraintes de chercher des climats éloignés du nôtre. »

Les événements politiques achevèrent de décider Scarron à partir pour la Martinique ; et, tout naturellement, il eut l'idée de prendre pour guide « la jeune Indienne ». Pour cela, il fallait qu'elle portât S(on nom. Il le lui offrit. N'ayant pas d'autre espérance que le couvent, Françoise accepta sans dégoût un mariage qui faisait d'elle, à la vérité, une garde-malade, mais pour un temps seulement peutêtre, et qui, dans tous les cas, assurait son indépendance et la délivrait de ce supplice : manger le pain amer de la charité. Quand elle revint en

(1) Un précurseur de Raciue, Tristan l'Hermite, p. 287. Alph Picard, éditeur.

Poitou, elle demanda le consentement de M""® d'Aut)igné ; et, quelques mois après, habillée « d'une grisette de serge jaune », portant dans un panier des œufs durs et du pain bis, la future femme de Louis XrV rentrait à Paris par le coche. Cabart de Villermont, qui l'attendait, l'amena d'abord à Scarron, puis la conduisit aux Ursulines de la rue Saint- Jacquesi, où elle devait demeurer jusqu'à son mariage.

Les fiançailles furent tenues secrètes : d'abord le railleur Scarron redoutait les railleries qui venaient d'accueillir les noces du vieux gazetier Renaudot avec une toute jeune fille ; et puis il craignait que sa famille n'apportât des obstacles à son mariage. Depuis six ansi, il plaidait pour le partage de la succession paternelle contre son frère et ses deux beaux-frères. Une transaction venait de se faire, le 20 août i65o : le malade avait abandonné sa part à ses parents contre une rente viagère, que ceux-ci espéraient bien ne point avoir à payer longtemps ; il es^t vrai que la donation était révocable en cas de mariage du donateur ; mais comment supposer que le pauvre cul-de-jatte pût jamais trouver femme et qu'il fît la folie de renoncer, pour la seule vue d'un joli visage, aux revenus de son canonicat.»^ L'idée de jouer un bon tour à ses parents avares était entrée pour beaucoup dans la résolution que Scarron avait prise de se marier ; mais il fallait qu'ils n'entendissent parler du mariage que lorsqu'il aurait été célébré. Le poète annonça donc hautement qu'il allait partir pour l'Amérique avec une compagne dévouée, mais il

s'arrangea pour faire croire qu'il s'agissait de sœur Céleste, M"® de Palaiseau, à laquelle il avait offert un refuge chez lui, après la ruine de son couvent ; et, en janvier i652, il résigna si discrètement son canonicat du Mans à Girault, que — détail curieux révélé par M. Henri Chardon — il put, Sians que nul soupçonnât la supercherie, prendre encore, le 2 juin, le titre, qui ne lui appartenait plus, de chanoine du Mans dans un acte d'acquiesr cément à la transaction de i65o. Les parents étaient bien roulés, car, deux mois auparavant, le 4 avril, dans la « portion » de l'hôtel de Troyes où logeait M. Tiraqueau, en présence de Cabart de Villermont représentant M™® d'Aubigné, avait été signé le contrat de mariage de la jeune Françoise et de l'ex-chanoine Scarron.

Cependant Scarron s'était mis « pour mille écus dans la nouvelle compagnie des, Indes )>, qui allait « faire une colonie... sur les bords de l'Orénoque... n Devaient partir avec lui, nous dit Loret, sept cents hommes et sept douzaines de filles, sans compter sa grande amie, la fameuse Ninon de Lenclos. Mais un des chefs de l'expédition, l'abbé de Marivault, se noya avant même que son bateau fût arrivé devant Chaillot! Il est probable que cet accident refroidit l'ardeur de Scarron ; car, changeant l'itinéraire de son voyage de noces, il se contenta de mener sa jeune femme en Touraine, dans la métairie des Fougerais, près d'Amboise, en possession de laquelle son mariage, rompant la donation, venait de le faire rentrer.

Quelle fut la vie de Françoise d'Aubigné durant

les huit années qu'elle passa à Paris dans le logis de Scarron, dont elle était, suivant un joli mot de la reine Christine relevé par M. Henri Chardon dans le manuscrit de Rosteau, « le meuble le plus inutile »? Sa reconnaissance, son affection pour un malade que la souffrance rendait parfois injuste, le sentiment du devoir, sa froideur naturelle, sa grande piété, ce désir d'être estimée qui, disait-elle à son confesseur, la mettait en garde contre toutesi ses passions, lui assurèrent, dans un milieu très libre, tant de considération qu'elle était respectée, dit l'intendant Basville, « comme l'aurait été la reine ». Mot prophétique, qui revient plusieurs fois sous la plume des contemporains. Mais M. Henri Chardon ne nous apprend rien de plus sur sa vie à cette époque : décidément M°^ Scarron n'a pas d'histoire. Elle était de celles dont on ne parle pas ; et c'était, on le sait, le plus grand éloge que Louis XFV crût pouvoir faire d'une femme.

Quand Scarron mourut, le 7 octobre 1660, Françoise d'Aubigné montra également dans son veuvage beaucoup de dignité. Elle pleura sincèrement celui qui avait été pour elle un bienfaiteur plus qu'un mari ; elle voulut même, contrairement à l'usage, assister à ses funérailles, et conduire le pauvre Scarron jusqu'aux charniers de Saint-Gervais, où, pour la première fois depuis de longues années, il allait enfin goûter la douceur du sommeil.

A peine Scarron avait-il fermé les yeux que sa veuve s'empressa de faire apposer les scellés.

Elle n'avait certes pas l'espoir d'entrer en possession du douaire de i.ooo livres et du préciput de 3.000 livres que lui attribuait son contrat de mariage ; mais elle se voulait couvrir contre les nombreux créanciers de son mari : ses parents d'abord ; puis ses amis, Rosteau, d'Elbène, l'abbé de Sainte-Croix, le maréchal d'Albret, les conseillers Potel et de Villers ; ensuite ses fournisseurs, l'apothicaire, l'épicier, le tailleur, le potier, le marchand de bois ; enfin sies domestiques, le valet de chambre et les trois filles de service. Depuis quelque temps, le malheureux Scarron s'était mis en tête que l'or potable pourrait le guérir, et, par suite, écrit sa veuve, a il mangeait tout ce qu'il avait de liquide sur l'espérance de la pierre philosophale ». Aussi mourait-il dans la plusi grande gêne, ayant même donné pour nantissement, quelques jours avant son décès, ce qui lui restait de sa vaisselle d'argent.

La jeune veuve de vingt-cinq ans, dont la détresse était grande, s^ réfugia dans un couvent voisin, à la Charité Notre-Dame, chez les Hospitalières de la place Royale. Elle n'espérait pas, dit-elle, retirer de la succession de son mari, après beaucoup de procès, plus de « quatre ou cinq mille francs ». Mais Scarron, dans, son Testament burlesque, lui avait laissé

Pouvoir de se remarier.

Elle devait en profiter. Quelques semaines auparavant, M"* Scarron avait vu passer la reine Marie-

Thérèse faisant son entrée triomphale dans sa bonne ville de Paris, et, le lendemain, elle écrivait à une amie : « La reine dut se coucher hier soir assez contente du mari qu'elle a choisi. » Qui lui eût prédit alors que, vingt-quatre ans plus tard, elle épouserait à son tour Louis-le-Grand ? Du moins, dans sa fortune royale, n'oublia-t-elle point les mauvais jours, et, se souvenant que Scarron avait jadis prêté 4ooo livres à son frère, Charles | d'Aubigné, M"*® de Maintenon s'occupa longtemps des trois enfants qu'avait laissés une nièce de son premier mari, M^^ de la Harteloire.

Si notre insatiable curiosité eût souhaité rencontrer encore plus de documents inédits dans cette partie, la plus attrayante pour nous, des deux volumes que vient de publier M. Henri Chardon, ils n'en sont pas moins, comme on a pu voir, de la plus grande nouveauté dans leur ensemble, et, comme les précédents livres du même auteur, ils offrent pour notre histoire littéraire un très vif intérêt.

ESTHER A SAINT-GYR*

C'est une grande injustice, souvent commise, que de peser, avec Voltaire, dans les mêmes balances que les autres tragédies de Racine, le poème dialogué, mêlé de chants, que vous allez applaudir; car alors, par comparaison, l'intrigue en paraît trop mince et l'intérêt dramatique, léger. Pour bien juger Esther, il ne faut jamais oublier qu'elle est une pièce de commande et de circonstance, et que cette délicieuse idylle biblique a été écrite par le pieux poète pour être représentée par de toutes jeunes filles dans une sorte de couvent. Ce qui en fait le charme incomparable et singulier, c'est l'exacte adaptation de cette poésie au milieu juvénile auquel elle était destinée, à l'âme et à la voix de sea naïves et pudiques interprètes ; c'en est la grâce, la fraîcheur, la pureté. Envisagez-la

(I) Conférenee faite à rOdéon ït 13 mai 191S.

lo8 DU XV® AU XX* SIÈCLE

de ce point de vue, et vous comprendrez que l'auteur de la Fréquente Communion, le grand Arnauld, ait pu mettre Esther au-dessus d'Athalie elle-même, et que Sainte-Beuve ait ^^l dans cette œuvre exquise et si parfaitement harmonieuse « le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine ». Le vrai moyen de la bien faire valoir ici, c'est donc, moins d'étudier en elle-même et d'analyser acte par acte, que de replacer dans son cadre originel cette œuvre unique en toute notre littérature, qui est l'image de l'âme tendre et religieuse de Racine, et qui eut pour parrain Louis-le-Grand, pour marraine la marquise de Maintenon, pour berceau cette aimable maison de Saint-Cyr, qui fut une des parures de la vieille monarchie avant que, transformée par Napoléon en École militaire, elle devînt une pépinière de héros, dont est justement fière aujourd'hui la nation reconnaissante. Il était une fois — et si j'emprunte aux contes de fées ce tour, c'est que j'ai à vous rappeler une histoire merveilleuse, qui ressemble à un conte de fées — il était une fois une petite fille bien misérable et bien à plaindre. Son aïeul, qu'elle n'avait d'ailleurs pas connu, n'était autre qu'Agrippa d'Aubigné, le grand poète huguenot, l'auteur des Tragiques, le Victor Hugo du x\f siècle. Mais, de ce père illustre, son indigne fils Constant — jamais prénom ne fut plus mal porté — n'avait hérité que la violence. Pour vous donner une idée de ses emportements, il me suffira de vous dire qu'il larda de trente-sept coups de poignard sa première femme et son complice. La violence était

d'ailleurs son moindre défaut ; et de nombreuses condamnations pour rapt, pour dettes, pour escroqueries, pour trahison, pour faux-monnayage, lui auraient donné la compétence nécessaire pour écrire une étude comparée sur les, prisons de la France et de l'étranger. A peine incarcéré, il abjurait le protestantisme pour obtenir sa grâce ; à peine gracié, il redevenait protestant ; en sorte que jamais homme ne se convertit autant de foisv Ce franc gredin était, paraît-il, séduisant, car, s'était éprise de lui la fille du directeur de l'une de ses prisons. Il l'avait épousée, et c'est dans une autre prison, dans celle de Niort, où elle était venue s'installer auprès de lui, qu'elle avait mis au monde sa fille Françoise, le 27 novembre i635, trois ans avant qu'Anne d'Autriche n'accouchât, au château de Saint-Germain-en-Laye, d'un fils, qui devait être le roi Louis XFV. Qui eût prévu alors que les destinées de ces deux enfants se dussent un jour rapprocher et unir ?

Pendant son enfance traversée et tourmentée, la petite Françoise d'Aubigné, Bignette, comme on l'appelait, ne changea guère moins de religions que son estimable père : catholique dans la prison de Niort, naturellement, proLestante au château de sa tante de Villette, gardant, par pénitence, les dindons chez sa cousine catholique, M™^ de Neuillant, convertie définitivement, mais non sans peine, par les religieuses Ursulines.

Entre temps, son père l'avait emmenée dans les Indes Occidentales, dans ces Antilles, qui devaient donner à la France une impératrice, dont la des-

tinée ne fut guère moins étonnante. Pendant le voyage, l'enfant était tombée malade, et, un jour, on l'avait crue morte ; attachée à la planche funèbre, elle allait être jetée par-dessus bord, quand sa mère, la voulant embrasser une dernière fois, sentit battre son petit cœur. Que ce geste maternel n'eût pas été fait, et le règne de Louis XIV se terminait tout autrement qu'il ne s'est terminé, et vous ne seriez point à l'Odéon pour y voir représenter VEsther de Racine.

A son séjour aux Antilles Bignette dut le surnom de la belle Indienne, sous lequel allaient chanter sa jeune beauté les poètes qui fréquentaient chez Scarron. Car, orpheline et réduite à manger le pain de la charité, elle avait été épousée par compassion, en i652, par le poète cul-de-jatte, d'un quart de siècle plus âgé qu'elle.

Ce mariage blanc la laissa veuve à vingt-cinq ans. Belle, pleine de grâce et d'es,prit. M"*® Scarron se faisait de la considération « une idole » ; par sa dignité, par sa modestie, par sa vertu, elle sut se concilier dans sa vie pauvre une telle estime que l'arrogante et altière M"® de Montespan la vint tirer de son couvent des Ursulînes pour en faire la gouvernante des enfants qu'elle avait eus du roi. Et déjà s'ouvraient devant la veuve Scarron les voies mystérieuses par lesquelles la Providence l 'allait conduire au trône de France.

Par l'affection qu'elle témoignait aux enfants du roi, et, en particulier, à son fîlsi chéri, le duc du Maine, par sa douceur patiente, par son humeur toujours égale, par sa raison enjouée, cette

ËSTHEÏV A SATNT-CYR 161

femme, sincèrement pieuse et dévouée au roi, allait inspirer à Louis XIV un sentiment tout nouveau pour lui, une « ardente amitié », comme il sera dit dans Esther ; elle allait gagner lentement, mais sûrement et définitivement, le cœur, jusque là si inconstant, du monarque. En 1674, il lui donna la belle terre de Maintenon, si bien que les mauvaises langues la surnommèrent M"^ de Maintenant ; puis, après la disgrâce de M"® de Montespan, sur ses conseils, il se rapprocha de la reine, qlii, dans sa surprise reconnaissante, remerciait quotidiennement le ciel d'avoir créé M"*' de Maintenon.

Et subitement se produit un coup de théâtre, que nul n'avait prévu : Marie-Thérèse meurt. Moins d'un an après, dans la nuit du 12 juin 1684, le roi de France, alors dans tout l'éclat de sa gloire, et la veuve du poète cul-de-jatte, agenouillés l'un à côté de l'autre, recevaient de l'archevêque de Paris la bénédiction nuptiale. Le mariage ne fut pas déclaré solennellement ; mais Louis XIV laissa peindre celle qui était sa femme devant Dieu avec l'hermine des reines, et, quand il lui accorda la fondation de Saint-Cyr, il lui dit publiquement : « Jamais reine de France n'aura entrepris rien de semblable. »

Qu'était donc la fameuse maison de Saint-Cyr, d'où va sortir cette fleur exquise, V Esther de Racine?

Le souvenir de sa jeunesse douloureuse était de-, meure vivant au cœur de l'ancienne gardeuse de dindons, devenue presque reine. Elle éprouvait une

infinie compassion pour ces filles nobles de province, dont les pères avaient versé leur sang, parfois même étaient morts, au service du roi, et qui, par leur pauvreté, se voyaient condamnées à monter tristement en graine dans le potager de leur gentilhommière. Elle demanda au roi de leur venir en aide, comme il venait de fonder pour leurs frères des compagnies de cadets dans les places frontières, comme il venait de créer pour leurs pères cet hôtel des Invalides, que Montesquieu proclamait si justement « le lieu le plus respectable de la terre », où, depuis près de deux cent cinquante ans, les héros succèdent aux héros, et où nous voyonS) aujourd'hui les vieux de la vieille si dignement remplacés par les jeunes de la jeune.

M™® de Maintenon avait un cœur de mère, et elle n'avait pu avoir d'enfants ; elle se consolait en s 'occupant des enfants des autres. Elle se plaisait à venir faire le catéchisme à desi jeunes filles pauvres, qu'une de ses chères Ursulines, M™® de Brinon, avait pu, grâce à elle, réunir à Rueil. A sa prière, Louis XIV, d'abord, les transporta à Noisy, et, sur les fonds de sesi aumônes, paya la pension de cent d'entre elles ; puis, trois mois après son mariage, la marquise obtint de lui, comme cadeau de noces, la fondation à Saint-Cyr d'une maison où deux cent cinquante demoiselles pauvres, ayant quatre degrés de noblesse, seraient élevées aux frais du roi.

L'emplacement était assez mal choisi ; car le château, que l'on acheta au marquis de Saint-Brisson, de la famille Séguier, était dans un fond

marécageux et peu sain ; mais c'était à une lieue de Versailles ; la fondatrice pouvait donc venir presque chaque jour à Saint-Cyr, et, comme dira l'auteur d'Esther,

Y goûter la douceur de se faire oublier.

M™® de Maintenon avait demandé à Mansard des bâtiments simples mais vastes. La première pierre fut posée le 25 avril i685, et moins de quinze mois après, les constructions étaient achevées. Il est vrai que Louis XIV y avait employé deux mille cinq cents ouvriers, choisis pour la plupart parmi d'anciens soldats, afin que l'armée concourût ainsi à cet hommage rendu à ses officiers.

La communauté nouvelle, qui allait s'installer dans les bâtiments si rapidement et si coûteusement construits pour elle, fut placée sous la protection de la Vierge et sous l'invocation de saint Louis, naturellement. Sa constitution avait été revue au point de vue du style par Racine, qui, historiographe du roi, reçut en outre l'ordre de mentionner dans son histoire du règne la fondation de ce Saint-Cyr, auquel il allait bientôt, par son Esther, attacher une renommée impérissable.

Le 2 août i686, une foule nombreuse s'était rangée tout le long de la route de Versailles à Saint-Cyr afin de voir passer une procession extraordinaire. En tête s'avançaient des prêtres, chantant le Veni, Creator, et portant dans une châsse de cristal des reliques de saint Candide, que le pape avait envoyées à M""® de Maintenon et qui

seraient tout à fait à leur place dans une institution de jeunes filles ; puis venait la garde suisse en armest, escortant les carrosses du roi, qui conduisaient au pas les trente-six dames de Saint-Louis, toutes jeunes et toutes belles. Ainsi l'avait voulu la marquise, qui savait combien une jolie figure a d'attrait pour l'enfance.

Leur costume, essayé devant Louis XFV sur M"® Balbien, femme de chambre de M"*® de Maintenon, n'était pas monacal, mais cependant sévère. Tout noir, avec des gants montant jusqu'au coude, il n'était égayé que par une croix d'or X)endante sur la poitrine. Sur celle de M°^ de Maintenon on avait gravé ce distique de Racine, qui s'appliquait ingénieusement à la croix même et à celle qui la portait :

Elle est notre guide fidèle ; Notre félicité vient d'elle.

L'habit des demoiselles était plus gai, comme il convenait, bleu, avec un bord de dentelle autour du cou ; le bonnet, blanc, laissait voir les cheveux et un ruban noué sur la tête ; suivant la classe à laquelle appartenaient les jeunes filles, ce ruban et la ceinture étaient rouges, verts, jaunes ou bleus.

L'éducation donnée à Saint-Cyr fut d'abord assez mondaine ; car, mère pleine d'illusions, M"^ de Maintenon ne désespérait point, au début, de trouver deux cent cinquante maris pour ses deux cent cinquante fiHes pauvrement dotées. Sans doute

les demoiselles lurent élevées daiii» la sobriété, c*r elles ne buvaient que de l'eau, comme avait fait toute sa vie leur protectrice ; sans doute elles apprirent à tenir l'aiguille, car le ciel du lit et la chambre de Louis XIV à Versailles est formé d'une tapisserie faite par elles, et elles ont brodé des ornements pour la cathédrale de Strasbourg, qui venait d'être réunie à la France ; mais on Si 'occupait surtout de parer leur esprit et de soigner leur beauté, qui, disait M"® de Maintenon, « est aussi un don de Dieu ». On leur permettait les perles et les rubans ; on cultivait leur voix. On cherchait à les instruire tout en les divertissant, car il n'y eut jamais d'éducation plus gaie ; pour corriger leur prononciation provinciale, on leur faisait déclamer des couplets empruntés aux meilleurs poètes ; enfin, elles jouaient la comédie.

C'était d'ailleurs une habitude dans les maisons d'éducation religieuses. Nos premières tragédies furent représentées dans les collèges. Les Jésuites avaient même des représentations payantes. Saint- Cyr était donc dans la tradition scolaire en faisant représenter par les demoiselles Cinna, Iphigénie et Andromaque.

Les fillettes sont précoces. Celles-ci rendirent avec tant de vérité l'amour furieux d'Oreste, l'amour passionné de Pyrrhus et la jalousie d'Hermioiie, que la raisonnable M™® de Maintenon écrivit le lendemain à Racine : « Nos petites filles viennent de si bien jouer votre Andromaque qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Et là-dessus elle lui demandait pour ses

enfants un ouvrage dramatique où le chant fût mêlé avec le récit, un petit poème simple et sans prétention, oii sa réputation ne serait aucunement intéressée.

Racine fut épouvanté. On a beau être converti, on a beau assister tous les jours à la messe et être pour les choses saintes aussi passionné qu'on l'a été pour les profanesi, on tient toujours quand même à son ancienne réputation, quand on est un poète et quand on est Racine. D'autre part, prière de puissant vaut ordre, à plus forte raison quand ce puissant est une femme, et quand cette femme est la femme du roi 1

Après quelques journées cruelles d'indécision et de perplexité, le poète chrétien, demeuré courtisan, songea au Livre d'Esther, et du coup se vit sauvé. Le sujet, qui enseignait le « détachement du monde au milieu du monde même », répondrait aux sentiments intimes de M"*® de Maintenon. Les jeunes filles de Saint-Cyr pourraient jouer la pièce avec une entière bienséance, les habits des Persans et des Juifs étant « de longues robes qui tombaient jusqu'à terre. » Le plan, si difficilement et lentement établi dans les tragédies psychologiques de Racine, serait vite fait cette fois, puisque le poète aurait pour collaborateur Dieu lui-même, qui avait, pour ainsi dire, préparé les principales scènes. Enfin, le disciple de Port-Royal, nourri des lettres grecques comme des Saintes Écritures, trouverait enfin là l'occasion, souvent cherchée par lui, de lier, comme Sophocle, le chœur et le chant avec l'action, tout en employant ce chœur à chanter

les louanges du vrai Dieu, du Dieu terrible et doux qui punit les méchants et qui laisse venir à lui l'enfance innocente. Aussi, passant, avec son enthousiasme ordinaire, du découragement à la joie, le poète retiré du théâtre se remit-il à la tâche avec toute son ardeur d'autrefois.

Il suivait pas à pas et fidèlement le texte sacré, se bornant à le mettre en dialogue et à modifier quelques circonstances peu considérables, soit pour mieux édifier les demoiselles de Saint-Cyr, soit pour ménager mieux l'intérêt dramatique. Inutile, n'est-ce pas.^ d'expliquer à ces jeunes âmes, si pures, pourquoi Assuérus avait répudié sa femme Vasthi, après un banquet de cent-quatre-vingt-sept jours, qui avait rendu le roi, ce qui n'était pas pour surprendre, un peu trop gai et tout à fait en train ; inutile de leur apprendre qu'Esther n'était pas la seule femme d'Assuérus. Et d'autre part Esther n'eût-elle point perdu la sympathie des spectateurs, s'ils avaient entendu cette favorite vindicative et cruelle demander au roi que les Juifs eussent durant deux jours le droit d'exterminer tous leurs ennemis, et que les cadavres des dix fils d'Aman fussent suspendus à des gibets.

D'ailleurs, le couple royal de la Bible, Racine se le représentait naïvement d'après le couple royal dans la familiarité duquel il vivait à Versailles, puisque vous savez qu'il avait la rare faveur d'entrer chez le roi sans être annoncé et qu'il partageait souvent la chambre du monarque, dont il distrayait l'insomnie par des lectures à haute voix. Vous souriez, parce que Louis XIV et M""* de Maintenon,

ces époux quinquagénaires, vous semblent un Assuérus bien nnarqué et une Esther un peu mûre. D'accord ; mais aux yeux des courtisans les personnages royaux conservaient, comme les dieux de l'Olympe, le privilège d'une immortelle jeunesse. Et comment ne pas reconnaître le grand roi dont Racine était chargé d'écrire l'histoire dans cet Assuérus, qui se fait lire pendant une nuit sans sommeil les annales de son règne .î> N'est-ce pas Louis XIV qui parle à M""® de Maintenon, quand Assuérus dit à Esther :

Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes... Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse... Tout respire en Esther l'innocence et la paix. Bu chagrin le plus noir elle écarte les ombres, Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. Que dis-je ? Sur ce trône assis auprès de vous, Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Da&s le délicieux récit d'Esther à Élise, n'est-ce pas M°® de Maintenon qui raconte son propre mariage avec Louis XIY ?

De mes faibles attraits le roi parut frappé... Enfin, avec des yeux où régnait la douceur, « Soyez reine », dit-il.

Vous comprendrez mieux l'admirable prière d'Esther au premier acte, quand je vous aurai lu cette admirable prière retrouvée dans les papiers de M""* de Maintenon :

ESTHriR A 8AINT-CYR 109

« Seigneur, mon Dieu, vous m'avez mise dans la place où je suis : je veux adorer toute ma vie l'ordre de votre Providence sur moi, et je m'y soumets sans aucune réserve. Donnez-moi, mon Dieu, la grâce de l'état où vous m'avez appelée : que j'en supporte chrétiennement les tristesses, que j'en sanctifie les plaisirs, que j'y cherche en tout votre gloire, que je U porte devant les princes au milieu desquels vous m'avez placée, que je serve au salut du roi... Vous, qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du roi, afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi, quand il le faut pour votre gloire ; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui. que je l'aime en vous et pour vous, et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble dans toutes vos justifications sans aucun reproche jusqu'au jour de votre avènement. »

Et c'est beaucoup moins Esther que la fondatrice de Saint-Cyr que nous entendons dans ces vers adorables :

Cependant mon amour pour notre nation .\ rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs, par le sort agitées... Dans un lieu séparé des profanes témoins, Je mets à les former mes études et mes soins ; Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même, Aux pieds do l'Éternel je viens m'humilier.

Mais ici une autre vision se présente aux yeux

du poète. Ces jeunes filles de Sion, transplantées loin des rives du Jourdain, comment les reconnaîtrait-il dans ces rieuses demoiselles de Saint-Cyr, si heureuses sous l'aile protectrice de M"^® de Maintenon? Non ; il rêvait d'autres vierges en larmes ; il revoit les religieuses persécutées et dispersées de ce Port-Royal, où s'est écoulée son enfance et où sa reconnaissance sollicitera humblement dans son testament une tombe aux pieds de ses maîtres vénérés. Ces psalmistes, dont ils lui ont enseigné l'admiration, il se plaît à emprunter leurs accents et leurs images pour pleurer les douleurs de celles qu'il aura, comme Esther, le courage de défendre au risque d'une disgrâce, et pour dire à Louis XIV de chasser la calomnie, en des stances si admirables que le plus mélodieux de nos poètes après lui, Lamartine, pourra écrire : « Ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges ; ce n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté. »

Louis XIV et M"® de Maintenon furent charmés de cette pièce simple et édifiante, où ils se retrouvaient sous de si transparentes allusions, et plus d'une fois, tandis que lisait Racine, ils échangèrent des sourires attendris.

Ils se mirent aussitôt en devoir de monter l'œuvre de manière à faire honneur au roi, à Saint- Cyr et au poète.

La distribution des rôles n'alla pas sans difficultés. C'était l'embarras des richesses : comment faire un choix parmi tous ces « anges de Saint- Cyr », comme disait le roi, qui, à l'entrée de

chaque campagne, recommandait ses armes à leurs prières innocentes? On désirait qu'elles fussent toutes très jeunes, de quinze à seize ans, leur candeur même devant faire un des grands attraits de l'interprétation. Il fallut cependant les soutenir par une ou deux camarades un peu plus âgées : les demoiselles qui feraient les personnages d'hommes ne devaient-elles pas être de plus haute taille que leurs petites compagnes et avoir une voix déjà plus formée et plus grave? Le poète fut surtout ravi de son Mardochée, dont la voix allait au cœur. C'était la douce Madeleine de Glapion, une sainte, qui poussera la charité jusqu'à embrasser les mourantes contagieuses dont les parents mêmes s'écartaient avec effroi, et à qui M™® de Maintenon disait: — « Vos défauts seraient les vertus des autres ». Racine assistera à sa prise de voile, et y versera des larmes, qui ont été chantées par Sainte-Beuve. La partition fut commandée au maître de musique de la chambre du roi, Jean-Baptiste Moreau. Vous n'y trouverez évidemment ni la puissance, ni la couleur de nos partitions modernes, écrites pour un grand nombre d'instruments sonores et variés ; mais on tenait surtout, en 1689, que les airs fussent « convenables aux paroles » et aux interprètes. Le roi devait prêter ses musiciens, et Nivers, l'organiste de la maison de Saint-Cyr, accompagner au clavecin les chants, un peu monotones sans doute, mais parfois touchants, comme le chœur fameux :

O rives du Jourdain I

brillants même parfois, comme les stances auxquelles je faisais tout à l'heure allusion :

Rois, chassez la caJomnie!

Les costumes, pour lesquels le roi prêta les perles et les diamants qu'il avait autrefois portés dans ses ballets, furent dessinés par le décorateur des spectacles de la cour, Jean Bérain, de Saint-Mihiel. qui s'était formé à l'étude des chefs- d'oeuvre de son illustre compatriote, le sculpteur Ligier Richier, dont je veux espérer encore que l'admirable Moïse au tombeau aura été respecté par l'armée des modernes Vandales. C'est Bérain qui peignit également les trois décors ; car Racine, pour amuser les enfants par la variété des décorations, n'a pas dans Esther observé l'unité de lieu. Le décor du troisième acte est même tout à fait pittoresque et amusant. Tandis que, d'un côté du théâtre, le chœur chante dans les superbes jardins d 'Esther, de l'autre, nous voyons dans un salon pompeux le roi, la reine et Aman couchés autour de la table d'un festin. Lorsque, pendant la Révolution, on établira l'inventaire du mobilier de la maison de Saint-Cyr, on y pourra inscrire encore trente-cinq biscuits de fer-blanc, qui avaient figuré sur la table d 'Esther. C'était à peu près tout ce qui restait d'une mise en scène, qui coûta à Louis XFV plus de 60.000 francs de notre monnaie.

Les répétitions furent dirigées avec tout le soin que l'on imagine par Racine et par Boileau.

Enfin, la première représentation fut donnée, le

26 janvier 1689, vers quatre heures de l'après-midi; ou ne disait pas encore : seize heures.

Le théâtre avait été installé dans le vestibule, très spacieux, des dortoirs. Celui des jaunes servait de foyer aux artistes. Devant la scène, de chaque côté du vestibule, avait été dressé un amphithéâtre. Sur l 'un étaient groupées les dames de Saint-Louis ; sur l'autre s'étageaient les petites rouges, puis les vertes, puis les jaunes, enfin les grandes bleues et les demoiselles très sages, au ruban couleur de feu, qu'on appelait les filles de M™® de Maintenon ; et comme, pour cette fêle, on leur avait à toutes distribué à profusion des rubans de soie sous forme de noeuds de coiffe et d'épaule, l'aspect de toute cette fraîche jeunesse était ravissant.

La représentation fut un enchantement, et le roi revint à Versailles si enthousiasmé que durant tout le souper il ne fut pas question d'autre chose. Et, moitié par curiosité, moitié pour flatter le monarque, princes, marquises, prélats, jésuites, tous de solliciter la faveur d'être admis à un spectacle si rare et si charmant. Ce « divertissement d'enfants », dit Racine lui-même, finit par devenir le « sujet d'empressement de toute la cour ». Avoir assisté à une représentation de Saint-Cyr fut tenu pour un titre de gloire ; car le roi faisait lui-même la liste des invités, comme pour les voyages de Marly ; et, jusqu'à ce que tout le monde fût entré, il se tenait debout à la porte de la salle, la canne haute, pour s'assurer que pénétraient bien seuls les ayant droit ; en sorte que, s'il se formait aujourd'hui une association de contrôleurs de IhéAtre, elle

pourrait se prévaloir des représentations d'Esther à Saint-Cyr pour se placer sous le patronage de liOuis XrV en personne.

Je dois dire que tous les spectateurs n'apportèrent pas exclusivement à Saint-Cyr un esprit religieux et un désir d'édification. C'est ainsi que la belle M"® de Marsilly, qui faisait Zarès, tourna la tête à deux parents de M™^ de Maintenon. Le plus piquant, c'est que ces deux prétendants à sa main se trouvaient être le père et le fils. Elle fit le plus grand honneur à l'éducation raisonnable qu'elle avait reçue, en choisissant le père. Devenue ainsi plus tôt veuve, elle put épouser en secondes noces im lord illustre et jouer un rôle assez important à la cour d'Angleterre.

Il y eut bien encore un autre incident, assez fAcheux celui-là ; mais on se hâta de l'étouffer.

Dans l'ensemble, ce qui charma les spectateurs d'Esther à Saint-Cyr, ce fut donc moins le sujet de la pièce, connu d'avance par tous dans le détail, que la naïve et adorable candeur de ses jeunes interprètes, qui, avant d'entrer en scène, se mettaient ingénument à genoux dans le dortoir des .nunes et disaient avec onction le Veni, Creator, ou qui, rentrées derrière le théâtre et craignant d'avoir mal joué, versaient d'abondantes larmes, que Racine attendri devait essuyer avec son mouchoir, avant d'aller humilier à la porte de la cha- I)elle la joie et l'orgueil dont il sentait son cœur gonflé. Au sortir de Saint-Cyr, M™® de Sévigné l'écrivait à sa fille : « C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, si parfait et si complet

ESTHER A SAINT-CYR 47o

qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès... On n'a point d'autre peine que celle de voir finir cette aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants, convenables aux paroles, qui sont tirés des Psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté que l'on ne soutient pas sans larmes. »

Mais, peu après, s'étant reprise, elle disai»^, avec sa pénétration ordinaire : « C'était un assortiment de toutes choses qui ne se retrouvera peut-être jamais. »

Il ne s'est jamais retrouvé en effet ; et voilà pourquoi Esther, comme s'y attendait également le fils de Racine, n'a jamais eu sur le théâtre le succès triomphal qu'elle avait obtenu à Saint-Cyr, même lorsque, dans une circonstance mémorable, la Juive Rachel imagina de la jouer le 28 février, jour où les Israélites célèbrent par une fête la disgrâce d'Aman, et où, chaque fois que le lecteur de la Synagogue prononce son nom dans le Livre d' Esther, tous les fidèles font le simulacre de frapper l'ennemi des Juifs.

A toutes les reprises d' Esther il a toujours manqué l'un ou l'autre des éléments dont la réunion avait composé le charme particulier des représentations de Saint-Cyr : tantôt en effet, par raison d'économie, on supprimait les chœurs, et, sortie de l'atmosphère lyrique dans laquelle l'avait placée le {>oète, l'œuvre paraissait pauvre et d'une sim-

plicité un peu déconcertante ; tantôt, au contraire, pour rehausser l'éclat du spectacle et pour attirer le public, on encadrait l'idylle de Racine dans des décors archéologiques, dont le luxe et la bizarrerie l'écrasaient, ou bien on l'étouffait sous une musique nouvelle et fâcheusement bruyante, et le compositeur, pour obtenir des voix de ténors, ne reculait pas devant ce contre-sens absurde : mêler aux chastes compagnes d'Esther de jeunes hommes.

Dernièrement, sur cette scène même d'oil j'ai l'honneur de vous parler, par une fantaisie ingénieuse, Esther fut représentée dans un décor, qui était la reproduction fidèle d'une tapisserie célèbre, avec son cadre ; et, quand, au lever du rideau, Esther apparut dans son costume d'opéra avec Élise prosternée à ses genoux, ce fut dans toute cette salle un cri d'admiration. Mais le fait même que les personnages de Racine étaient devenus des personnages de tapisserie les immobilisait dans des attitudes hiératicjues, dans des attitudes d'idoles, qui étaient le contraire même du théâtre oïl tout doit être action et vie. A ce curieux et beau spectacle, malgré le jeune talent de M"* Méthivier, qui déjà faisait Esther, vous l'avouerai-je ? je me suis profondément ennuyé.

Peu auparavant, une tragédienne, illustre entre toutes, et dont nous plaignons tous la vieillesse douloureuse, avait imaginé de replacer la tragédie de Racine dans son premier milieu et de représenter, non pas Esther, mais Esther à Saint-Cyr. Une mise en scène assez inexacte, mais fort adroitement truquée, nous montrait sur le théâtre le

roi, M"* de Maintenon, toute la cour, les dames et les demoiselles de Saint-Cyr; pendant les entr*actes, tandis qu'on changeait les décors d'Esther, tous très rudimentaires et à peine ébauchés, spectateurs et interprètes d'Esther se mêlaient et causaient entre eux devant le public ; on voyait M™° de Maintenon présenter une fillette à Louis XIV et le roi de Perse remercier de ses félicitations le roi de France par la plus gracieusement féminine des révérences. A ce spectacle animé et tout à fait charmant je me suis beaucoup amusé ; mais — il y a encore un mais! — l'accessoire était devenu le principal, et que le diable m'emporte — pardon! j'oubliais les dames de Saint-Cyr! — je veux être pendu si j'ai écouté un seul des vers de Racine, les plus délicieux cependant peut-être qu'il ait écrits. C'est l'inévitable écueil de toutes les restitutions de ce genre, et il est certaine restitution de la première du Cid, non moins meurtrière pour le chef-d'œuvre, dans laquelle je confesse humblement au grand Corneille ma part de responsabilité.

De toutes les façons de monter Esther, il me semble bien que M. Gavault a choisi aujourd'hui la meilleure, celle qui trahit le moins le génie de Racine, génie exquis, fait de goût, de mesure et d'harmonie.

Les spectateurs de Saint-Cyr ne vous apparaîtront pas sur le théâtre ; à vous de les voir dans cette salle par les yeux de votre imagination complaisante : au premier rang de l'orchestre, Louis XIV, à côté de ses hôtes, le roi et la reine d'Angleterre ; un peu en arrière, M"® de Maintenon, qui n'a pas

le titre de reine ; derrière eux, Monsieur, les princes, M""®" de Bagnols et de Sévigné, coiffées de leurs fontanges, Bossuet et Bourdaloue, et imaginez-vous que les futurs Saint-Cyriens, que vous apercevez aux balcons, sont les Saint-Cyriennes, les rouges, les vertes, les jaunes, les bleues, et les demoiselles très sages, au ruban couleur de feu.

Mais sur la scène, laissée ainsi tout entière aux interprètes de Racine et de Moreau, vous allez avoir une restitution aussi exacte que possible du spectacle charmant, qui, à Saint-Cyr, eut une telle vogue.

C'est pourquoi M. Gavault a voulu que la représentation commençât par un Prologue, qui n'a jamais été récité qu'à Saint-Cyr, et qui va prendre aujourd'hui, par suite, l'attrait d'une nouveauté.

L'idée de ce prologue, à la fois plein de grâce et de grandeur, et qui donne dès l'abord à la tragédie une allure antique, n'était pas venue aussitôt à l'esprit de Racine. M™® de Maintenon avait alors auprès d'elle une nièce, âgée de seize ans et déjà mariée depuis trois années. La petite M""® de Caylus était enjouée et pétillante d'esprit, et elle a laissé des Souvenirs si piquants qu'il est impossible de ne pas penser en les lisant : « La femme qui a écrit cela devait avoir le nez retroussé. » Surtout elle disait délicieusement les vers, et l'abbé de Choisy, qui s'y connaissait pour avoir joué lui-même la tragédie à Bordeaux, travesti en femme, nous apprend que « toutes les Champmeslé du monde n'avaient point ces tons ravissants qu'elle laissait échapper en déclamant. » Pendant les répétitions

d'EstKer, Racine l'entendit doubler plusieurs rôles. Il imagina alors de composer pour elle un prologue à la manière de ceux d'Euripide, oij une divinilé venait instruire le public de ce qu'avait besoin do lui faire savoir le poète.

La médaille commémorative de la fondation do Saint-Cyr, qu'avait fait frapper Louis XIV, représentait la Piété entourée de religieuses et de demoiselles. Était donc tout indiqué le personnage divin dont avait besoin Racine pour faire le prologue. Par la voix de la bien- disante M"® Briey, vêtue de blanc, ainsi qu'il sied à la Piété, et portant sur la poitrine la croix des dames de Saint-Louis, vous allez entendre d'abord M™® de Caylus célébrer la fondation de Saint-Cyr, la religion du roi, ses victoires sur le Rhin et la glorieuse campagne du Grand Dauphin qui venait de rapporter à son pèio les clefs de Philipsbourg, de Manheim et de Fraiikenthal, conquises en moins de deux mois ; puis, dans une conclusion inspirée par Louis XIV luimême, la Piété invitera les amateurs de spectacks frivoles à se retirer, avant la représentation d'Esther, de la sainte m^aison, où tout respire Dieu, la paix et la vérité.

Quand la toile se lèvera sur ce prologue, mis eu scène d'une façon adroitement animée et pittoresque, ne soyez point surpris de l'air que joueront les musiciens du roi. C'était, parmi les dames do Saint-Louis, une tradition que, ayant entendu lo chœur de M"® de Brinon, mis en musique par Lulli, avec lequel les demoiselles de Saint-Cyr accueillaient toujours l'arrivée de Louis XIV, lo

compositeur Haendel l'avait traduit pour en faire hommage à son maître et protecteur, le roi Georges P' d'Angleterre. Ce n'est qu'une tradition. II n'en est pas moins curieux que, pendant cette guerre, une représentation à'Esther à Saint-Cyr puisse commencer sans invraisemblance par l 'hymne national de nos loyaux alliés, les Anglais.

UNE EPISTOLIERE DU XVIIP SIECLE

JEANNE DE BOISGNOREL,

Sapérieare des Hospitalières de la Miséricorde de Jésiis *

Parvenu à la fin de l'année 1711, le grand historien de Port-Royal, Sainte-Beuve, après nous avoir décrit d'un plume émue la douloureuse expulsion des religieuses, la démolition de la sainte maison et la profanation des tombes, s'arrête. Il se refuse à franchir, en 1727, la porte du fâcheusement célèbre petit cimetière de Saint-Médard, et une invincible répugnance le détourne des convulsionnaires. La décadence cruelle du jansénisme l'attriste d'autant plus qu'il l'a plus respectueusement admiré au temps de ses luttes héroïques et le jour qu'il

(1) Une suite à l'Histoire de Port-Royal, d'après des documents inédits, Jeanne de Boisgnorel et Christophe de Beaumont (1750-1782), par M. A. Gazier (Sociétô française d'Imprimerie et do Librairie).

est tombé brisé, mais non vaincu : « J'aurais eu plaisir à insister sur les Gémissements et les chants pieux qui se succédèrent les années suivantes autour de ces ruines, si quelque talent y avait servi d'interprète à l'âme, si du moins une superstition aveugle ou une vision systématique ne les gâtait pas. »

Ce n'est pas que de ce flot de sectaires n'émergent encore quelques nobles âmes, pénétrées du pur et véritable esprit de Port-Royal. Aussi, au fond du cœur, Sainte-Beuve éprouve-t-il un certain regret d'abandonner, à cause des autres, ces « Port- Royalistes attardés » ; cependant, conclut-il pour calmer ses scrupules, (( on peut dire que leur portrait, sauf de légères nuances de détail, a déjà été fait dans quelqu'un de ceux qu'on a vus précédemment, tant il y a de ressemblance dans les physionomies et d'uniformité dans la teinte )).

Contre cet abandon général et contre ce jugemient, proteste avec chaleur et autorité l'homme de notre époque qui, je crois, connaît le mieux le jansénisme : M. A. Gazier. Il soutient que, dans leur refus de souscrire à la condamnation de Quesnel prononcée par la bulle Unigenitus, les Carmélites, les Ursulines, les Filles du Calvaire, les Bénédictines du Val de Grâce, et d'autres « amies de la vérité », comme disait au xvii® siècle le bon M. de Bagnols, n'ont pas fait à leurs supérieurs, si élevés fussent-ils, une résistance moins courageuse et moins digne d'admiration que jadis les religieuses de Port-Royal. Pour le prouver, il nous conte une nouvelle guerre de trente ans, qui mit

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aux prises l'archevêque de Paris, ChirîstopÏÏe de Beaumont, et les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, dans la seconde moitié du xviii® siècle. Des quatre énormes in-4° de documents sur cette querelle qu'avait rassemblés et classés le zélé défenseur des religieuses, Louis- Adrien Le Paige, avocat au Pariement et bailli du Temple, M. Gazier vient d'extraire un volume substantiel, rempli de pièces justificatives : et ce volume, d'une part, nous renseigne de la façon la plus précise sur des faits peu connus et, en effet, dignes de l'être mieux ; et, d'autre part, surtout met en pleine lumière une figure tout à fait originale et différente de celles des abbesses de Port-Royal, en nous révélant dans la sœur Saint-Louis, supérieure de la Miséricorde, une épistolière de race.

Pendant la Fronde, Jacques le Prévost d'Herbelay, doyen des maîtres des requêtes, avait fait une donation de 27.000 livres, à condition qu'elles s'établiraient dans la capitale, aux Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, qui depuis 1648 avaient une maison à Gentilly ; et par une ordonnance royale, enregistrée au Parlement le 29 février i656, les religieuses avaient été autorisées à fonder un hôpital dans un des faubourgs de Paris, sous la dénomination d'hôpital de Saint- Julien et de Sainte- Basilisse.

Elles achetèrent au faubourg Saint-Marcel, le long de la rue Moulîetard, un très vaste terrain,

celui-là même sur lequel se dresse aujourd'hui une caserne de la garde républicaine, et commencèrent de bâtir. Le beau plan de Turgot, dont une partie est reproduite par M. A. Gazier, nous montre l'importance de ces constractions, qui présentaient en façade sur la rue Mouffetard et sur la rue Gracieuse un hôpital, un couvent, des pavillons pour loger une quarantaine de vieilles dames pensionnaires et un petit pensionnat de jeunes filles ; au centre s'élevait une église et s'ouvrait un assez grand jardin, avec une belle allée d'arbres.

Originairement fixé à six, le nombre des lits, par suite de libéralités successives, s'était augmenté bientôt jusqu'à cinquante-deux. Ils étaient occupés, la plupart gratuitement, par de pauvres femmes, malades ou infirmes, dont le nombre était plus considérable que celui des lits ; car c'était alors une faveur insigne, un privilège rarement obtenu, que de ne point partager un lit d'hôpital avec un ou même plusieurs autres malades (i).

Le lourd service de la maison était assuré par une quarantaine de religieuses, toutes actives et dévouées, ne répugnant pas, quelles que fussent leur naissance et leur éducation, à être, suivant le mot, involontairement flatteur, d'un évêquie de Metz, « des laveuses de pots de chambre ».

Durant près d'un siècle, tout alla le mieux du monde chez les Hospitalières de la rue Mouffetard, et l'on n'entendit parler d'elles que pour vanter

(1) «. Il me dit hier qu'il aurait fait placer votre malade dans une salle de faveur, seule dans un lit. » (Lettre de la sœur Saint-Louis, citée à la page 322.)

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leurs vertus et leur inépuisable bienfaisance. Mais elles étaient de l'ordre de Saint- Augustin et, comme telles, dans le cœur, beaucoup plus amies du jansénisme que de a dame Unigenitus ».

Elles avaient été grandement indignées, quand le confesseur de Louis XFV, le jésuite Letellier, avait fait condamner par le pape Clément XI Le livre de Quesnel, approuvé pourtant par l'évêque de Châlons-sur-Marne. Seulement, sages et discrètes personnes, si elles avaient admiré le bon Rollin, protestant comme doyen de la nation de France, dans la grande assemblée de la Faculté des Arts, contre l'acceptation de la trop fameuse bulle par l'Université, elles laissaient les hommes se mêler aux discussions religieuses ; et, ne se joignant pas aux « appelants et réappelants », écartant même de leur maison les jansénistes outrés, qu'elles appelaient irrévérencieusement « les grands chapeaux », elles se consacraient tout entières, dans un silence attristé, à leur tâche rebutante d'infirmières.

La persécution n'en vint pas moins les chercher auprès du lit de leurs pauvres malades.

Elles n'avaient pas ouvertement accepté la bulle, comme leur chapelain et leurs confesseurs, et les Essais de Morale du janséniste Nicole étaient restés une de leurs lectures favorites. Elles furent dénoncées à l'archevêque de Paris, sous la juridiction duquel elles étaient, depuis leur établissement, directement placées.

Le siège archiépiscopal de Paris était occupé alors par un prélat de grande allure, d'ime haute vertu, d'une charité inépuisable, et à la piété ar-

dente duquel ses adversaires eux-mêmes ont rendu pleine justice. Malheureusement, Christophe de Beaumont du Repaire était peu intelligent et, par suite, très obstiné. Ce « Breton du Périgord », comme l'appelle fort à propos M. A. Gazier, se vantait de ne s'en rapporter sur rien qu'à sa conscience, et, de cette conscience, le cardinal de Bernis disait très joliment : « C'est une lanterne sourde, qui n'éclaire que lui. » En vain, Louis XV, dans un désir louable de rendre enfin à la France la paix religieuse, l'exilait à La Roque, à Conflans, à La Trappe ; l'intolérant et fanatique prélat, soutenu dans l'ombre par la reine, par le dauphin et par les jésuites, ne cédait jamais sur aucun point, et, fièrement, faisait peindre sur son carrosse l'orgueilleuse devise de son parent, le baron des Adrets : « Impavidum ferient ruinœ ».

L'archevêque, qui tenait tête à la fois au roi, au Parlement et aux philosophes, pouvait-il seulement supposer qu'un petit troupeau d'humbles Hospitalières s'avisât de penser autrement que lui? Il prononça. A sa grande surprise, à son indignation, les religieuses ne s'inclinèrent point : elles avaient, elles aussi, paraît-il, leur lanterne sourde.

Le bouillant archevêque leur déclara aussitôt la guerre, mais une guerre acharnée, qui devait ne se terminer que trente ans plus tard, à sa mort (i) ; et c'est chose assurément fort curieuse

(1) M. A. Gazier, d'ordinaire si scrupulensement exact, ne fixe pas la date précise à laquelle s'ouvrirent les hostilités. La couverture du volume porte : « 1750 > : mais à la page 7, il est dit que la lutte s'engagea en 1752 ; enfin le Mémoire, qui porte le numéro 1 dans la série des Pièces justificatives, 3em])le laiie remouter la persécution à l'année 1749.

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que de suivre dans le récit très documenté de M. A. Gazier le détail de cette longue lutte sans trêve ni merci.

Elle est, d'ailleurs, beaucoup moins inégale qu'on ne le pourrait croire au premier abord.

Sans doute, l'autorité de l'archevêque est, en apparence, absolue sur les Hospitalières soumises à sa juridiction, et il ne se prive pas de faire subir aux malheureuses femmes les vexations les plus variées et les plus pénibles : il n'autorise pas leur supérieure à être marraine d'ime cloche de Saint- Médard ; il obtient des lettres de cachet contre la sœur Saint-Louis, qui est l'âme de la résistance ; il retire aux religieuses leur chapelain, qui ne doit plus donner la communion qu'aux malades de l'hôpital, et il menace de les excommunier nommément, — leurs prénoms et noms de famille lui ayant été livrés par l'économe du couvent, sœur Sainte-Scolastique, une délatrice, qui envoyait à l'archevêché des rapports secrets sur toute la communauté ; il excite contre elles l'assemblée générale du clergé de France, en 1760 ; tous les trois ans, il leur refuse la permission de procéder, conformément aux constitutions de leur monastère, à l'élection d'une supérieure, et ne reconnaît pas la supérieure prorogée légalement pourtant ; pour qu'elles ne puissent plus suffire à leur tâche si lourde d'infirmières et, en même temps, pour que soit supprimé par extinction ce foyer d'hérésie, il retire bruyamment, avec éclat, de la Miséricorde, sœur Sainte-Scolastique et cinq autre» religieuses, qui avaient j)ris son parti, et il ne permet plus

aux Hospitalières de faire des professes, si bien qu'une pauvre et persévérante novice, qui postulait depuis 1759, ne pourra prendre le voile qu'en 1784, et qu'à la mort du terrible prélat, en 1781, il ne restera plus dans la communauté que huit religieuses, épuisées par l'âge et par les fatigues, mais invaincues.

C'est qu'elles avaient été soutenues, aidées, dirigées dans cette longue guerre par des amis dévoués, par des protecteurs éminents, qui leur avaient su concilier la toute-puissante sympathie du Parlement et du roi. Au premier rang d'entre eux se plaçaient le neveu d'une de leurs supérieures, Gérard Lefèvre de Saint-Hilaire, conseiller au Parlement, qui, de son hôtel de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie ou de son château de Rubelle, près Saint-Prix, était toujours prêt à accourir au secours des Hospitalières persécutées ; l'admirable Le Paige, au regard si intelligent, au sourire si plein de bonté, qui fut durant trente années le conseil des religieuses, et par qui tous ces documents nous ont été conservés ; enfin et surtout le premier président en personne, Mathieu-François Mole, dont la sœur voulut même un instant quitter l'abbaye de Saint- Antoine pour se retirer au couvent de la rue Mouffetard.

C'est grâce à eux que les pauvres Hospitalières ont pu parer tous les coups que leur portait l'archevêque de Paris et lui résister victorieusement. Grâce à eux, en effet, le Parlement, protecteur au nom du roi de toutes les maisons religieuses qui étaient de son ressort, leur a bien i^oulu ordonner

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de procéder aux élections auxquelles s'opposait obstinément Christophe de Beaumont ; le Châtelet a empêché qu'elles ne fussent perfidement excommuniées par lui pendant les vacances du Parlement et de la Chambre des Vacations ; d'Argenson, parent d'ailleurs de la sœur Saint-Louis, s'est opposé à plus de douze lettres de cachet obtenues ou demandées contre elle ; l'affaire de la Miséricorde a été soumise au supérieur ecclésiastique immédiat de Christophe de Beaumont, à Antoine de Malvin de Montazet, archevêque de Lyon et primat des Gaules, qui a donné gain de cause aux Hospitalières, et le Parlement a déclaré nulle la procédure de leur adversaire interjetant appel au pape '; Louis XV s'est intéressé à ces courageuses filles, dont runiq[ue faute était d'obéir à la célèbre déclaration de décembre 1754, par laquelle il imposait à tous le silence sur les questions controversées ; il leur a sur la cassette alloué une subvention annuelle de trois mille livres, afin qu'elles se pussent faire aider dans leur tâche, devenue trop lourde pour leur nombre réduit, par des filles de salle séculières, sur le pied de cinquante livres de gages ; et, enfin, contrairement aux constitutious de la communauté, il a maintenu constamment jusqu'à sa mort dans sa dignité de supérieure la sœur Saint-Louis, la grande adversaire de l'archevêque.

On le voit, par la présence d'esprit, le courage, la persévérance qu'elles ont déployés durant trente ans dans cette résistance à leur chef spirituel, les Hospitalières de la rue Mouffetard ne sont pas

indignes, en effet, comme le dit M. A. Gazier, des vaillantes religieuses de Port-Royal, si justement admirées par Sainte-Beuve. Je doute cependant que, s'il les eût connues, elles eussent intéressé, autant que la Mère Angélique et ses saintes filles, l'historien de Port-Royal ; comme nous l'avons à dessein fait ressortir, les Hospitalières ont eu de très puissants appuis, qui nous rassurent trop sur les dangers qu'elles ont pu réellement courir, et surtout, contrairement à ce qui s'est passé pour Port-Royal, leurs longues luttes ne se sont point terminées par un désespéré De profundis, mais bien par un triomphant Alléluia. Nous n'assistons donc plus, émus, à une sorte d'épopée, où le sang jaillit des blessures profondes sans ébranler la force des âmes, nous assistons, souriants, à une sorte de poème héroï- comique, où les adversaires échangent, sans se faire grand mal, des nasardes et des huissiers ; et M. A. Gazier l'avoue lui-même implicitement, qui, à propos de ses héroïnes, évoque dans sa préface le double souvenir du Lutrin et de Ver-Vert.

De fait, il y a dans la guerre qu'il nous raconte, des escarmouches de nature à échauffer la verve d'un nouveau Despréaux ou d'un nouveau Gresset. De part et d'autre, dans le maquis de la procédure, les adversaires s'épient et s'attaquent à l 'improviste avec des ruses ingénieuses de gendarmes et de brigands.

L'archevêque a besoin d'écrire à la supérieure des Hospitalières, et cependant, comme c'est malgré lui qu'elle a été élue, il se refuse à la recon-

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naître. Comment s'y prendra-t-il pour lui faire accepter une lettre, dans l'adresse de laquelle il ne lui donnera pas son titre? Voici qu'à la tombée de la nuit une espèce de loqueteux pénètre dans la cour de la Miséricorde ; la tourière l'interpelle, et l'individu, sans rien dire, lui remet une enveloppe grossière et détale. Sur l'enveloppe était écrite l'adresse suivante, dont nous respectons l'orthographe, intentionnellement populaire :

A Madamme à madamme la Supérieur des ospitalie feaubour Scaint Marco

On juge du dépit qu'éprouva la supérieure jouée, à trouver dans cette enveloppe d'apparence si peu suspecte une seconde enveloppe, qu'il était trop tard pour refuser, et celle-là portait le cachet de l'archevêque de Paris et la suscription : A Mesdames les Hospitalières du faubourg Saint-Marcel.

Et quel émoi dans la communauté, lorsqu'un incendie vient d'y faire pour deux mille francs de dégâts! Si leur ennemi, bien connu pour sa grande charité, s'avisait de leur envoyer cet argent! Quelle humiliation. Seigneur! Et vite, afin de bien prouver qu'elles ne sont pas, comme dit le vieux Régnier, courtes de finance, les religieuses s'empressent de porter patriotiquement à la Monnaie, pour qu'elle la fasse fondre au profit de l'État, toute l'argenterie de leur église.

On se rappelle une scène charmante du Lutrin,

OÙ, pour atterrer ses adversaires surpris, le prélat imagine de tendre vers eux sa dextre vengeresse, et de bénir leur agenouillement vexé et furieux. Christophe de Beaumont la voulut rejouer, et fit annoncer à la Miséricorde sa visite pastorale : vous concevez le trouble jeté parmi les religieuses à la nouvelle qu'elles allaient être forcées de se prosterner devant la bénédiction ironique de leur persécuteur.

Tout le volume de M. A. Gazier est rempli de scènes aussi piquantes, et de ces scènes, à coup sûr, Sainte-Beuve eût goûté beaucoup l'esprit bien français. Si elles ne l'eussent pas cependant pas fait revenir sur sa décision d'arrêter son Histoire de Port-Royal à la fin de l'année 171 1, il est probable que, surpris agréablement par l'originalité de cette sœur Saint-Louis, si peu semblable aux graves et austères religieuses de Port-Royal, ravi par le tour spirituel et mordant de ses lettres, il eût voulu faire son portrait, et, dans sa Galerie de Femmes célèbres, réserver tout un panneau à Jeanne de Boisgnorel, supérieure des Hospitalières de la Miséricorde de Jésus.

Peu de vies plus simples que celle de la sœur Saint-Louis, puisqu'elle s'est écoulée tout entière dans l'ombre du cloître.

Née en I7i3, elle avait été élevée à Saint-Cyr, en même temps que sa jeune sœur Françoise. Sa naissance, les alliances de sa famille, la noblesse de son

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