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mais cru !... je pensais avoir tout vu à mon âge... Mais la France porter des cosaques ! cela n'est pas possible.... Ce Moniteur n'a jamais tant menti. »
Et machinalement il ramassa le journal , le déploya, relut encore, et resta'muet quelque temps , fixant , au milieu d'une grosse larme, ses yeux sur un portrait deKléber.
Le héros apparaissait là bien différent du vieux mutilé: jeune et puissant, suret content de sa gloire Cette stature immense
qui semblait le hausser au-dessus des plus longues baïonnettes , et, du bas de la plaine, faire planer son regard sur tout le champ de bataille ; ce port de tête qui montrait au soleil son œil d'aigle fixant la victoire à la lueur des canons, et ce front trop vaste pour son grand chapeau semé de panaches tricolores; cette chevelure foisonnant sur ses épau-
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les comme la crinière du lion sur celles de l'Hercule ; cette poitrine tendue ainsi qu'un rempart vers l'ennemi, avançant au boulet ce cœur qu'elle défendait mieux qu'une cuirasse , et que le fanatisme avait seul le bras assez fort pour atteindre; enfin ce sabre dont la poignée jouait dans sa large main, et sur qui son bras s'appuyait comme sur une colonne, ce sabre assez robuste pour soutenir le poids de la république armée et du colosse où vivait la grande âme de Kléber.
Jamais le vieux capitaine alsacien n'avait été tant frappé à l'aspect du géant ; car il y avait bien loin de cette image, vigoureux emblème de la république , à ce que l'empire était alors , l'empire qui n'avait plus de son empereur que sa petite taille et son air d'aigle vieilli.
« Eux en France ! » répéta-t-ii comme en
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s'adressant à son ancien général — (de te l'ai pourtant entendu dire un jour qu'ils semblaient prêts d'arriver chez nous : « Grena- « diers, vous êtes plus foutus pour escalader « la lune que ces bougres-là pour enjamber « le Rhin.)) Et aujourd'hui... ton assassin t'a rendu service : tu ne verras pas où nous a
conduits celui qui fa laissé en Egypte Tu
le connaissais bien — Toute la révolution en vain, et pas même nos frontières! Voilà l'homme!.. Si tu vivaii , ajouta-t-il , nous n'en serions pas là ; du moins tu te battrais , toi, n'eusses-tu que deux jambes de bois, et moi... mais, j'ai deux fils... Hermann, s'écria-t-il, dis à mes fiîs qu'ils viennent. »
Le capitaine Saurfield avait une égalité d'humeur triste mais paisible, et une froide douceur de manières rares chez les vieillards, chez les invalides surtout. Elles n'avaient point souffert des chagrins vifs et
profonds qui l'avaient atteint à diverses époques de sa vie. C'était avec désespoir qu'il s'était vu forcé , dès l'an viii , de renoncer à sa profession, après avoir été amputé surle champ de bataille de Zurich: les guerres de la république lui avaient trop bien fait sentir quelles émotions nobles et enivrantes peut goûter un soldat, quel utile et généreux dévouement, quelles qualités, quelles ressources les armes peuvent développer en soimême, et dans ceux avec qui l'on partage gloire, aide et périls.
Saurfield n'avait pas ressenti moins de douleur de l'assassinat de Kléber. Ce grand homme, sans user, comme tant d'autres, de charlatanisme pour se faire aimer de ses soldats, était cher à tous, parce que chacun trouvait en lui un autre soi-même. Kléber était l'homme de guerre le plus complet qui fut jamais , et il n'y avait pas autour de lui
un seul fantassin, cavalier, artilleur, officier ou autre, qui ne pût se reconnaître dans son général: Kléber était toute une armée ^ plus le génie qui la dirige.
Le renversement de la république porta aussi un coup terrible au cœur du vétéran : il détestait cordialement l'homme du 18 brumaire, et cette aversion ne fit que s'accroître en le voyant chaque jour détruire pièce à pièce la révolution. En effet, ce sont ceux-là surtout dont le sang a coulé pour elle qui peuvent en demander un compte sévère à la mémoire de Napoléon^ et lui dire : a Qu'astu fait de la république ?>j comme il le disait au Directoire, le jour où il la renversait pour élever cet empire qu'il n'a pas même su conserver.
Enfin, quelques années après son mariage, une circonstance mystérieuse parut troubler
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tout à coup l'existence du capitaine Saurfield : il l'avait soigneusement cachée à tous^ mais quelques citoyens de la petite ville d'Alsace qu'il habitait disaient tout bas qu'il avait deux fois forcé un de ses voisins à se battre en secret avec lui , et que chaque fois il avait eu le dessous. La seule chose dont on ne piit douter, c'était la haine profonde que cet homme inspirait au capitaine Saurfield; et elle s'accrut encore lorsque son fils aîné, Lubbert , jeune homme d'un caractère étrange et indomptable , devint l'amant déclaré d'une nièce, fille adoptive de son ennemi.
Ce fut dans cette situation que le capitaine eut à pleurer sur le sort de la patrie , et qu'il pensa à lui vouer ses fils comme il avait fait autrefois de lui-même. Le second , Arnold , avait l'humeur calme et douce de son père; il se destinait aux fonctions de ministre du culte réformé.
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« L'ennemi est en France , » dit le capitaine dès que ses fils parurent.
Lubbert était entré d'un air sombre et le regard baissé : il le fixa soudain sur les yeux de son père ; Arnold leva les siens vers le ciel.
(( Qu'en pensez-vous, enfans ?^) ajoutaSaurfield.
(( Que cela ne pouvait finir autrement , dit Lubbert d'un ton brusque et amèrement railleur: la France a trouvé que la république ne l'avait pas assez bien défendue; il lui a fallu un empereur : qu'elle le défende.»
« Il ne s'agit plus de Bonaparte , Lubbert, reprit le capitaine : notre pays est envahi. Vous êtes fils d'un soldat trop vieux , trop impotent; mais vous êtes jeunes et forts : vous paierez pour vous et pour votre père. Em-
brassez-moi , et allez vous battre en braves gens contre l'étranger, jj
Lubbert recula d'un pas. (cNon^ dit-il, non : l'empereur a dépouillé la république ; ne nous l'avez-vous pas dit cent fois ? Son butin lui échappe : ce n'est pas moi qui ferai rien pour qu'il lui reste. Donner ma vie pour un maître ! elle vaut mieux que cela ; se dévouer pour un autre homme, quand il n'est ni notre égal ni notre ami, c'est le fait, non d'un homme, mais d'un chien , et je ne sais pas ce que c'est que cette fidélité canine dont les grands font une vertu à leur profit. Je ne servirai point, mon père, ajouta le jeune homme en appuyant sur ce mot; je ne servirai jamais personne. »
«Quanta moi, dit doucement Arnold, je suis prêt. Je renonce à ma vocation pour accepter mon héritage, et je ferai comme mon père a fait dans son temps. »
« Moi de même, je le ferais, reprit Lubbert d'un ton moins brusque, car il aimait tendrement son frère; moi de même, si , comme mon père , j'avais une grande cause à défendre; mais un grand homme , ajouta-t-il avec amertume, par ma foi, qu'il s'en tire comme il pourra : pourquoi l'aimerions-nous plus à présent qu'il nous a mis où nous en sommes ? Il a fait rentrer les émigrans, il fait venir l'étranger; il a détruit la liberté, il compromet le sol; l'âme et le corps de la patrie , il a tout perdu : il n'aura pas une goutte de mon sang. Il en a assez fait répandre pour son ambition , son despotisme : il en a, du sang, pour lui-même : qu'il le verse; je lui refuse le mien. »
« Lubbert , dit le capitaine avec une froideur sévère , vous tenez donc bien à votre
vie ? »
(( Je n'y tenais point , mon père , répondit le jeune homme, le jour où, dans nos montagnes , je vous ai sauvé de deux loups furieux, sans autre arme que ceci, ajouta-t-il en jetant un long couteau sur une table. Quand l'étranger viendra jusqu'à nous , comme cela ne peut manquer à la pauvre Alsace , je ne serai pas le moins hardi de ses enfans. Que les gens de chaque province etl fassent autant chez eux ; mais , encore une fois , je n'irai point me faire le chevalier errant du 18 brumaire, soutenir que la couronne de Bonaparte est la plus belle du monde, et prendre pour devise : Napoléon j parla grâce de Dieu.., Non ! mille fois non ! »
« On doit plaindre son génie, dit Arnold, et s'y fier : il est grand. »
« Le génie de la révolution , dit Lubbeft, valait bien le sien peut-être : celui-là a fait
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notre salut et sa fortune ; Bonaparte l'a étoufTé: qu'il en porte la peine. »
«Mon fils , reprit le capitaine, je ne l'aime pas plus que vous ; mais , entre lui et l'étranger, il y a notre pays. Attendre l'ennemi, ce serait trop tard, Lubbert, ce serait trop tard : il faut courir au-devant , sans quoi le terrain manque pour l'attendre. Chaque pouce du sol natal qu'on l'empêche de toucher vaut mieux qu'une lieue de pays conquis. >i
« Oui certes , reprit Lubbert; et pour sauver un de nos départemens , l'empereur, s'il était sage , devrait lâcher tous ces morceaux d'Europe qu'il a pris de côté et d'autre. Aussi bien, nous ne tarderons guère à les avoir sur les bras ; et c'est raison de plus pour que je reste ici, mon père. Le Rhin ne défend plus ce flanc-ci de la France; les Suisses
sont sur l'autre bord , et leur neutralité ne vaut rien : ma place est près de vous , et, ajouta-t-il avec fermeté, près de qui s'est confié à moi; car je ne veux pas vous tromper : jamais je n'abandonnerai celle à qui je me suis lié par serment, et qui peut-être n'a plus long-temps encore »
Là sa voix s'arrêta , comme s'il craignait de proférer un mauvais présage.
Celle du capitaine Saurfield était plus animée que de coutume lorsqu'il lui répondit :
« Je savais bien, mon fils, que vous n'étiez pas seulement retenu par vos aversions : j'ai mieux réussi à vous les inspirer qu'à vous détourner d'attachemens que je condamne.
Évitez les ennemis de votre pays , livrez-vous à ceux de votre père; puis, applaudissezvous d'être ce que vous êtes. Trouver des
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raisons contre ses devoirs de fils et de citoyen, c'est avoir en effet une âme peu commune ! »
Mon père, reprit le jeune homme, je partage votre haine quand elle est juste, mais je ne ferai jamais entrer dans mes devoirs de fds Toubli de mes propres sentimetls. Comme citoyen, je ne veux pas plus être dupe des mots que d'un homme: ma conscience est ma seule règle, et elle me dit qUe les gerls de cœur ne doivent se sacrifier qu'à ce qui le mérite, à un chef de leur choix, à nti pays où un homme ne perd de sa liberté que ce qu'il est impossible d'en sauver parmi les hommes. Quand je n'aimerais qu'elle, dans le temps où nous vivons je ne décrocherais mon fuSil de mon foyer que pour le défendre ; mais il y a un être faible et malheureux que j'aime aussi, une femme dont la jeunesse atteinte par un mal sans remède, n'est que souffrattce et tristesse , n'a que moi pour consolatiotl et
soutien : Tabandonner, ce serait une désertion, une lâche désertion; il n'y a pas de devoir qui commande cela, et s'il y en a un , eh bien ! je le trahirai , eussé-je cent fois juré de l'accomplir. »
«Patrie, frère, n'est-ce qu'un mot? dit Arnold ; et ce sol , que notre père arrosa du même sang qui réchauffe ton cœur, n'est-ce pour toi qu'un peu de fange délayée par l'eau du ciel? »
« Non , mon frère , répondit l'autre ; mais quand je ne vois que des hommes asservis et découragés , ma patrie est là où vi- Tent ceux que j'aime; c'est encore trop d'espace pour que je puisse le couvrir de mon corps : je n'en sortirai point. »
« Et si je vous y forçais , dit" le capitaine avec émotion; si je vous l'ordonnais? >^
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« Vous me forceriez à vous désobéir , » re^ prit Lubbert lentement.
t( Je puis du moins vous renier , s'écria Saurfield , en se dressant sur sa jambe absente; vous renier, vous maudire, fils deux fois rebelle! Des hommes m'ont obéi autrefois, dont le plus docile jurait au seul nom d'un roi , et qui auraient jeté leurs fusils pour arriver plus vite sur la batterie où je leur faisais signe de me suivre. »
« Mon père , dit Arnold , calmez-vous : vous savez bien qu'il a la tête ainsi faite, w
Lubbert s'était reculé de quelques pas : il ouvrit brusquement le surtout qui couvrait sa poitrine , et montrant les cicatrices inefTaçables que les dents et les ongles de deux loups acharnés y avaient empreintes : « Estce là , demanda-t-il , que votre malédiction tombera ? »
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Le capitaine détourna la tête — fit un
geste Lubbert sortit.... Arnold le suivit,
une main posée sur l'épaule de son frère , et de l'autre faisant signe à son père de s'en remettre à lui.
«Adieu, mon doux Arnold , » pensa le vétéran en lui souriant avec complaisance... c Puis il se prit^ comme pour se distraire , à relire le fatal Moniteur. — Quand ils ne sont pas endurcis , les vieillards ont encore bien des chagrins avant d'en finir.
(f Ta es trop l'homme des bois , mon bon frère, disait Arnold, en se penchant pour lui faire voir son sourire et son regard d'ami. Tu ne sens pas assez ce que c'est que vivre avec d'autres : la société , comme elle est, te fâche, et vraiment elle n'est pas bonne; mais, à ce compte, notre vie ellemême , qu'en penses-tu ? Et pourtant , nous nous V accommodons tous , en tâchant de la
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disposer mieux. Crois-moi, il ne faut pas s'isoler pour crier dans le désert , mais prendre part à ce qui se passe, se faire une influence par sa position , par sa conduite , et s'en servir selon ses vues. Mais, trancher du sauvage , tiens , cela m'est suspect : mauvais signe pour la raison et pour le cœur. Il faut laisser cela aux gens qui n'ont pas de cervelle , ou qui n'en ont que pour être de pauvres fous. »
« Parle , parle, Arnold, répondait Lubbert : j'aime à t'entendre, quoique nous ne pensions pas tous deux de même. Je ne t'en aime pas moins , mais je garde aussi mon avis. On ne refait pas ses idées, car on ne refait pas son caractère, et l'on n'apprend qu'à les cacher quand on ne daigne ou qu'on n'ose plus avoir même de la franchise. »