‹ Dubois cardinal, proverbe historiqueChapitre 16 sur 16 · VS TUERIE · texte numérisé non relu

VS TUERIE

au repos... tenant encore dans leurs fortes mains l'outil laborieux dont ils s'étaient fait une arme vaillante... Insensibles à la joie du triomphe comme aux pleurs dont il était payé à cause d'eux.... libres de tout grâce à une mort si belle , et n'ayant pour gloire que les regrets d'hommes simples, obscurs comme eux et nobles de cœur.

Quand une population se lève , la famille est là pour compter ses pertes après le combat. . . Nos Alsaciens avaient chèrement acheté le succès : entre ceux qui s'étaient montrés les plus impitoyables, plusieurs versaient des larmes amères en pressant dans leurs mains

la main glacée d'un frère ou d'un ami

Leur chagrin était muet; la joie des autres était bruyante : malgré ce quelle coûte , la victoire enivre.

Enfin on revint sur ses pas lentement ,

mais sans faire de halte j et à mesure qu'ils approchaient de la ville, nos gens chantaient bel et bien en chœur, comme savent faire tous ceux qui parlent cette langue si dure de l'Allemagne. La troupe suivait ainsi la vallée, s'éclairant de branches de sapin : on eût dit un convoi , car cette harmonie même était triste.

Aussi Lubbert l'écoutait — Et il y avait parmi ces chansons quelques-unes de celles qui étaient cause que plus d'un vieux soldat avait embrassé Hélène quand elle était petite. Rudig marchait près de lui , son arme encore chargée , et cherchant s'il ne voyait pas quelque fuyard se glisser dans l'ombre. Il parlait à Lubbert de Brigitte et d'Arnold; mais Lubbert ne répondait pas Il tremblait de tout son corps sur son cheval

Son père, accouru au milieu de la nuit

avec une foule de femmes et d'enfans pour recevoir les vainqueurs , ne le vit point parmi eux, et son cœur saigna Il saigna encore quand il le revit.... Lubbert, avec Hermann, lui rapportait le corps d'Arnold... Le vétéran embrassa ses deux fils

C'était lui , le bon père , qui dès le matin avait recueilli les restes d'Hélène.... Lubbert

ne les vit qu'enveloppés du linceul Ce

fut près d'eux qu'ilse reposa... Le lendemain, on les porta en terre avec le corps d'Arnold, et l'on fit un service pour tous ceux qui avaient péri dans le saccage et dans le combat.

La foule suivait au milieu des rues encore encombrées des traces du pillage et de l'incendie. Elle se pressait en pleurs dans l'église; et un pasteur lutbérien parla en chaire

DX COSAQUSS. «4T

de ceux qui étaient morts par l'étranger et pour le pays.

Lubbert cependant , prosterné devant une feierre recouverte d'un drap blanc, ne sentait même pas sa douleur et n'entendait pas ses sanglots. . . Puis il dit du fond de son cœur :

(( Pardonne si je viens à toi avec tant de monde... Je serai seul une autre fois... et il y en a plusieurs parmi eux qui t'ont vengée, plusieurs qui te regrettent , et parlent du bien que tu leur as fait... Écoute ce qu'ils disent.. . Écoute-moi... peut-être leurs plaintes aussi iront jusqu'à toi, passant par ma bouche.

« Mon Dieu! qu'est-ce donc que la mort, si le plus que je puisse, c'est imaginer que peut-être tu m'entendras, toi?

248 VÎ9TË TUEBZX

« Qu est-elle, si de nous deux je suis le seul maintenant qui aime et qui souffre ? Qu'est-elle, si l'on peut avoir tant de joie à

la donner?.... ah! je l'ai bien senti hier

tant de désespoir à la pleurer... Toujours, toujours!

« Moi t ou vivant, ne te reverrai-je jamais? Ta pensée, pur souffle de ton âme, ne me quitte point... elle est là!.. Ton àme dégagée de ton corps est-elle moins puissante? Ne peut-elle donc franchir ce qui est entre nous , comme elle faisait quand nous nous séparions?.. Ah! Dieu! quelle est donc cette distance que ton âme délivrée ne peut plus franchir , cette absence qui maintenant la retient elle aussi loin de moi?

«Reviens, Hélène, reviens... Quelprodige m'étonnerait, m'effraierait, s'il te ramène à ton ami?.. Et je ne crains point que ton ombre

me fasse un seul reproche : j'ai toujours été bien pour toi, n'est-ce pas Hélène?.. Ils disent que j'ai un mauvais caractère , mais toi... je n'ai pas ce chagrin ordinaire à ceux qui ont perdu ce qu'ils aiment : je ne t'en ai jamais causé... Mon pauvre frère , mon père désolé , notre bonne France abattue, à peine si je m'en souviens, Hélène... mais toi !..

« Pas un reproche, malheureux !... Et où étais-je quand ils sont venus?.. Quand tuavais un peu d'ennui , quand tu souffrais un peu , j'étais là... Et lorsque tu les a vus, tu ne m'as pas vu, moi!.. Oh! mon Dieu! mon Dieu!..» Toutes les idées de Lubbert se perdirent de

nouveau ou ce qu'il pensa , ce n'est pas

autre qui peut le dire.

Lubbert alla rejoindre l'armée, et partout se montra , comme le premier jour, impitoyableenvers l'ennemi. . . Un soir, un homme

2S0 UNE TUEUIE

arrive chez son père , poussant au galop un cheval de poste essoufïlé: c'était Hermann.

«Paris est pris! dit-il, mon capitaine. »

Le vétéran baissa la tête sans répondre.

« — Votre fils a été tué le jour même. »

Saurfield ôta le crêpe qu'il portait au bras pour Arnold , et en voila le portrait de Kléber.

Ce crêpe y était encore le jour où, un mois après la mort du capitaine , six semaines après Waterloo , ce portrait fut vendu à l'encan avec ses meubles. Saurfield ne laissait pas d'héritier, et ce fut l'état qui lui succéda par déshérence.

Famille de malheureux détruite — famille de citoyens.

«Les scélérats!..» disait parfois Hermann.

Page 1