‹ Dubois cardinal, proverbe historiqueChapitre 15 sur 16 · nsar£ theaix · texte numérisé non relu

nsar£ theaix

l'y suivit, heurtant contre les portes et se joignant à celle qui se pressait autour de la maison de ville.

(( Vite ! vite ! poursuivons les brigands ! » Ce ne fut bientôt qu'un cri — Vainement quelques vieillards parlaient-ils d'un reste d'incendie à éteindre, de prudence ou d'apprêts: l'impulsion était donnée; et les masses ont cela de bon, entraînées qu'elles sont à-lafois par leur élan , leur poids , leur ardeur , fortes, alertes, généreuses, qu'une fois en branle on ne les retient pas ; on ne les guide même qu'en les devançant; et c'est parce qu'il les devança que Lubbert, guida ce jour-là, ses braves compatriotes.

Honneur à l'Alsace, fertile pour la paix , féconde pour la guerre î L'Alsace qui , du côté de l'ennemi, se tourne, immense forteresse, avec son vaillant peuple pour garnison,

le Rhin pour fossé, pour bastions Béfort, Schélestat, Haguenau , Kehl, où sont venus vieillir et s'user tant de sièges; Strasbourg qui nous garderait à lui seul , et , du haut de sa tour renommée, montrait notre drapeau à l'Allemagne ! L'Alsace qui , derrière ce rempart, travaille pour la richesse de la France de toute la vigueur de son sol, de toute l'industrie de ses mille fabriques ; produit pour les riches et pour les pauvres , nous fournit fantassins, cavaliers... onsait ce qu'ils sont... les arme, les monte, les paie, les caserne près de glorieux champs de bataille, pourrait suffire à former une armée , suffirait à ses propres besoins et à l'orgueil de la France !

Et il n'y a pas long-temps que l'Alsace a porté jusqu'au Rhin notre frontière; mais, par ma foi ! dans ce peu de temps , elle a assez servi la nation ! ... La langue seule n'v est

pas française : aussi bien, pendant vingtcinq années, nous avons eu besoin de soldats qui parlassent allemand. . . . Les housards hongrois peuvent dire ce que sont les housards d'Alsace, et la maison d'Autriche n'a jamais tant pleuré ce membre arraché à l'empire, que lorsqu'il s'est armé contre elle

Grâce à l'Alsace, la France est la patrie de Kléber!

Voyez ces braves gens : leur ville brûle encore; ils ne savent trop quel chemin a pris l'ennemi ni quel est son nombre : ils n'ont appris son arrivée en France que par ses ravages chez eux ; ils n'ont pas de chef; à peine trouvent-ils tous des armes : pourtant ils s'élancent à sa poursuite ; les piétons suivent les cavaliers tous sont sûrs de l'atteindre.

Ils ne s'arrêtèrent qu'un moment, devant

leur église, car l'Alsacien est tolérant, mais dévot. Cette église servait à-la-fois aux protestans et aux catholiques — Lubbert seul passa, impatient; et d'ailleurs de quoi eûtil remercié Dieu?... Quant à demander, il ne demandait rien qu'à lui-même, à sa rage et à son cheval.

Il attendit ses compagnons devant la porte d'Hélène — « Où sont ses restes? pensait-il; qui donc m'aime assez pour les avoir recueillis ?. . . Ah ! c'est de la vue d'autres morts que je veux d'abord repaître mes yeux!... En avant! frères, en avant! w

Enfin la course commence. . . De grands cris l'animent et la dirigent Des femmes exhortent la foule armée ; des enfans voudraient s'y cacher pour qu'on les laissât venir. . . Et quand on atteignit la porte de la ville, on se battait à qui passerait le premier ,

comme si ce fut pour fuir et non pour poursuivre.

Là se tenait le capitaine Saurfield, portant des cartouches dans le pli de son manteau— et il en faisait aumône à ceux qui étaient moins pourvus. Le vieillard, tout en plaçant sa main pleine dans les mains tendues, guettait si quelqu'un ne sortirait pas de la foule pour lui dire : « C'est moi , père , c'est Arnold...» ou bien: «Votre fils Arnold, capitaine, est là derrière qui vient. » Or, il ne vit que son fils Lubbert qui lui cria encore adieu. Hermann le suivait, ayant trouvé une monture , et répétant parfois cette brève parole : (c Allons î »

Ainsi que Lubbert l'avait dit, cavaliers et piétons se séparèrent : les uns , par la vallée, suivirent la trace de l'ennemi ; les autres prirent vm chemin qui s'étendait sur la monta-

^ne. Ce chemin était plus long, mais praticable, et il aboutissait au point où la côte, se rapprochant du Rhin , s'inclinait vers la route bordant le fleuve. C'était à ce défilé qu'il fallait devancer l'ennemi; sans quoi pas de vengeance. On avait presque onze lieues à faire; il était huit heures et plus du matin : l'ennemi avait d'avance bien près de deux heures... Plus vite donc, plus vite!

Pourtant les chevaux filaient grand train. La montée n'était pas très-roide; la neige criait sous leurs pieds; plusieurs chiens à longs poils devançaient en aboyant la troupe ; le vent secouait les crinières ; le ciel était froid; et, lâchant la bride, plus d'un cavalier boutonnait sa veste ou rabattait son bonnet fourré... Lubbert courait devant , tête nue.

Le plus grand nombre chevauchait à cru ;

plusieurs menaient en croupe un frère , un ami , un voisin , trop faible pour faire à pied la route. La plupart portaient un sabre qui jadis avait servi eux ou leurs pères ; d'autres avaient des carabines , des pistolets ; il y en avait un (celui-là allait devant avec les premiers) qui n'était armé que d'un fléau, et le faisait battre au vent, comme un guidon, au-dessus de sa tête.

Ils étaient environ trois cents , tous hardis et bons cavaliers; ils galoppaient sans tenir de rang, aussi pressés qu'ils le pouvaient sur la route. On n'entendait que le pas des chevaux et les sifflemens dont leurs maîtres excitaient leur marche Lubbert courait toujours en avant.

Ils passèrent près de la cabane de la vieille Brigitte : un cadavregisait devant la porte.... Lubbert le regarda, et fit faire brusquement

D£ COSAQUZS. 206

tin saut de côté à son cheval; puis, se retournant, il vit une part de la troupe sauter par-dessus le corps — Hermann, qui s'était arrêté , le rejoignit et lui dit : u C'est votre frère. )) Lubbert fit un ligne et pressa plus vivement sa monture.

Mais elle était fatiguée de sa première course : elle se ralentissait et respirait à grand

bruit En ce moment, un cheval errant vint

à eux qui s'était échappé de la ville pendant le tumulte de la nuit : c'était une jeune et bonne bête que Lubbert avait dressée pour Hélène — D'un saut il fut sur sa croupe, et, saisissant un bout de licol : « Sers ta maîtresse, » dit-il; et il eut bientôt devancé de nouveau ses compagnons.

Enfin les voilà sur le plateau, qui s'allonge au loin devant eux : le galop redoubla de vitesse Ils virent de là, dans la vallée, la

troupe à pied s'avancer rapidemeiU Un

grand cri partit du plateau un grand cri

remonta de sa base... Quelques éclats de gaî té s'y mêlèrent parmi les cavaliers; car l'un d'eux, connu d'un grand nombre pour sa bonne humeur, riait aux dépens des piétons , et le rire passa de bouche en bouche , interrompu seulement là où se trouvaient des hommes qui, la nuit, avaient fait quelque perte sanglante. Ceux-là pressaient les autres, et hâtée par son propre élan, la course devenait toujours plus rapide... Bientôt les piétons les virent d'en bas disparaître comme une volée d'oiseaux.

Ils se hâtaient eux-mêmes après l'ennemi, se guidant sur des pas d'hommes et de chevaux qui s'effaçaient les uns les autres sur la neige. On y voyait aussi le sillon de voitures pesamment chargées et les traces du bétail emmené par les pillards. Tout cela

animait nos gens , et souvent les moins avancés débordaient, en courant , les premiers , par les flancs de la troupe , ou passaient sous les bras de leurs compagnons, comme fait un chasseur entre les branches d'un bois , lorsqu'il se presse sur la piste.

Ils marchent donc, ils marchent.... quinze cents environ , sans halte , sans traînards , sans chefs et sans ordre , cherchant la guerre de leur seul courage , de leur seule haine, de leur seul élan — Régiment, levée en masse, deux fortes armes pour la guerre : le premier la sert de sa discipline, de ses mouvemens , de son ensemble ; maniable et et ferme, souple et solide comme une bonne épée; c'est la voix de son chef qui le meut et l'anime; il va sans autrse cris que ceux du commandement : il se forme en carré et s'asseoit comme un basiton sur le sol, se serre en colonne et bat comme un bélier les

91S VKE TUERIX

redoutes , ou s'éparpille en tirailleurs , ou se déploie en muraille , faisant feu par tous ses créneaux ; il peut avancer, faire retraite , ou garder sa place.

La levée en masse est forte par le mouvement : il faut qu'elle aille ; toutes les armes lui sont bonnes : fourches , fusils de chasse ^ haches et faulx ; elle confond ses cris et ses coups; elle enveloppe, elle inonde, elle entraîne. Ce qui la dirige , c'est le regard de tous découvrant l'ennemi; ce qui l'anime, c'est une même âme répandue dans mille corps, une haine et une ardeur communes. Elle tombe pêle-mêle sur l'ennemi , comme un arbre touffu jeté bas par un orage, et l'écrase de son poids, de son tronc, de ses mille rameaux. Le régiment, c'est la guerre de science et de calcul ; la levée en masse , c'est la (Tuerre d'instinct et de nécessité: celui-là est bon pour la conquête , celle-ci pour

DE COSAQUES. ^i;;

la défense dn pays ; il favit être soldat pour le premier : prenez tout pour la seconde, ouvriers, miliciens, paysans: il suffît qu'ils veuillent et qu'ils aient leur cause à venger.

Ils marchaient depuis bientôtcinq heures et allaient faire halte un instant , quand soudain , suivant un détour que faisait la vallée en s'élargissant un peu , ils découvrirent enfin ce qu'ils cherchaient, les braves gens , mais ils ne le tenaient pas encore.

La troupe s'arrêta avec un grand bruit, se répandant à droite et à gauche , comme un torrent qui remonte un obstacle et s'apprête à le franchir. . . « Les voilà ! les voilà. . . Dieu soit loué!..)) Ils reprirent haleine, essuyant leurs fronts qui, malgré l'hiver, étaient couverts de sueur. Les uns s'appuyèrent sur leurs armes, d'autres s'assirent sur la neige, et ils en pressaient des poignées contre leurs lèvres altérées.

914 UNE Tucais

L'ennemi était arrêté à trois quarts de lieue environ : il avait allumé de grands feux, et se repaissait en se délassant aussi. Il comptait à peu près quatorze cents hommes , dont un quart à cheval, cosaques irréguliers; le reste était un ramassis de toutes les nations alors liguées contre nous ; si bien qu'il y avait là à se venger de toutes. Ce corps à pied n'était pas sans quelque discipline; son chef était russe et ne manquait pas d'audace.

Ils avaient traversé le Rhin au-dessus du défilé où il fallait que les nôtres les prévinssent, et s'étaient jetés, pour faire du butin, sur la partie du pays où ils savaient n'avoir ni troupes ni forts à rencontrer.

Dans leur halte ils se gardaient à peine , comptant sur la rapidité de leur marche et sur l'effroi qu'ils avaient laissé derrière eux. Cependant, ils aperçurent bientôt les paysans à leur poursuite , s'apprêtèrent à les re-

ce voir, et faisant filer d'un côté leurs charriots , de l'autre ils envoyèrent les cosaques au-devant de notre troupe. Leur infanterie se disposa à les appuyer.

A cette vue , les gens d'Alsace montrèrent bien tout l'instinct guerrier qui leur est naturel ; car il n'y avait que fort peu d'anciens soldats parmi eux , les vétérans qui ne servaient plus à cette époque n'étant guère en état de courir la campagne. Tout se fit de premier mouvement et de bonne volonté, par cette seule intelligence qui fait deviner aux uns et comprendre aux autres. La guerre est trop savante à présent pour le peuple , mais quand il la fait il sait s'y prendre , et sa manière n'est pas encore la plus mauvaise : ce n'est pas une partie d'échecs où tout se décide avec un roi pris, et où une bataille perdue perd un empire.

2iG VNX. TUEB.IE

Ils se séparèrent à droite et à gauche de la vallée, se logeant dans les brousailles qui garnissaient le bas des coteaux. Les paysans armés de faulx longeaient les deux bords du vallon; ceux qui portaient des arnîes à feu filaient plus haut sur la côte , ayant en troisième rang les hommes qui n'avaient que des fourches ou des haches. Quelques femmes étaient parmi ces derniers, et se montraient les plus ardentes.

Les cosaques avançaient au galop , pleins de mépris et de confiance : ils étaient soûls... Laissez-les faire!., et, au moment où ils s'en-

■jST*

gageaient entre les haies d'Alsaciens , un feu de file ajusté par ces adroits chasseurs, une grêle de pierres lancée par le troisième rang, le premier fauchant les chevaux de ceux qui voulaient atteindre les paysans sur la côte... Voilà qui leur apprit , les brigands , à venir s'en prendre aux bonnes gens d'Alsace. . . Voilà

BB COSAQUES. SlT

qui, deux autres dis encore , les fit. tourner bride en hurlant; et s'il y en eut peu qui s'enfuirent , c'est qu'un bon coup de fusil vous arrête où il vous prend... Criez donc hourrah encore !

Ah! ah!., il fallait les voir, les maudits , soûlés d'eau-de-vie et de pillage, aller cuver leur ivresse sur la neige , et tomber tout du long dans leur sang , leurs hautes lances aussi... Il fallait voir nos paysans courir joyeusement sur eux, tailler leurs barbes à grands coups de hache, et mettre en tas avec la fourche ceux que la faulx avait abattus !.. Faites, Alsaciens î cette moisson est bonne.

Et il n'eût pas été besoin de les encourager, je vous assure... Le goût du sang étranger est naturel aux hommes des frontières , et ceux-ci commençaient à en avoir la tête un peu échauffée... Ils virent donc avec joie l'in-

ti% ÙN-S TUE HIC

•fanterie des autres s'ébranler en assez bon ordre , et détacher vers eux la moitié de son monde à peu près , ralliant les fuyards , et chassant à coups de baïonnettes les chevaux sans cavaliers qui venaient se jeter dans lés rangs.

Plusieurs des nôtres voulaient courir à eux- . . f< Non I non ! » cria-t-on de toutes parts : laissez-les venir... Nos camarades aurontplus de temps pour les prendre à dos. « D'autres voix criaient encore : «Ventre à terre, frères, quand ils mettront en joue!.. Puis nous leur tomberons dessus. . . Ne tirez qu'à deux pas. . . C'est bien . . . Ventre à terre ! »

Et pourtant les têtes seulement s'inclinèrent curieuses , car ce fut pour mieux voir la chose, au moment où le premier rangdcJ^ autres s'agenouilla sous une double ligne de fusils qui, au-dessus des siens, s'abaissèrê'nt

]D£ COSAQUES. '2i9

obliquement à droite et à gauche* Deux amples jets de feu flambèrent en s'écartant de même, et, traçant au départ un large angle enflammé , chassèrent les balles sur les deux côtés du vallon.

Un grand cri fut la réponse des paysans... uEn avant! en avant I camarades î^j Mais plusieurs qui criaient en avant n'étaient que trop bien retenus sur la place ; d'autres gisaient sans voix et sans vie. 11 est beau de mourir dans de tels combats; il est cruel de mourir quand ils commencent:

Les paysans s'élancèrent au-devant de Tennemi , se ruant dans le vallon comme un troupeau de loups enragés... Soudain ils le virent se retirer en hâte , laissant derrière lui quelques volées de coups de fusils, bon nombre de tirailleurs , et une partie de ses cosaques ralliés.

22a VffE TUERIE

Car au moment où il allait se porter en avant avec l'autre part de sa troupe, l'œil exercé du chef russe avait reconnu en arrière, sur sa droite , un gros de cavaliers qui suivait le bord de la montagne, et qui, avant une heure , allait lui couper sa retraite s'il perdait, lui^ un seul moment.

11 avait donc rappelé son détachement, et contenant l'attaque de son mieux, il se dirigeait rapidement vers le point où filaient les charriots , se faisant précéder du faible reste de ses cavaliers.

La marche des paysans fut en effet ralentie par une continuelle et terrible escarmouche avec les tirailleurs à pied et à cheval : ceux- ci luttaient en désespérés ^ connaissant tout le danger de leur position, et sachant bien qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre.

DE COSAQUES. oo;

La vallée retentissait, en étincelant comme une forge immense; mais les coups ne frappaient pas en mesure : ils croisaient en désordre leurs bruits confondus pêle-mêle ainsi que les combattans. Les cris , le son des armes , c'étaient les seules fanfares dans cette bataille d'homme à homme. La mêlée s'éclaircissait à chaque instant comme une forêt livrée aux bûcherons, et le sol se mouillait de sang, sueur des braves.

Les nôtres cependant gagnaient du terrain , et leurs balles avaient toujours moins de chemin à faire pour s'approcher du gros de l'ennemi. Il était deux heures et plus: le ciel sans nuages montrait le soleil qui se baissait vers le couchant Des loups affamés commençaient à rôder à l'entrée du vallon... Bon signe !

Ce fut alors que Lubbert et les siens aper-

222 UNE TUXRIE

curent la flamme des fusils qui long-temps avant avaient porté leurs bruits jusqu'à eux, et comme des coups de tocsin les appelaient et hâtaient leur course.

Et de toute façon il était temps qu'elle atteignit son terme : les bons chevaux alsaciens commençaient à se lasser, et l'ennemi s'approchait du passage où il fallait le prévenir.

i( A moi ! à moi ! criait Lubbert : nous les tenons ! » IMais il avait une peur affreuse : il voyait bien que sa proie allait lui échapper. . . Tout à coup elle disparaît à ses yeux, un mouvement de terrain lui cachant de nouveau la vallée... et alors il n'en courut que plus vite.

Or, tandis que gens de pied et de cheval se pressent après l'ennemi, un enfant,

DE COSAQUSS. 225

Rudig, le petit-fils de Brigitte, le suivait aussi sans relâche de plus près que tous les autres; et depuis plus de huit heures il s'attachait à sa trace, seul avec son fusil...

La veille , sorti le soir pour une chasse à l'affût, Rudig avait été saisi par les cosaques. C'était lui qui, malgré leurs menaces, avait averti sa grand'mère; et, à la faveur de la nuit, il était parvenu à s'échapper, atteint

seulement d'une balle à f épaule Puis il

revint dans la cabane, heurta contre la porte

le cadavre d'Arnold son frère de lait

heurta contre le foyer le cadavre de sa grand'mère.... alla vainement de l'un à l'autre, les appelant, les soulevant, ta tant leur cœur immobile... Puis, après avoir bien pleuré, il chargea son fusil à deux coups de deux lingots, emplit sa carnassière de poudre et de balles, d'un peu de pain, et se mit à guetter toute la nuit les brigands.

22 i VrJ-E TUERIE

Quand ils quittèrent la ville, Rudig se glissa sur leur flanc , suivant à droite la côte, derrière les pins et les broussailles. Au point du jour, il choisit de l'œil celui qu'il aimerait mieux tuer le premier, puis le second , puis bien d'autres encore, le cœur toujours battant , mais attendant avec patience qu'il pût tirer à coup sûr et sans être pris, car l'enfant en voulait tuer beaucoup.

Quand les cosaques firent halte pour leur repas, il s'assit et mangea un peu ; puis il entendit le combat s'engager derrière lui ; mais il resta à sa place, aimant mieux faire sa besogne tout seul ; revint surses pas quand il vit le Russe marcher au secours de son détachement, retourna encore quand la retraite commença, et enfin, les voyant bien occupés , il s'agenouilla derrière un buisson , mit en joue son fusil , l'ajusta entre deux branches , visa long-temps, et son premier coup partit.

Rudig leva la tête pour voir ce qu'il avait fait: il avait touché juste, l'enfant, et le lingot, passant droit devant le front de la troupe, avait frappé en plein corps, non le chef, mais un homme d'une taille énorme , marchant le premier de tous devant quelques tambours et sapeurs qu'il commandait à la fois.

Cet homme était celui qui avait saisi Rudig et tué sa grand'mère. Sa taille, sa force, sa férocité, son audace, le succès de tous ses coups de main, sa place toujours fixée en tête de toute la troupe, lui avaient acquis une véritable autorité sur cette bande à demisauvage : on disait avec une sorte d'étonnement superstitieux qu'au milieu du feu le plus terrible, le Ta^ar (c'était son nom) n'avait jamais reçu la moindre blessure; aussi Rudig ne le blessa point : il le tua raide; et le géant tomba en travers devant la ligne.

326 vnrz: TUERie

Tous s'arrêtèrent comme si c'était une barrière... Un long murmure de surprise et d'effroi passa de rang en rang. . . « Ze Tueur est tué ! . . Nous sommes coupés !.. Le feu devant et derrière !.. Le coup est parti de là... » Et plusieurs mains indiquaient sur la côte un buisson autour duquel flottait encore de la fumée.

Et de cette fumée sortit soudain un éclair au moment où , accouru pour faire reprendre la marche à sa colonne qui se serrait sur les premiers rangs , tremblait dans sa longueur et se fendait en plusieurs points , le chef s'arrêta pour la voir de nouveau s'allonger sur la route ; et ceux qui virent leclair virent en se retournant le chef qui tombait de son cheval, et le cheval qui fuyait entre ses étriers vides.

Tout prit aussi la fuite... ou plutôt vous les eussiez vus d'abord, les lâches brigands ,

comme un troupeau de chamois quand celui qui les précède est abattu, suspendre soudain leur marche ^ se refouler les uns sur les autres, s'entasser en regardant de toutes parts, puis se séparer, s'éparpiller, fuir éperdus par tous les bouts des rangs, et se disperser dans la vallée comme la graine dont un semeur arrose ses sillons.

Mais tout éparpillés qu'ils étaient, et malgré les mille détours de leur fuite, Rudig ne jetait pas moins par terre tous ceux qu'il ajustait; et, tranquille sur la hauteur, l'enfant les voyait s'agiter au-dessous de lui et ne s'arrêter que sous ses balles.

D'autres les poursuivaient non moins sûres, car nos paysans, voyant la déroute, avaient bientôt surmonté tout obstacle, et eux aussi se dispersaient à la poursuite des fuyards, comme la graine semée par un sac à mi-

traille . . . Tue ! tue ! . . . Fourches , haches et faulx, couteaux, baïonnettes lâchées dans la fuite, tout cela tirait du sang. Nos gensculbutaientlesf uyards du penchant des côtes dans la vallée , et les chassant, les serrant, les entourant presque , ils poussaient leur course vers le point où la route s'approchait du fleuve, et la retardaient en même temps.

Aussi Lubbert ne jouissait pas encore de ce spectacle; mais quand la montagne, en s'abaissant vers le fleuve, lui laissa voir le passage qu'elle bordait , il n'y aperçut que quelques cosaques qui commençaient à y pénétrer, et tous se laissant aller ventre à terre à la pente, ils furent en un moment en avant des fuyards, tournèrent sur eux, les chargèrent en tête et en flanc et les rejetèrent, toujours sabrant, dans la vallée. Une décharge de carabines et de pistolets apprit aux autres que la porte du cachot était fermée; mais

par Dieu ! ce n'était pas pour les prendre!...

Leurs charriots mêmes, chargés de leur sanglant butin et parvenus près du défilé, servirent aussi à leur boucher le passage... On ne les laissa même pas se jeter dans le fleuve pour s'y noyer; et serrés entre les cavaliers et les piétons, ils n'eurent plus d'autre ressource que de se réfugier derrière les murailles d'un ancien cimetière abandonné, qui s'élevaient encore dans un coin du vallon.

« Ah! chiens, » dit Lubbert, « vous n'y gagnerez rien ; car ce n'est pas même là que vous serez enterrés »

Le cimetière fut aussitôt cerné.... Ils s'y étaient retirés environ sept cents.... Nos gens étaient tout aises; et, les tenant là, prirent

350 VUÏE l'UERIE

un peu de repos — On était bien sûr de les tuer plus tard jusqu'au dernier.... Il n'était pas encore quatre heures —

(( Eh bien! » disait Lubbert en parcourant les groupes, « ne vous ai-je pas donné un bon conseil?... Voilà que vous avez repris votre bien.... 11 ne nous reste plus qu'à achever ce qui reste.... Ça! camarades, pas de quartier, si vous êtes contens de moi!...»

Et comme on vit paraître de l'autre côté de la muraille une façon de drapeau blanc hissé au bout d'une lance, en signe de capitulation, et qu'un des Alsaciens, ancien officier, pensait qu'on dût écouter : « Non ! non ! )) dit Lubbert. ... « Au diable le droit des gens, monsieur, et les règles de la guerre!... Nous les ignorons, et n'en voulons ni pour nous battre ni pour nous gê-

ner.... Nous ne sommes pas une armée guerroyant contre des soldats : nous sommes chasseurs traquant des loups , braves gens contre bandits qui sont venus la nuit égorger nos femmes et brûler nos maisons — Pas de quartier!... »

« Cela est vrai ! » s'écrièrent une foule de voix. ... et une volée de coups de fusils partit

briser la lance Les assiégés comprirent

bien qu'ils seraient tous morts avant peu.

Tout à coup un cri général s'éleva.... « A l'ouvrage!... à l'ouvrage!... » On se lança vers les brèches du cimetière; on escalada

les murailles Les gens venus à cheval

étaient les plus animés, n'ayant encore presque rien fait que courir — Les armes des morts servaient contre ce qui restait à tuer — Il y eut plusieurs des assaillans abattus; car, n'espérant plus de quartier, les fantassins.

les cosaques échappés à la poursuite, vendaient chèrement leur vie.

Mais on eut bientôt pénétré de toutes parts dans leur sinistre refuge, et ce champ de repos devint champ de bataille acharnée. Son silence fut troublé de mille cris, sa

solitude de combattans entassés La mort

n'y entrait pas cette fois avec le convoi d'un seul, le recueillement et l'affliction de plusieurs , mais pour le massacre de centaines d'hommes, avec la rage et les clameurs d'une

foule altérée de vengeance Assaut terrible

où les remparts étaient les murs ébréchés d'un vieux cimetière, les assiégés des assassins, les assiégeans les veufs, les orphelins, les frères dont ils avaient fait le deuil... Assaut de furieux contre des désespérés, sur des ossemens , des ruines, du sang et des tombes!...

Ils les serrent, ils les accablent, les égorgent, les éventrent Les chiens mêmes venus avec la troupe à cheval se ruent sur eux et les déchirent à belles dents.

Le sang jaillit de toutes parts , teint les armes, la neige, Ifes habits, les figures, se mêle , en coulant de l'un et l'autre ennemi— Fusils par les deux bouts retentissent , crosse et canon tirant et assommant

Haches s'ébrèchent, fourches s'émoussent,

baïonnettes se tordent et se cassent Pas

un coup qui ne touche , ne soit rendu et redoublé— On en poursuit un : on en atteint

deux On s'appelle, on s'insulte, on se

maudit, on s'encourage — Vingt langages divers hurlent , menacent , expriment la même haine — Ces hommes se sont cherchés; ils se sont trouvés : ils s'égorgent!...

Lubbert cependant faisait servir le sabre

334 UNE TUXRIE

de son père.... « Si je pouvais, pensait-il, « le reconnaître, le monstre!... Ce doit être le plus lâche de tous »

Soudain il en aperçoit un qui demandait grâce à genoux, et qui tendait son butin pour rançon de sa vie : trois montres, une chaîne d'or, brillaient dans ses mains... Lubbert s'élance.... Il reconnaît cette chaîne : c'est lui qui l'a donnée à Hélène, et

hier elle la portait encore Elle la portait

toujours !

Il l'arrache des mains du brigand — «Où l'as-tu prise ? » lui cria-t-il en allemand , et fouillant déjà ses vêtemens avec la pointe de son sabre.

(( Ce n'est pas moi ! ce n'est pas moi ! » répondit l'autre de même... u C'est lui, » reprit-il en montrant un cosaque qui se dé-

fendait à quelques pas contre Hermann ; « il me l'a donnée pour un cheval. »

Lubbert abandonne celui-là à tuer aux paysans, court sur l'autre; et repoussant Hermann: «Laisse-le-moi, malédiction!...

laisse-le-moi , s'écria-t-il ; va-t-en, Hermann; va-t-en, ou je te frappe le premier. »

Et se plaçant devant le cosaque , homme d'une taille immense, d'une figure hideuse et féroce , il le regarda fixement , et se sentit à le voir un tel redoublement de haine , qu'il fut bien sûr que c'était lui.

L'autre était toujours en garde : « Tant mieux ! » dit Lubbert entre ses dents, « défends ta vie ; défends-la bien : elle en sera plus longue. à prendre, » car il était sûr aussi de lui faire sortir tout son sang.

256 UKE TVERir

Puis il l'attaqua, lui montrant d'une main la chaîne , et de l'autre lui lançant une telle grêle de coups de sabre , que le cosaque eût pu croire qu'ils étaient quatre après lui.

Ah ! la rage et la force de Lubbert eussent alors suffi pour en attaquer plus de quatre à lui seul , et il eût bien voulu avoir plusieurs vies à prendre.

A le voir si pâle, les cheveux hérissés , les lèvres tremblantes, on eût pu croire qu'il avait horriblement peur. Son œil sanglant , ses cris , ses bonds , la furie de ses coups , tout son être , toute sa vie employés à détruire, son seul regard fixe et raidi quand tout son corps s'agitait, se tordait comme un serpent.... C'était douleur, folie, haine et mort..,: L'autre devina aussi (pie c'était lui qui venait venger la jeune lille.

Alors il eut peur, et rompant toujours, il ne fit plus que parer , mais un coup à peine sur deux. « N'avancez pas ! n'avancez pas! » criait Lubbert aux paysans qui venaient à son aide ; et faisant tourner son sabre autour du cosaque , il avait l'air de le défendre.

Mais à chaque tour il le frappait.... L'autre enfin lui tendit son arme en signe qu'il

en avait assez Lubbert d'un coup abattit

le bras tendu, et poussant le sien, sentit sa lame faire un trou dans le ventre du brigand.

Le cosaque lui tomba lourdement dessus, s'arrêtant contre la garde du sabre — Lubbert le rejette avec horreur contre terre , et ramenant à lui son arme , il la lui plongea vingt fois dans le corps à deux poings, bouchant les plaies avec son talon , et ne laissant pas sur cette stature énorme une seule place où son sabre ne fit une fente. — « J'aurais

mieux aimé le faire souffrir plus long-temps, car c'était bien lui. »

Lubbert le regarda par terre , guettant s'il respirait encore quelque peu, penché sur lui, la pointe toute prête, pleurant, haletant —

Sa haine n'était point assouvie 11 eût tout

donné pour lui rendre la vie, comme si c'était Hélène!

Pourtant il ne frappa plus personne , et s'appuyant sur la pierre d'une vieille tombe , il serra la chaîne dans son sein, songea qu'une tombe nouvelle lui restait à fermer, et regarda d'un œil distrait le massacre qui s'évertuait autour de lui.

Car nos paysans n'avaient pas encore fini : ils tuaient de plus belle, les diables.... Le découragement saisit enfin les autres : ils se

laissèrent faire ; et ce fut alors que la vengeance en prit à son aise ! ... Ce fut alors qu'un vrai carnage eut lieu !

On ne pouvait plus faire un pas sans marcher sur quelqu'un ; chaque pied se prenait entre des corps... et de grands cris et de grands coups... des chutes d'hommes, d'armes et de tombes... des yeux flambans, des bouches béantes... craquement des os et des cyprès... bras brandis au-dessus de la tête, bras qui se serraient autour , gens à genoux renversés, gens étendus foulés... membres épars, membres en pile... cent attitudes de corps à terre écrasans, écrasés, s'allongeant ou tassés... horribles, tourmentées, bizarres... contorsions de mourans, bonds et détours de fuyards... scène de mort et de mouvement groupée par la guerre. . . ceux-ci à plat , ceuxlà courbés, ceux-là dressés ou montés sur des morts... et plus haut, dans l'air, quelque

340 VME TUERIZ

hibou ahuri coignant son aile aux crosses de leurs fusils renversés.

La neige était toute rouge, et il suintait assez de sang à travers pour en rendre aux cadavres gisans sous le cimetière... Cadavres dessus, cadavres dessous ; mais ceux-là, on ne les y avait pas portés tout faits comme ceux-ci : ces gens y étaient entrés avec leur vie, leur force, et ces angoisses qui n'accompagnent pas la proie des cimetières jusqueslà... Ces gens trébuchaient sur les tombes , et gisaient encore livrés à la douleur , à l'effroi... ils couraient çà et là en hurlant parmi les sépulcres... non pas fantômes, mais hommes de chair et d'os, pour souffrir et pour avoir peur.

Après tout, leur agonie fut courte : ils avaient tous plutôt trois coups mortels qu'un seul, et il y eut plus d'un mort qui remua en-

D£ COSAQUES. 94t

core de la secousse d'une (ourche ou d'une crosse. Pas un n'échappaà la tuerie... Il n'en était pas un qui n'eût commis l'autre nuit quelque crime... Et quand les assaillans sortirent du cimetière, les bras lassés, les mains rougies, il n'y avait plus debout un seul corps... Le cimetière était plein à rase.

Quelques gémissemens , quelques faibles convulsions, un râle épars... du sang qui se figeait au froid ; des restes de cartouches fumant sur la neige, des chiens à la curée, des cyprès brisés qui se penchaient sous le vent du soir , des tombes délabrées s'é boulant encore, et les brèches escaladées qui laissaient choir quelques pierres usées sur des cadavres tout frais... On en traîna par les pieds bon nombre hors de J'enceinte.

Et qui donc plaindrait l'étranger? Je n'ai jamais compris pourquoi on reprochait aux

Espagnols de nous avoir fait tout le mal qu'ils ont pu et comme ils l'ont pu... Eh! plut à Dieu qu'en 1814 et en 1815 nous eussions agi comme eux!.. Que la France soit hospitalière pendant la paix , mais que son sol dévore pendant la guerre!

Aussi c'est un grand honneur pour les Bourguignons, Champenois, Lorrains, Alsaciens , que d'avoir été sans pitié pour ce qu'ils ont pu happer des troupes étrangères. Tout est bon contre l'invasion , et si jamais ils y reviennent^ quoi qu'on fasse contre eux, on fera bien.

Nos gens retournèrent aux charriots et y placèrent leurs blessés. Quelques fuyards tombés près du rivage furent liés ensemble et jetés en radeau sur le fleuve.

La nuit venait. . . On alluma des feux

On se reposa une heure, en se distribuant

les provisions des vaincus. Les vainqueui-s n'étaient pas si fatigués qu'on pourrait le croire.

Ils s'embrassaient, ils se contaient leurs actions et contrefaisaient en riant les derniers cris de leur proie. Les hommes de la ville remerciaient ceux de la campagne ; d'autres appelaient des compagnons qui manquaient à leur repas ; plusieurs voix répondaient souvent au même nom... mais celui qu'on voulait vraiment ne répondait pas toujours ; et la lune , en éclairant la vallée , montrait des hommes penchés qui cherchaient tristement parmi les morts.

Et il y en avait beaucoup qui gisaient au milieu des uniformes, avec des blouses et

des vestes Bonnes gens! morts bravement

pour venger leur ville ou servir leurs frères. . . passés du travail à la guerre et de la guerre

Page 1