‹ Dubois cardinal, proverbe historiqueChapitre 14 sur 16 · I.«s deux frères s'entretenaient de la sorte · texte numérisé non relu

I.«s deux frères s'entretenaient de la sorte

BE COSAQU£S. tSt

tout en suivant le même chemin ; et à les voir, on eût pu prêter à Tun le langage de l'autre : cette démarche assurée, cette figure mâle, ces grands yeux ardens, c'était Arnold; ces traits gracieux, cette chevelure blonde et bouclée sur un front blanc et pur, cette bouche fine et cette taille souple , c'était Lubbert. Leurs deux âmes s'étaient trompées de corps.

Enfin ils se séparèrent, et Lubbert hâta sa marche vers une maison située à l'extrémité de la ville. Là, demeurait un vieillard paralytique, avec une nièce, sa fille d'adoption, qui le soignait pieusement, et avait grand besoin de soins pour elle-même : ses yeux bleus étincelaient d'un feu aride qui laissait souvent tous ses membres glacés, pareil à la flamme qui luit dans un sépulcre ; ses joues n'avaient de couleurs que deux empreintes d'un pourpre ardent tracées au coin

de sa paupière , comme si elles s'y étaient fixées sous la pression d'une main brutale; et plus d'une fois, en la voyant, le moins expert avait dit:« Est-ce que cette jeune fille n'est pas poitrin aire ?»

Lubbert seul en doutait parfois. La pauvre enfant aussi, car quand la vie fuit goutte à goutte, l'espoir repose au fond du vase. Elle se croyait bien surtout alors que le soleil flambait sous un ciel pur : elle se retrouvait en vie dans cette bonne saison de lumière et de flamme, où il semble que les plus vieux puissent seuls dire avoir connu l'hiver.

Or, au temps dont nous parlons, l'hiver régnait dans toute sa laideur, et plus hideux que jamais , car ce fut lui qui escorta l'étranger en France : il amena du Nord avec lui ces loups qui accouraient chez nous par

bandes pour se gorger de nos dépouilles. Et, de fait, l'hiver fut cette année plus rigoureux que de coutume; comme si, depuis Moscou , il s'acharnait à la poursuite de nos soldats accablés , et que le Nord vomît à-lafois sur nous ses hordes détestées et son odieux climat.

Le mal d'Hélène avait donc visiblement empiré, et elle se cachait de son mieux

au vent glacial qui déchirait sa poitrine

Mais voici Lubbert qui vient , et sa vue vaut mieux pour elle que soleil, printemps et santé La jeune fille cntr'ouvrit la

fenêtre où ses yeux guettaient sa venue, tout brillans derrière la vitre, et sa main se posa sur sa bouche ; mais ce n'était point pour la défendre contre l'air.

« Comment êtes-vous aujourd'hui.''» dit- t il en entrant.

i84 VKS TUSRIE

(( Qu'avez-vous donc?s eciia-t-elle : conime vous êtes pàlel»

(( J'ai du chagrin , Hélène , répondit Lubbert, en lui pressant la main; l'étranger est le plus fort; il est en France. » Et alors deux larmes passèrent dans ses yeux.

«En efllet, dit Hélène avec émotion, il faut que vous ayez bien du chagrin , car je ne vous avais jamais vu pleurer. »

Or^ Lubbert avait souvent pleuré à cause d'elle, mais Hélène n'en savait rien.

«Tous les jeunes gens vont partir,» dit-il, en la regardant avec tendresse.

(( Tous! » s'écria-t-elle en se rapprochant de lui.

« Oui, reprit-il, tous, hors un seul, et

DE COSAQUES. 15ti

VOUS savez bien qui, Hélène Je viens de

le déclarera mon père Mon frère luimême prend les armes, lui qui n'a jamais touché un fusil de chasse seulement. »

«J'espère, répondit la jeune fille, j'espère qu'il reviendra Il nous évite votre frère, mais je l'aime Seulement, il me

semble qu'il sera épargné , tandis que vous , si vous faisiez la guerre... »

« Et vous avez raison de l'aimer, interrompit Lubbert avec feu : Arnold est doux comme une femme , mais il a le courage d'une mère qui voit ses enfans en danger. J'espère aussi qu'il reviendra : nous avons toujours vécu ensemble , et je serais trop malheureux s'il mourait sans moi. »

<(Que parlez-vous de mourir à notre âge...

186 niUE TUE&IS

à votre âge? reprit Hélène. Il y a bien des vieux soldats en Alsace, et pourtant ils ont vu beaucoup de batailles. »

« Oui, dit Lubbert, l'Alsace est remplie d'bommes qui ont plus de cicatrices que de rides, et d'enfans qui remplacent leurs pères dans les rangs. L'Alsace est peuplée de vétérans , Hélène ; mais l'ennemi vient chercher les vieux lions dans leur retraite , et il y en a plus d'un qui mourra au feu comme s'il était jeune; aussi je voudrais vous voir en lieu plus sûr : c'est lin mauvais lot pour une contrée que d'être au bord de la frontière, et la guerre connaît mieux les moindres coins de notre pays que ses plus anciens habitans — Oui, je voudrais vous voir en lieu sûr, Hélène, car je crains bien qu'avant peu l'étranger ne se répande autour de nous , et que nos soldats ne puissent plus lui disputer que les citadelles. Si vous étiez à l'abri dans quelque place

bien forte, je serais plus tranquille.... Ne pensez-vous pas? »

(r Vous savez bien, Lubbert, dit la jeune fille, queje ne consentirai jamais à quitter mon oncle , et, dans son état, dans cette saison , vous savez bien aussi... J'ai peur, ajouta-telle, que vous ne vouliez tant être sans crainte pour moi, afm d'aller ensuite vous battre comme votre frère; et pour qui seraient les craintes alors ? soyez juste. »

(( Vous ne l'êtes pas, Hélène, répondit Lubbert : vous m'avez fait promettre cent fois de ne jamais vous quitter, comme si ce n'était pas trop d'une et quand on devrait me montrer au doigt, m'appeler le lâche pour tout nom ; quand je devrais sortir de mon obscurité par la honte et devenir fameux à force d'infamie , je vous jure que je ne m'éloignerai pas; car il ne me manque qu'un seul courage , celui de vous affliger.»

15» UMB TU£SIIE

(( Ce ne serait pas du courage , dit-elle à voix basse — Si nous nous séparions, il n'y aurait pas seulepieiit entre nous les dangers

que vous poumez courir Regardez-moi,

Lubbert: vo^yez quelle figure j'ai.»

«Plus belle que jamais! » s'écria-t-il avec un sourire forcé.

« Ah ! reprit-elle avec un sourire plus doux et plus triste , vous-même , Lubbert , vous aimeriez mieux que je ressemblasse à notre bonne Madeleine, avec sa grosse santé et cette grosse tîgure qui nous a fait tant rire souvent. La mienne ne peut pas vous donner de gaké , Lubbert , et si vous la voyez dans vos rêves , je suis sûre que vos rêves même^v en sont tout attristés. »

(( Hélas ! dit-il, fût-elle cent fois plus pâle ( et il le dit exprès , car les joues d'Hélène étaient plus éclatantes que de coutume), fût-

elle cent fois plus pâle, je sentirais à la voir plus de bonheur que je n'en mérite — Quand je ne vous aimais pas encore, Hélène, je me suis souvent arrêté à regarder nos beaux paysages , à jouir de leurs bruits, de leurs ombres , de leurs lumières; à interroger la nature, à lui répondre; et je trouvais tout cela admirablement beau, admirablement riche, plein de choses qui seules m'allaientau cœur; mais quand je vous vois , je retrouve mieux que tout cela : la plus merveilleuse nature est pauvre auprès de vous; car celle où il me semblait voir mon âme réfléchie , c'est moins que vous, ce n'est plus moi.»

« Pourtant , reprit la jeune fille, quand

^automne reviendra — vous savez à la

chute des feuilles , Lubbert, la nature me rappellera à votre pensée.... Flétrie comme moi

avant l'hiver Et peut-être alors ne serai-je

plus pour vous qu'un souvenir S'il ne vous

IGO UVE TUHRIE

manque que le courage de m'afïliger , eh bien, ayez celui de supporter en homme »

«Vraiment, interrompit Lubbert avec un peu d'amertume, il faut que j'en aie pour vous entendre parler ainsi — Tout ce que vous me dites-là, voyez-vous, je n'en crois pas un mot , et je ne puis m'empêcher d'en souffrir, comme ceux qui , dans un théâtre , se tourmentent de leurs terreurs imaginaires. . . Vous vous trompez sur votre santé , Hélène; vous

êtes une enfant, ma bonne Hélène Votre

vue me donne trop de calme , entendez-vous bien cela?. . . Et si vous portiez dans votre sein quelque germe funeste , il ne serait pas possible que je me sentisse auprès de vous si confiant dans notre avenir: mon cœur partagerait vos pressentimens , comme il fait de tout ce qui est vraiment dans le vôtre. . . . Il ne vous faut qu'un peu de patience et de soins.»

M Et que vous restiez là, dit la jeune fille en l'inclinant doucement vers un siège , que vous restiez avec moi , quoi qu'il arrive — Comme cela je puis vivre encore long-temps,

deux fois plus qu'une autre, tant je dors peu

sinon, autant vaudra me tuer tout de suite : j'aurai de moins quelques jours trop cruels

pour m'y condamner Si je devais passer ma

vie avec vous, Lubbert, peut-être vous laisserais-je agir comme votre frère Arnold : je suis une enfant de l'Alsace, et j'ai appris de ma nourrice des chansons qui sont cause que plus d'un vieux soldat m'a embrassée. »

« Vraiment ? » dit Lubbert en riant.

« Oui , oui , et je vous les chanterai quelque jour, dit-elle tout bas.... mais notre bonne Alsace , reprit-elle , a assez de braves gens pour la défendre : moi , je n'ai que vous; et puissiez-vous me défendre contre

1G2 ITNE TUXRXS

mon ennemi î cai j'ai une peur affreuse de la mort. ))

« Tenez , obstinée que vous êtes , dit Lub-

bert, vous voyez bien que vous n'êtes pas

que vous n'avez pas le mal que vous pensez Car tout le monde sait cela.... Vous

n'avez qu'à le demander au premier venu , à votre Madeleine : quand on a ce mal-là , on fait toujours des projets pour l'avenir, des châteaux en Espagne, que sais-je? Et vous, c'est tout le contraire — Ainsi. ...»

(( Moi ? s'écria-t-elle avec cette vivacité soudaine qui la prenait souvent; moi? oh! j'en fais, Lubbert, j'en fais chaque jour de beaux, de longs projets. Si je vous les contais, vous seriez bien surpris de me trouver tant d'imagination, d'espoir, tant de folles fantaisies.... Mais, si loin que je regarde dans l'avenir, je vous vois à coté de moi, et je n'in-

DE COSAQUES. {6ô

vente rien que pour nous deux ensemble. H n'y a qu'un rêve où nous nous séparons , ajouta-t-elle: c'est celui qui me ressaisit souvent au milieu des espérances les plus douces , celui où je vois une mort prochaine me guetter pour me prendre. Là, je vous quitta, Lubbert , vous souhaitant de vivre longtemps , pour que j'existe encore dans votre âme en ce monde; là , je vous dis adieu — Mais pas avant, mon ami , de grâce; et s'il arrive qu'à la fin je fasse comme j'ai vu faire à des malades tels que moi, lorsqu'ils ont perdu toute raison , toute patience ; s'il arrive que je vous repousse , restez encore malgré moi. Alors je serai folle Plût à Dieu

que je le fusse aujourd'hui ! »

i< Dieu m'est témoin , dit Lubbert en se parlant à lui-même et en parcourant la chambre à grands pas, Dieu m'est témoin que jamais je n'ai hésité à te suivre comme

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ton ombre, toi, le meilleur, le plus beau de ses anges; toi^ le plus adoré! Mais, si l'on me disait : Viens Lubbert ! Lubbert , si tu restes tout périra, les tiens et toi; viens, ou le monde vat'exécrer, te mépriser, te maudire; viens , ou il n'y aura pas de malheur si afFreux qu'il ne vaille mieux que ta fortune , d'opprobre si vil qu'il ne vaille mieux que ton opprobre !. . . Si l'on me disait cela , si j'en étais sûr, et que pourtant je ne restasse point, puissé-je trouver pis que tous ces maux ensemble ! puissé-je mériter de la perdre , la perdre, la retrouver, et la reperdre encore deux fois ! »

(c Dieu vous entende ! Dieu vous bénisse , Lubbert ! dit Hélène , les yeux pleins de larmes... car j'ai eu bien peur quand j'ai vu que vous pleuriez comme je pourrais faire. »

Les deux amans , les deux amis, échangé-

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rent encore quelques paroles ; puis Lubbert courut chez son père , prit con,gé de lui jusqu'au lendemain , et , sellant un bon cheval, son favori , il se lança au grand galop sur la route qui menait à Colmar.

Oui, Lubbert, choisis ton meilleur coureur; arme tes mains d'un fouet qui le déchire et tes pieds d'éperons aigus; rougis les flancs de ton cheval; dépasse le vent, devance l'oiseau,., et reviens vite... ou plutôt, que ta monture , à peine lancée , s'arrête , qu'elle se cabre et te renverse; qu'elle se tue , qu'elle te blesse , et qu'on te relève mourant aux portes de la ville ; car la quitter un jour, vivre un jour encore — ahî malheureux , c'est trop !

Lubbert , en s'éloignant , passa sous les fenêtres d'Hélène : il arrêta son cheval , et lui dit encore un adieu qu'elle lui rendit vingt

fois. Le cheval maudit sautait d'impatience

Il entraîna son cavalier Lubbert tourna la

tête au détour de la rue , et vit Hélène qui

lui tendait la main puis, il ne la vit plus

il ne la verra plus.... Et plût à Dieu qu'Hélène fût morte à ce même moment !

Hélas ! en cet instant , Hélène ne songeait pas à la mort : l'amour de Lubbert lui faisait croire à une longue vie. Ne pouvant penser, pauvre innocente fille, qu'elle pût être privée d'une vie si heureuse, elle répétait vingt fois ce nom chéri ; elle disait aussi le sien, et il lui semblait que ce fût encore le même; elle riait, elle pleurait, envoyait mille baisers sur les traces du beau cavalier — « Car, il est beau , disait-elle ; il est bon ; il n'aime que moi — Vraiment, je lui ressemble, ajouta-t-elle , en se mirant avec complaisance : j'ai tout ses yeux; mais les siens sont plus grands; » et elle se retournait comme

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pour les voir ; et vraiment elle les voyait , et elle pleurait encore; car les femmes comme elle ont un cœur triste , et ce ne sont pas leurs peines qui les attendrissent le plus.

Ah ! pauvre Hélène ! il y aurait encore mille choses à dire de toi, et l'on voudrait tarder le plus long-temps possible à raconter la fin de tout ceci.

Le soir du jour où Lubberl partit en hâte pour Colmar, Arnold se dirigea à quelque distance de la ville, vers la chaumière d'une vieille paysanne dont la fille avait été sa nourrice. Brigitte, on eût pu le dire, était aussi un vieux soldat : elle avait servi près de quarante-huit ans , cantinière du régiment de dragons colonel-général, devenu depuis 10* de l'arme. Sa première bataille f\it Rosbach et sa dernière Austerlitz; ce qui n'empêchait pas qu'elle n'eût d'ailleurs

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fini , la brave Brigitte , ainsi qu'elle avait commencé : à Rosbach , elle avait sauvé les cravates de son étendard en les cachant sous ses jupons , et elle avait rapporté d'Austerlitz , dans son havre-sac , deux ou trois lambeaux de guidons russes et autrichiens qui servaient encore de trophées à sa chaumière : des bouts d'aigles à deux têtes pendaient enfumés au toit de la vieille ; ou bien, quand la grêle avait troué sa fenêtre, elle se servait des armoiries des Czars et des Césars pour boucher la vitre brisée..... Elle riait en les voyant-là, comme ferait le diable s'il essuyait ses pieds à l'étole du pape, et les montrait du doigt aux conscrits qui passaient.

Arnold entra dans la cabane sans être aperçu; car, de nuit comme de jour, Brigitte à peine fermait sa porte , disant qu'elle n'avait jamais pu tenir dans une place forte; qu'il n'y avait pas de voleurs dans son bon

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pays d'Alsace , et que la dent des loups n'était pas assez dure pour ses os.

(( Bonsoir, grand'mère, » dit Arnold à la vieille, qui, courbée dans l'ombre^ jurait toute seule au coin de son feu .

(( Qui vive ? » cria-t-elle , en saisissant un tison enflammé pour éclairer un peu la chaumière; « qui vive?... Est-ce toi , Rudig? »

« Non, grand'mère, » répondit Arnold, qui la nommait ainsi pour avoir été nourrisson de sa fille , « ce n'est pas votre petit-fils Rudig; c'est votre petit-fils Arnold qui vient vous dire adieu. »

« Déjà ! » dit Brigitte en reprenant son attitude; «déjà! et à peine si vous êtes entré... Asseyez-vous-là, » ajouta-t-elle en lui montrant l'autre coin de l'àtre, « et n'allez pas me

prêcher comme à votre ordinaire, fils de l'église ; car ce soir, vois-tu , je n'écouterais pas le bon Dieu lui-même, s'il s'en mêlait. »

« Qu'avez- vous donc, grand'-mère? » lui demanda Arnold en souriant.

— <( J'ai que j'avais moins froid quand j'étais au bivac qu'aujourd'hui sous mon toit. L'hiver ne vaut pas le diable à présent, et quant à cela , si le bon Dieu s'en mêle , on ne s'en douterait guère. »

« Pourquoi ne voulez - vous pas venir demeurer chez mon père ? » dit Arnold ;, en la couvrant d'un vieux manteau de dragon qui pendait à la muraille : « Vous savez bien que nous vous aimons tous ; et vous parleriez de guerre ensemble. »

« Bah î j'aime mieux camper dans le bois, conscrit, répondit-elle; et puis, votre

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père est un brave invalide ; mais il n'a vu la guerre qu'au commencement, et il est toujours à crier contre ce pauvre cher homme d'empereur ; et ça ne me convient pas. . . . Nous finirions par nous arracher les moustaches. Dans le temps, j'ai dit : Vive la république !. . . Tout d'même, c'était une bonne troupière aussi; mais elle a pris sa retraite; et à présent , Vive l'empereur!.. Une nuit, gelée comme celle-ci, la veille d'Austerlitz, j'ai entendu toute une armée , cavalerie, artillerie , infanterie, crier cela, pour ne rien dire des vivandières.. . . Bonnes Françaises ! ... Et c'était une armée qui , sans me flatter , savait faire taire le canon comme le faire beugler, quand elle disait bonjour à son empereur, ou bonsoir comme cette nuit-là — Les oreilles m'en cornent encore.... C'est la dernière fois que j'ai entendu des cent mille hommes crier vive l'Autre , tout près de mourir pour lui. . . . Car, le soir du lendemain , il y avait bien de ces

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voix-là qui n'ont pas répondu à l'appel ; el j'ai encore entendu crier vive l'empereur après la victoire , mais les blessés avaient beau s'en mêler , il y manquait du monde , et l'on voyait bien qu'il y avait de grands trous dans les rangs, n

Le nom d'Austerlitz avait poigne le cœur d'Arnold, et il ne put retenir un soupir.

K Bon ! reprit la vieille, voilà mon séminariste qui pleure ! . . . Ils sont bien morts , ceux-là, allez, et sans deprofundis. Il n'y a pas de quoi pleurer: il en reste — Il fallait voir, cette nuit de la veille, les bivacs s'allumer comme un coup de canon, et flamber sur toute la ligne, quand l'empereur vint voir si ses enfans dormaient! il fallait voir reluire la gueule des obusiers comme s'ils crachaient déjà du feu ! ... Ils avaient un air d'être là, tranquilles, à regarder la chose — Il fallait voir la

grande armée avec son petit empereur !.. Je ne dis rien de celui d'Autriche, qui vint nous faire visite après, ni de celui de Russie , qui nous demanda la permission de se sauver; car, le diable m'emporte si onaurait dit qu'ils étaient ses anciens; et François avait la tête de plus que lui , mais quand il le salua, il ne lui venait pas jusqu'au cœur... Tiens, j'ai soixantequinze ans, mais je voudrais encore y être, à voir tout ce monde-là, qui était poli avec nous , et ces chapeaux à plumes qui nous saluaient honnêtement. Ce n'est pas qu'on le

leur rendait: le Français n'est pas fier Oui,

je voudrais y être encore, à ramasser sous la mitraille mes pratiques de la grande armée quand le biscayen les jetait sur le dos, les bons ivrognes , ou être enterrée avec eux, en brave femme de troupe, dans les ornières d'une roue de canon , pour dire qu'on l'est ; car du diable si je tiens à ce qu'on m'enterre! Pas plus qu'à vivre, toute verte que je suis. )j

174 UlTE TUERIE

(( Grand'mère , dit Arnold tristement , si vous voulez encore voir la guerre, vous

n'avez qu'à venir avec moi, car j'y vais

Mon père m'y envoie , et c'est pour cela que je suis venu vous dire adieu, » ajouta-t-il en l'embrassant.

(( Vraiment! s écria la vieille , en le serrant

de toute sa force Eh bien, la jambe de bois

mériterait une jarretière en ruban rouge — Toi soldat! enfant: ça me fait plaisir, Arnold ; et je savais bien que le lait d'une fille à moi te reviendrait à la gorge ; que tu mâcherais un jour la cartouche au lieu de tes

chiens à'oremus Dieu nous bénisse! La

poudre, c'est un bon sevrage, Arnold; la poudre, l'eau-de-vie et un casque de dragon, ça pare plus de mauvais coups qu'un bourrelet... Car je veux que tu reviennes, mon enfant Et je m'en vas avec toi, ajouta-t-elle en

se levant. ... Et Rudig a bientôt quinze ans : il

peut venir aussi — Et nous partirons tous trois ensemble; et mordieu ! je finirai au son du canon — c'est dit! »

u Grand'mère , reprit Arnold , il vaut mieux en effet que vous ne restiez pas ici , car... Écoutez : il y a une chose qui va vous faire de la peine , ajouta-t-il en la forçant à se rasseoir — Le temps d'Austerlitz est passé, grand'mère, bien passé — nous sommes battus^ battus partout, et l'ennemi... n

« Ah! dit la vieille en riant de pitié ^ êtesvous aussi de ceux qui croient tous les contes qu'on fait depuis 1812?... La grande armée, l'empereur battus par ces chiens-là !. . . Ah ! ah ! ah !.. . comment pouvez-vous croire ces grosses bêtises, Arnold, vous qui êtes un savant, un avocat?... Demandez un peu à votre père, tout bavard qu'il est contre l'autre, demandez-lui un peu si notre empereur des Fran-

i7S VNE TUERIE

çais recule devant ces troupeaux de hongres, quand il a derrière lui ses braves régimens en muraille ; à moins que ce ne soit comme à Austerlitz , pour les attirer dans le trou , les foutus bêtes , et leur chauffer à coups de canon un bain dans le lac glacé.... J'en ris encore! » Et elle se frottait les mains.

(( C'est mon père qui me l'a dit , répondit Arnold; et les bulletins eux-mêmes... »

a Les bulletins sont des sacrés menteurs, interrompit Brigitte avec colère; et je suis bien aise de ne pas savoir lire, mordieu!... Mais je sais ce que c'est que tout ce mondelà: je les ai vus assez long-temps les uns et les autres; j'ai vu assez long-temps le drapeau tricolore aller tout seul d'un bout de champ de bataille à l'autre, et marcher, tête droite , au travers des baïonnettes , des carrés, des boulets, et leur passer sur le ventre.

et grimper sur leurs redoutes et leur fouetter ses morceaux par la gueule des batteries. . . Ne croyez pas qu'il puisse reculer, Arnold, ne le croyez pas! Je le connais, enfant; je l'ai vu quinze ans au feu : je sais ce qu'il peut faire et ne pas faire, entends-tu?;)

(( Hélas! répondit Arnold, ce temps est fini , grand'mère , et l'ennemi est en France à présent. »

i( Où dis-tu qu'il est , l'ennemi ? » s'écria la vieille sans faire un geste.

(( En France , en France , )) reprit Arnold en se courbant, et la tête dans ses mains.

« Lui ! ... » dit la vieille accablée ; car ce coup était trop pesant pour son obstination même. « C'est donc vrai tout ce qu'on a dit?» ajouta-t-elle avec une profonde consternation : (( l'empereur est donc mort, et tous mes

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anciens camarades aussi? 11 n'y a donc plus un seul de ceux que j'ai vus après Austerlitz ? Il n'y a donc plus un seul de vous , grenadiers-, voltigeurs, housards , cuirassiers , dragons du 10'?... L'ennemi en France!... Vous êtes donc tous morts?... C'est donc ça que les ministres comme vous se font soldats, Arnold?.. . Il n'y a donc plus de France , aussi ?. . . Ah! bon Dieu!... »

(( Ils sont vingt contre un , » dit Arnold.

K Oui-dà!» dit la vieille toujours abattue.

« Les plus braves ont des revers, » ajouta-t-il.

f<Oui, » dit-elle encore.

— «. Mais nous pouvons reprendre le dessus, grand'mère : on est plus fort chez soi. »

— f< Oui , Arnold... Pourtant nous les avons toujours battus chez eux, mon enfant. . . Ah! bon Dieu!...)) Et elle agitait ses vieux membres, comme pour en tirer une étincelle du feu qui reste aux vétérans.

(( Il faut vous mettre en sûreté , grand' mère, reprit le jeune homme, vouô et Rudig-... Mon père vous emmènera. »

f( Non! » s'écria-t-elle cette fois en revenant à elle-même : k Que le tonnerre m'écrase si je bouge, si je me sauve, moi ni le seul fils de ma seule fille, votre nourrice, Arnold!... Et votre père n'a pas perdu sajambe pour s'enfuir maintenant, j'en suis sûre... Non, mille bombes! je ne me suis jamais sauvée qu'à Rosbacli ; et depuis ce temps , sans parler de Saint-Cast, de Bergen, deMinden, de Friedberg, jeuxd'enfansde l'ancien régime, depuis ce temps j'ai toujours été en

18e UNE TUERIE

avant , et ma charrette marchait en tête de nos caissons, et mon hmonier a souvent brouté au fourrage des grands'gardes.... J'ai autant vidé de gibernes que de barriques, entendez-vous ? mordieu!... Et que le diable m'étrangle si je me dérange à mon âge!... Je veux être coupée en quatre si je romps d'une semelle , quand même ils seraient là, les brigands, pour nous éventrer, moi, Rudig, et vous-même, Arnold!... Je me fous d'eux à présent comme toujours!... Qu'ils me pendent, m'écorchent, ou me brûlent!... Eh!

qu'est-ce que cela me fait ? »

<( Pourtant , dit Arnold , s'ils venaient

Rudig... »

— « Eh bien , Rudig ... . Après ? ... Ru dig est fait pour mourir comme un autre — Quand ils seraient là vingt mille, je vous dis que je ne

remuerais pas J'ai vu nos grenadiers à Ma-

rengo — Et un jour que des conscrits pre-

naient la route par le mauvais bout , j'ai mis ma charrette en travers. » — « Bah! repritelle, quand ils seraient là, je ne le croirais pas encore — C'est impossible, l'ennemi en France!... Ah! ah!... l'ennemi en France!... Us ont trop mangé de raisin dans le temps en Champagne , les buveurs de bière ; et de

nos grapillons de mitraille aussi Ah! ah!

ah ! ah ! ... »

Tout à coup une voix à demi-étoufféecrie sourdement : « A vous! grand'mère Sauvez-vous!... » Et au même instant, un coup de pistolet brilla à la porte de la cabane et l'éclaira comme la foudre.

« Vive l'Empereur! » répondit la veille, à qui ce bruit bien connu, s'unissant à ses pensées du moment, rappela son cri de guerre, et qui, se sentant frappée, dit ainsi la seule prière qu'elle sût, «Vive l'Empereur ! ... » Et, comme un cavalier qu'une balle désar-

IgS UNE TUERIE

çonne, elle se laissa aller morte aux pieds d'Arnold, soudain redressé — Le vieux manteau de dragon retomba, linceul guerrier, sur le corps de la vieille dragonne.

11 était sept heures du matin ; le froid était vif; le soleil semblait se lever péniblement au-dessus des montagnes, et ses rayons pâlissaient sur la neige; la campagne n'avait pas d'ombre.

En ce moment, Lubbert la traversait au galop, revenant de Colmar. La veille, Hélène l'avait prié de s'y rendre sans retard pour en rapporter des titres importans déposés chez un notaire : son oncle voulait profiter d'un faible retour de vie pour mettre ordre à ses affaires , disait-il , et faire son testament en faveur d'Hélène.... Et moi, pensait-elle, je veux avoir quelque chose à lui léguer.

DE COSAQUES. IgS

Lubbert donc se hâtait, et se réjouissait de la vitesse de son cheval. A peine faisait-il attention à quelques sons qui se croisaient dans le lointain , comme ceux du tocsin quand il appelle au secours.... Le feu sans doute à quelque hameau , pensait-il ; et il se disait , en entendant les sons se répandre et se répondre : « Si jamais l'ennemi pénètre dans nos montagnes , voilà qui nous servira de télégraphe et de tambour.. . Nous en viendrons bien à bout. »

Tout-à-coup il aperçut de loin un piéton qui venait à lui, et ens'approchant, il crut reconnaître Hermann , palefrenier de son père. C'étiiit lui en effet, Hermann, un ancien cavalier, serviteur fidèle, homme d'un phlegme et d'un laconisme inexprimables, connu par son horreur pour toute marche à pied , si courte qu'elle pût être.

184 VJSH TUERIE

« C'est toi, Hermaiin î » dit Lubbert surpris, et se renversant sur la croupe de sa monture qu'il eut peine à retenir.

« C'est moi , » reprit l'autre , en passant sa main dans les crins du cheval.

• — (( Et où vas-tu? >^

— (( Au-devant de vous. >•>

« Pourquoi cela? » demanda Lubbert , à qui l'air calme de l'Alsacien ne donnait pas d'inquiétude.

« Votre père m'envoie , » répondit Hermann.

H Est-il si pressé de me voir ? » dit Lubbert en reprenant sa marche, et souriant à l'idée que son père avait hâte de l'embras-, ser malgré l'entretien de la veille.

DS COSAQUSS. 18K

u Courez, » dit Hennann en lâchant l'encolure.

« Mais parle donc î » reprit Lubbert im^ patienté « Tiens, monte derrière moi , paresseux, ajouta-t-il : je serais à la ville en moins de temps que tu n'en mettrais à t'expliquer — Saute l»

Et Hermann se plaça en croupe. Sa main, passée autour de Lubbert, eût pu sentir son cœur qui commençait à se troubler; mais Lubbert lui-même n'y prenait pas garde. Le cheval entama le terrain avec sa vigueur ordinaire , et ses hanches robustes soulevaient le palefrenier aussi aisément qu'un porte-manteau .

(( Bonne bête! » dit Lubbert en regardant la route fuir sous lui.

« Oui, dit Hermann.... Rendez-lui tout. »

— (( Pourquoi n'as-tu pas pris ton cheval cap-de-more ? C'est un bon coureur aussi, et je ne t'ai jamais vu aller sans lui seulement au cabaret. »

(f Mon cheval ? » reprit Hermann , en faisant un geste singulier.

— « Eh bien?...»

— (( 11 n'y a plus de chevaux chez nous. »

Lubbert se retourna à moitié en fronçant le sourcil. — (( Que veux-tu dire?...» Le coureur se ralentit un peu.

— (( Le toit de récurie est tombé cette nuit. »

((Tombé!... s'écrie Lubbert; on vient de le refaire. »

{( Le feu! » dit Hermann.

« C'est donc pour nous le tocsin? » demanda Lubbert ému de colère et d'inquiétude.

— « Oui. »

— (( Et mon père.\.. »

((Je l'ai sauvé , » répondit Hermann^ en avançant une main que la flamme avait à demi dévorée.

((Ah! dit Lubbert, rassuré et radouci,

reste, mon pauvre Hermann ;) et en même

temps il fit sentir l'éperon à son cheval. ((Arnold n'est pas blessé?» ajouta-t-il.

19S VNK TUEBXE

■ — « Je n'en sais rien. »

K Malédiction ! » dit Lubbert à demi-voix. . . « Et où le feu a-t-il pris ? »

- — « A l'écurie. »

« Est-ce la faute du palefrenier? » demanda Lubbert en se retournant encore.

« Moi! » répondit Hermann.

-. — (( Mais dis-moi donc comment le mal s'est fait... »

— c( Les cosaques sont venus cette nuit, et ils ont mis la ville à feu et à sang. »

Voilà ce qu'entendit Lubbert; voilà la plus longue phrase qu'Hermann eût jamais dite.... les mots les plus horribles qu'une

bouche humaine pût proférer ! . . . Voilà pourquoi Lubbert a poussé un tel cri, que son cheval s'est cabré d'épouvante comme s'il voulait fuir vers la nue.

Hermann fut renversé.... Lubbert rabattit de son poing le cheval contre terre, et de l'autre il couvrit ses flancs d'autant de coups de fouet que ses pieds furieux y plongeaient d'éperons.

L'étalon sauvage court moins vite , lorsqu'à ses côtés courent des loups affamés qui

l'excitent de toutes leurs dents Les quatre

fers de l'animal s'enflammaient en s'entrechoquant sur la neige, et se jetaient tant d'étincelles qu'on eût dit qu'ils s'éclaboussaient sur le torrent d'une lave.

Oui, même alors , le cheval eût couru moins vite ; et pourtant le cavalier fiit dix

190 UNE TUSHIE

fois prêt de se lancer à terre , croyant que sa monture restait en place.... Il était fou.... Et se penchant , vautré sur elle comme un tigre sur le dos d'une jument d'Afrique, il mêlait à sa crinière ses cheveux nus et hérissés.... Son manteau s'allongeait raide der-

rière lui , comme l'aile d'un vautour qui plane , ou une voile que le vent arrache à ses amures.

Que vous dirais-je?.. On ne peut chercher parfois à peindre que ce qui frappe les yeux — Car pour ce qui se passait dans l'àme deLubbert, lui-même n'en pouvait rien exprimer que par mille imprécations pas même achevées ; et il y a encore trop peu d'hommes qui aient éprouvé de telles passions, pour que le langage en soit trouvé , s'il existe.

Hélène! Hélène!... Ce nom plus chéri que jamais se choquait dans toutes les fibres de son

cerveau, tressaillait dans tous lesbattemens de son cœur et de ses artères fiévreuses. . . Il l'entendait dans chaque souffle que le vent poussait à son oreille , et au milieu du bruit de

sa course sur le verglas brisé — 11 le voyait se tracer en caractères sanglans, danser, s'agrandir, se rompre sur les nuages gris du

pâle horizon d -hiver Il y avait autour de

lui mille fantômes qui tous n'avaient qu'un même visage.

Mais il n'entendait pas le tocsin l'entourer comme d'un autre horizon d'échos et de tintemens sinistres , etjeter de toutes parts mille clameurs tremblantes, qui tantôt semblaient passer près de lui en lui laissant leur avis funèbre , et tantôt l'appeler de loin , comme si, messager rapide, ce fût le même son qui parcourût la contrée, semant son vol d'une longue traînée de cris lugubres... Il n'entendait pas ce bruit étra'nge et effrayant qui

199 UVE TVE&XS

semble sortir du sein de la terre lorsque beaucoup d'hommes s'agitent à sa surface, et que la crainte remue toute une fourmilière.

Ah! certes, il y a des instans où notre âme n'est plus en nous, et où nos sens s'égarent à

l'y chercher Lubbert arrivait sur une côte

d'où l'on découvrait la ville , et ses yeux s'attachaient en vain sur l'incendie : Lubbert ne le voyait pas; il ne voyait pas les paysans qui accouraient de toutes parts , à pied ou à cheval , et dont plusieurs s'efforçaient de le suivre en lui criant : « Qu'y a-t-il de nouveau? »

Voici la maison d'Hélène Le feu n'y est

pas — Personne à la fenêtre où il l'a vue la veille — Un des côtés est fermé; l'autre penche et se balance au vent sur la rue, retenu par un dernier clou.

Le cheval passe Lubbert a sauté à bas

Il s'arrête Il parle haut exprès, regardant toujours Personne!

La porte est entrouverte: il entre, il appelle — Personne ! . . . Un affreux désordre ! . . . Il parcourt la maison delà cave au grenier — Hélène , Hélène , montre-toi , fût-ce un fantôme!... Personne!... Nulle trace d'être vivant que du sang sur le plancher — De quel cœur a-t-il coulé?. . . Répondez I. . . Qui répondra ?. . . Personne ! ... Le paralytique lui-même est absent!... Où est-il?... «Vous savez bien, disait-elle, que je ne quitterai jamais le vieillard. »

Lubbert court à travers la ville — Ah!

qu'elle est affreuse la scène à laquelle il ne prend pas garde!... Tant de mal en une nuit!... Il atteint sa maison : elle brûle encore— Son père est sur le seuil , tenant par la bride le cheval revenu sans son maître

194 17IffS TUERIE

Il prend son fils dans ses bras : il l'entraîne en le couvrant de baisers et de larmes. ... «De quoi donc voulez-vous me consoler?» dit

Lubbert. — «Arnold vit, » dit le capitaine

Et il mentait. « Ne me donnez pas le change,

mon père, s'écria le jeune homme Qu'est-

elle devenue? S'est-elle cachée? L'ont-ils

emmenée , blessée ? Elle est donc

morte?... »

Un étroit embrassement fut la seule réponse de son père.

« Morte !...» reprit Lubbert en se dégageant; «morte de peur ?... L'ont-ils tuée?... Comment?... »

« Hélas ! mon pauvre enfant , dit le capitaine , il vaut mieux qu'ils l'aient tuée , les infâmes!.... »

Lubbert comprit aussitôt . . . Ses deux poings

DE COSAQVSS. 198

frappèrent et couvrirent ses yeux Mais

l'image horrible ne put lui être cachée : l'atroce vérité tenait toute son âme.

Et il faut le dire, ce qu'il éprouva d'abord, ce fut moins rage ou douleur, qu'une profonde et inexprimable pitié pour cette malheureuse jeune fille ; il sentit moins son propre désespoir que l'horreur d'une telle destinée. Mais il ne pensa pas comme son père, qu'il valût mieux qu'elle fût morte ; et il aurait bien voulu la voir pour se prosterner à ses pieds, pour les arroser de baisers et de pleurs.

Puis, la rage le prit... Il s'élança sur un faisceau d'armes pendu sous le portrait de Kléber , et dégauia le sabre d'honneur que son père avait gagné dans la campagne de Hollande.

« Lubbert ! Lubbert! » s'écria le capitaine

1^ VJSIB TUERIE

en se jetant après lui, « veux-tu te tuer, me faire mourir?... Le pauvre Arnold, Lubbert, je ne sais ce qu'il est devenu. .. »

« Me tuer ! répondit le jeune homme ; vous faire mourir !... me tuer tant qu'il y aura une goutte de leur sang à verser, à boire ! Me prenez -vous pour un lâche , capitaine , pour un fou ?. . . Vous faire mourir !. . . Non ! non ! réjouissez-vous , vieux soldat : vous allez revivre au contraire; car j'en vais autant égorger, croyez-moi, en un seul jour, que vous dans toute une guerre. . . .Et s'ils ont des femmes avec eux , des enfans , je veux être damné si je vous les amène ! »

« Oui, s'écria le capitaine , assemblezvous , courez : vous pouvez encore les joindre Et tuez-en le plus que vous pourrez. . .

Je voudrais bien te suivre, mon fils, ajouta-t-il tristement ; mais ma maudite jambe de bois

ne peut même me soutenir.» Et en effet, le vétéran , en défendant vaillamment sa maison avec ses domestiques , avait essuyé plusieurs coups de feu dont l'un avait fracassé son appui.

« Je leur ferai payer chèrement, même cette blessure , répondit Lubbert — Adieu, mon père — Embrassez-moi Si vous m'embrassez au retour, vous reconnaîtrez l'odeur du sang étranger.... Adieu — »

(( Hélas , dit Saurfield , en le retenant encore dans ses bras, que ton frère n'est-il avec toi!... Arnold!... Arnold! où es- tu?... Mes pauvres enfans !...)> — « Oui, dit Lubbert, Arnold! Hélène!... Oh ! Hélène!... » ajouta-t-il avec de grands cris ; et alors, au lieu de partir, il s'assit par terre, et pleura avec de tels sanglots, qu'un enfant, fils d'Hermann, qui regardait , la main posée sur la porte , se

198 VNK TUERIE

prit soudain à pleurer lui-même et à crier d'efTroi.

(f Tu étais comme lui , » dit le malheureux en portant ses yeux sur l'enfant, )) douce, belle, innocente, timide; et tu n'aurais, comme lui , pu voir pleurer personne sans pleurer aussi ; et tu avais peur de la mort comme il a peur seul dans l'ombre... Ils t'aimaient tous, les enfans... Chacun t'aimait... Moi seul, Hélène^ moi seul... Oh ! je n'ai pu te défendre ; maisje vais te venger. , . Allons ! »

Il se releva, ceignit le fourreau de son sabre , revint à son cheval , jeta deux pistolets dans ses fontes, chercha si dans sa poche était ce long couteau qui l'avait aidé à défendre son père , sauta en selle , et regardant le capitaine , fit un geste et se dirigea au galop vers la maison de ville.

Arnold! pensait le vétéran ensuivant son fils des yeux, Arnold, reviendras-tu avec lui?... Reviendras-tu, Lubbert? 0 patrie! perdrais-je mes deux fils pour toi?.. Ai-je bien encore deux fils à perdre?

(( A moi! à moi! » s'écria Lubbert en se précipitant dans la salle commune où la foule des habitans se pressait, mêlée aux paysans assemblés par le bruit du tocsin; (( A moi, gens d'Alsace !.. Voulez-vous m'entendre ? Voulez-vous me suivre? »

On était là, ne sachant que faire... Chacun parlait. . . Toutes les bouches se turent, tous les regards se portèrent sur Lubbert. . , Les hommes ne sont jamais si attentifs que lorsqu'ils sont dans la peine... Lubbert sauta sur une table , disant :

if 11 y en a beaucoup ici que je connais et

WO UNE TUZRIE

qui me connaissent. ... Je ne parle pas de ceux de la ville, dont plusieurs ont bien connu mon grand-père , homme qui a fait du bien au pays »

«Das ist wahrl )) (cela est vrai), dirent plusieurs bourgeois.]

« Je parle, reprit Lubbert, de nos amis d'alentour : j'ai chassé plus d'une fois le lo'up avec eux ; j'ai souvent passé la nuit dans leurs maisons, au milieu des bois, et j'ai bercé leurs enfans quand leurs femmes avaient à faire. »

« Cela est vrai! dirent plusieurs paysans — Lubbert, Lubbert Saurfield! le fils aîné de la jambe de bois Laissez-le dire. »

« Oui, oui, continua Lubbert en prononçant leurs noms..!, et je les connais tous pour

braves gens, bons Français et vrais Alsaciens. »

« Cela est vrai ! » cria-t-on de toutes parts.

« Eh bien! si cela est vrai, dit Lubbert en élevant la voix, Dieu me damne ! que faitesvous donc ici?... Perdez encore un peu de temps, et vous ne pourrez plus les atteindre— Car je pense bien que c'est ce que vous voulez — Ils emporteront leur butin, et nous ne pourrons plus tuer que les traînards . . . Faisons vite! camarades Que ceux qui sont à

cheval courent leur couper le chemin, et les forcent d'attendre jusqu'à ce que les gens

à pied arrivent Si vous voulez m'en croire,

il n'y en a pas un qui dormira la nuit prochaine : nous en tuerons autant qu'il y en aura — Cela vous plaît-il.^ »

« Très-bien ! très-bien ! » cria-t-on encore. Lubbert s'élança vers la place, et la foule

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