SCENE VI
M®« HERVAUX , EUGÈNE.
n®« hervaux, revenant.
En vérité, monsieur, je suis inexcusable de prétendre à des momens consacrés & un bal....
EUGÈNE
Quelque charmante que puisse être votre réunion, j’ai vu bien de» bals, madame, et c’est la première fois que j’ai le bonheur de vous voir ; puis-je me plaindre?
>1®® DERVAUX.
Veuillez m’entendre, Monsieur.
EUGÈNE
Je vous écoute, madame.
M®* HERVAUX.
11 est un sentiment qui l’emporte sur tous les autres sentimens pris dans la nature, exclusif, impérieux, que vous comprendrez sans devoir l’éprouver... ce sentiment, monsieur , c’est l’orgueil d’une mère.
EUGÈNE
Sentiment qui ne vous laisse rien à désirer. ( A part.) OÙ veut-elle en venir?
M®* HERVAUX.
Je ne vous parlerai pas de ma fortune, monsieur, elle est considérable , trop considérable peut-être, car, satisfaite de ce côté, mon ame s’est ouverte à des projets difficiles dans leur exécution, mais non pas impossibles, je l’espère...
EUGÈNE
Et ces projets, madame...?
li me HERVAUX.
Tendent tous à l’établissement de ma fille.
sucènb, A part.
Que vais-je entendre?
M® e HERVAUX.
Veuillez vous asseoir un instant, monsieur. Des consolations de famille, de longues querelles d’amour-propre, de vanité froissée, me décident à donner à ma fille un époux qui, par sa naissance, sa position dans le monde, dans le grand monde, nous venge, elle et moi, de ce que nous avons eu A souffrir si injustement.
Al» du Baiser au porteur.
D’une parente envers nous implacable
J'ai trop long-temps supporté le dédain.
De son orgueil qui me froisse et m'accable Je prétends la punir enfin.
Et cependant j’en ai quelque chagrin.
Il vaudrait mieux pardonner en famille;
Mais me venger aura ee double attrait.
Qu’en assurant le lionheur de ma fille
Je rends un peu du mal que l'on m'a fait.
Peut-être traiterez-vous de puérile une telle sus- I ccptibililé; mais pour prévenir votre jugement à < cet égard, je vous dirai que, raisonnable ou non, [ le projet que je médite est invariable, et qu’enfui
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c'est mon rêve de tous instans; il faut donc qu'il se réalise.
eugène.
Qui ne serait fier de donner son nom à votre aimable fille, madame ? La main de votre Caroline serait un titre pour l'homme de la plus haute noblesse.
u m * Il eh v aux .
Je suis heureuse que vous partagiez aussi mon opinion, car, vous le dirai -je? c'est sur vous que j’ai osé jeter les yeux.
eugène, l'interrompant .
Sur moi ?... ah ! madame!
U me HERVAUX.
Vous êtes peut-être le seul homme capable de réaliser ce rêve dont je vous parlais tout-à-l'heure.
EUGÈNE
Ce serait mon vœu le plus cher.
H®* u EH VA ex .
Eh bien! monsieur, c’est un service immense dont je veux vous être redevable, et je compte pour cela sur tous vos efforts.
EUGÈNE
Vous le pouvez.
H me HERVAUX.
Ne vous étonnez donc pas, monsieur, de ce que vous allez apprendre, et sachez que c’est au duc d’Ercourl que je désire, que je voudrais donner ma fille.
Eugène, te levant.
Au duc d’Ercourt! Ai-je bien entendu? madame, au duc d’Ercourt!
» m * hervaux, avec sang-froid.
A lui-même... ne me parlez pas de son Age, celte objection n’a plus de sens aujourd’hui, et tant d’exemples...
EUGÈNE
Ah! madame, avez-vous bien songé...?
«•"' DERVAUX.
Oui, Iong-temps...etvous venez vous-même de me rassurer tout-à-l’heure sur l'obstacle le plus difficile à surmonter, le rang...
EUOÈNE.
Vous ignorez sans doute que la fortune de M. le duc...
H" 1 * HERVAUX.
Est plus que médiocre , je le sais... et c’est la peut-être ce qui m’a donné de l'espoir; c’est à moi de lui rendre la position qui convient à son nom.
EUGÈNE
Mais le cœur de votre fille...
M me HERVAUX.
A l’abri jusqu’ici de toute séduction, Caroline obéira.
EUGÈNE
Vous le croyez, madame?
M me t|£ UVAUX.
J'en suis sûre. Voici maintenant ce que j’ose attendre de vous : vous avez tout pouvoir sur l’esprit de M. le duc, employez-le, monsieur, A faire le bonheur d’une mère... votre protecteur n’est pas tiche; deux cent mille francs de rente et la 1
propriété de cet hôtel que je donne un dot à ma fille unique le mettront A même de tenir sou rang...
Alt de la Robe et des Bottes.
Il a recueilli voire enfance.
Il • pria soin de vos plu» jruucs ans ,
Et ta bonté, ta douce bienveillance Vous ont suivi dans tous les temps.
Vous acquitter n’est pas aisé, peut-être;
De vous, monsieur, dois-je attendre un refus.
Lorsque c’est moi qui m'offre i reconnaître
Tous les bienfaits que voua aves reçus ?
EUGÈNE
J’en conviens, madame, j'appartiens tout entier â mon bienfaiteur par la reconnaissance; mais le duc d'Ercourt aura trop de raison pour aspirer aujourd'hui au cœur d’une femme de dix-buit ans; et vous, madame, excusez ma franchise, ne craindriez-vous pas de sacrifier & des idées de vanité un peu frivoles le bonheur , l’avenir de votre enfant? De grâce, abandonnez un projet impossible et à l’exécution duquel je ne prêterai jamais les mains.
hervaux .
Jamais, monsieur?
eugène, avec force.
Non, jamais!...
hervaux, avec un dépit concentre.
Laissons donc ce sujet. J’avais deux motifs pour vous demander cet entretien : vous connaissez le premier, voici l’autre.
EUGÈNE
Puissé-jc, cette fois...
m i,, « hervaux.
Parlons de vous, monsieur; vous êtes le fils d« M. Henri-Emmanuel de Morny ?
EUGÈNE
Oui, madame.
M m# IIF.RVACX.
Votre père eut avec mon mari d’assez longues relations.
EUGÈNE
Je l’ignorais.
X”* HERVAUX.
Ces relations n’ont pas toujours été ce qu’ello» auraient dû être.
EUGÈNE
Comment cela, madame?
M m " HERVAUX.
Il m’en coûte, croyci-m’cn, d’avoir â vous faire ici une confidence pénible... mais vous n’accuserez pas mon cœur... car je voulais, je veux encore...
eugène, avec impatience.
Expliquez-vous, madame, de grâce...
«*" r HERVAUX.
Vous l’exigez... peu de temps avant sa mort, M. de Momy , pressé d’argent et dans de grand* embarras d’affaires, eut recours à mon mari, son ancien camarade d’études. Bien qu’ils se fussent long-temps perdus do vue, ainsi que cela arrive
fréquemment entre condisciples qui suivent une carrière différente, M. Hcrvaux le mit & même de sauver son honneur en lui fournissant les sommes nécessaires pour acquitter des dettes qui, bien que blâmables, n'en sont pas moins regardées comme sacrées, des dettes faites au jeu, qui s'élevaient A cent mille francs.
EUGÈNE
Des dettes semblables... mon père?
hervaux.
Et par la négligence, par l'oubli le plus coupable , malgré les justes réclamations de mon mari qui, avait agi avec tant de confiance et de désintéressement...
EUGÈNE, avec anxiété.
Eh bien , madame?
M***® NERVAUX.
Votre père, éludant toutes les demandes de paiement qui lui furent faites, en vint jusqu'à injurier, jusqu'à provoquer l'homme qui avait mis son honneur A couvert...
EUGÈNE
Et quand mon père mourut, madame...?
*œ« hervacx.
Il était insolvable, dit-on... je perdis mon mari quelque temps après... et cette affaire en resta là.
EUGENE
Pardonnez-moi, madame ; mais je ne puis, je ne dois pas croire que mon père, méconnaissant un tel service, ait poussé l'oubli de ses devoirs... de la délicatesse... non, non... c'est impossible...
M* 1 ® NERVAUX.
Je m'attendais à votre incrédulité , monsieur , et j'ai pris sur moi les preuves de ce que j'avance , j la correspondance , les litres en bonne forme, j (Lui remettant les billets.) Tenez, monsieur, et ju- , gez vous-même.
Eugène, après avoir lu.
Il n'est que trop vrai, madame, je suis anéanti... Ob! mon père! mon père!...
N'“ e NERVAUX.
Le souvenir de cette affaire était presque effacé de ma mémoire, quand votre nom , prononcé devant moi, est venu me le rappeler ; et je le repète, mon cœur est brisé d'avoir...
EUGÈNE
Madame, vous rendre en ce moment une pareille somme n’est pas en mon pouvoir ; mais bientôt, j’espère, je parviendrai à m’acquitter. Il n’y aura plus de repos pour moi que cette dette , qui pèse sur la mémoire de mon père, ne soit effacée A jamais.
U m * NERVAUX.
Mais, monsieur, ce n’est point là ce que je vous demande.
EUGÈNE
Et moi, madame, c’est là ce que je dois vous faire accepter.
M rae NERVAUX.
Il ne s'agit point d'argent entre nous, de telles
dettes sont personnelles, monsieur, je voulais seulement vous faire comprendre que je me croyais quelque droit à vous demander un service.
EUGÈNE
Celui que vous attendez de moi, madame, répugne à ma délicatesse, au respect que je porte A mon bienfaiteur, et je ne dois pas...
N rae BERVArX.
Je ne prolongerai pas une discussion pénible, monsieur , je vous laisse à vos réflexions, et si elles vous suggèrent une résolution conforme à mes désirs, je l’attribuerai à un sentiment noble et délicat, qui vous porterait à ne point laisser sans échange le service que ma famille rendit autrefois à la vôtre.
EUGÈNE
Ob! oui, madame, soyez-en convaincue, et dussé-jé...
M me NERVAUX.
Encore interpréter ainsi mes paroles! Allons, monsieur, il faut, je le vois, pour me faire bien comprendre, que j'use d'un autre moyen.
Elle prend les papier* et les jette au feu.
EUGÈNE
Que faites-vous, madame?
M me NERVAUX.
Les Morny sont pour moi de nouvelles connaissances, et je ne veux rien devoir qu’à leur délicatesse.