CHAPITRE I
LES ANTILLES
Li famille «le [)ii|?ommipr. — Son enfance. — La pension Colin. — Le rollc^e «riLin-oiirt. — Du^ominier à la rompa»jrMie des cadets de Hochefi»rt. — Diip»inniier enseigne. — La fruerre de Sept Ans aux Antilles. — Maria;re. — Du^omniier à rex[)édilion d(; Sainte-Lin*ie. — La vie do planteur. — La Rt^volulion. — Dii^'onimier, membre de r.Vssemhléc coloniale de la (iii.ideloiipe. — Troubles de la Marlini«|ue. — Première et ileuxiènn' « man-he >>. — Troisième expédition. — Les troubles de Saint- Pierre et «le F«»rt-Uoyal. — Du«:ommierà Saint-Pierre -/ï septembre 1790). — C«^mbal d«' l'Acajou •2') septembre . — Tentatives de con«"iliation. — Hesi3lan<*e «le Dujromuiier h Saint- Pierre. — Le décret du G /loùt sur la discipline militaire. — Le décret «le rappel. — Béha^'ue et les commissaires civils. — Départ de Dujfommier (24 niars 171H j. — Sa situation intenable a la (iuadeloupe. — Sa résolution d'aller en Frau<*e.
Jarqiios foiniille Dugoniniiei* est no le l"** août 1738, à la Bassc-Tcri'C, en Tile <lc la ('îiiaileloupe, «lans la paroisse de Xotre-Danie du Mont-Carinel, sur la siicrori(^ (nie ses parents avaient prise à ferme. Il était le radet d(^ la famille. Suivant Tusa^^' «les colons, il nM;;ut un surnom, et dtu'ant lonj^tcnips, et même lorsqu'il (•oinmandait les armées de la Révolution, ila signé Coquille Dugommier. Il devait ce surnom à unu concession obtenue par son pt'i-e aux environs de la I>as>e-T(îrre, dans les ])ois (pTon appelait le (iommier'.
Son père, (iermain CVxpiille, ori^Miiaire de Melun, con-
l. SurIcs«'ommencemcnts«le Dugonimifr. voir priiiripalenieul Vauchclcl, Revue hislorvfue {mar.s-avril 1^813, p. •J7i,-;n.'î}, et Pin<'au, le (nhièntl Ihtgommier '\9[}1, p. 1-107). La famille de r)u<:«>mmier était d ailleurs nombreuse et. pour se distinj^uer entre eux, plusieurs de >es membres avaient
DUUOMMIKH
s^oilltT du roi, puis procureur ^^éiioral au Conseil supérieur de la tiuaileloupe, fut anobli eu 1761) selon T^Mlit roval, qui enterait la noblesse a paire et nvo aux officiers des couseiU des iles du Vent apri»s quarante ans de services*.
A Tàire de neuf ans, en 17 i7, Jacques Coquille Dugomïuio:* fut envovê avec son frère aine à Paris où il avait une
laiiio. l'n correspondant et ami du père, Lestache, mit les
di.MLx entants à Picpus, au faubourg Saint-Antoine, dans la
pc!i>i--n Tolin w très renoimnée pour les principes épurés de
!a •::. vaille et des liumanités )». Les deux Cocpulle diffiii'aient
vie ai-actère et ne s'accordaient pas : Tainé, tranquille,
:M>i». re<ervé, laborieux et faisant de rapides progrès; le
vM'U-. \it\ di^>ipé, bxpiace, aimé de ses camarades, et
\\\.\\\' Avo%' eux dans une grande intimité, impatient «lu joug
><■'.. .::-t\ peu appliqué dans sa classe, oii pourtant, grâce à
-«k :i :iiiv'llii:ence facile, il n'était pas des derniers, donnant
'i.iv iitm.' f.'-is de riiumeur il ses maitres, leur disant avec
: -il. :iiNO \\\'\\ ne fallait pas lui imposer un genr«^ de travail
j V* lui c.uisail que du dégoût, se mo(juant de son stu-
..■ ..\ une. Ni\i\v*nl cliâtié pour sa pétulance et ne parais-
>.i;i. Ms .tîlVvie de ses frécpUMites punitions-.
•vuNL»':: i\^lin n'enseignait i)as au delà de la troisième.
»1 t*^ ivMK fri'res entrèrent au collège «rilarcuurt.
X '.lit'^ ie . institution s'étaient à peine fermi'os derrière
A- .*5i.:;f:''':u'r tléclarail impérieusenuMit à Lestaclu»
•. ..i.i.i M':\ir. Le père, consulté, obtint jinur son lils
' :i.i;n l r.\> - unc^ place dans la conqiagnie des
> ,.• ' .!vh-i'-.:iK*s établie alors au j)or( de Hocbefort.
wv.x i '.iir^ noms pativmymiqiiPîï : il y avait à la (îua-
..v...:v vi.:îe ilroix, un CoijuillL' c:iianiptleury. un Coquille .» !^■«l•• ,i:i KoImtI CïjquiUe. srnOchal en In s» :;icliaus>t*c . . X : ^ .'. \\ ('a'.v- i lit Constituante.
* î:ivvh' li'rrt*. lo 7 février 177 i, à r."ij;e Jv soixante-
.. '".^.'..^rv lUichaumont, camarade et ami tie DuL'om-
LKS ANTILLKS 3
La compagnie des cadets de Rocliefort, créée le 27 mai 1730, était une véritable école militaire. Elle devait fournir les officiers des troupes entretenues dans les iles d'Amérique. A sa tête était un lieutenant de vaisseau commandant en premier, et un enseigne, commandant en second. Elle se composait de trente jeunes gens dont deux sergents, doux caporaux et deux anspessades. Les cadets apprenaient les mathématiques, la fortification, le dessin et l'anglais; ils s'exerçaient aux manœuvres d'infanterie et au tir du canon ; ils faisaient de re>crime ; ils avaient de quinze à vingt-deux ans et se recrutaient parmi les fils d'officiers ou de riches colons. Ils touchaient une solde. Un justaucorps de drap gris-blanc avec boutons de cuivre doré, une veste et une culotte de drap bleu, des bas bleus, un chapeau bordé d'un galon d'or fin, tel était leur uniforme*.
Dugommier se fit remarquer à l'école de Rocliefort par Son amour du métier des armes et par son goût pour Tartillerie. Envoyé à Tile de Ré, vers la fin de 1755, pour instruire les recrues des colonies, il fut nommé, le 16 janvier 1757, garçon-major des batteries. Au bout de quatre mois, en mai 1757, il remplissait sous le titre d'enseigne les fonctions de sous-lieutenant. En 1758, à l'époque où les Anglais bloquèrent Tile d'Aix et menaçaient Rochefort, il commandait la batterie de Fouras, à Tembouchure de la Charente. Il n'avait plus d'aversion pour Tétude. Les livres classiques faisaient ses délices. Durant ses heures de loisir, il s'enfermait dans sa chambre pour lire les auteurs latins qu'il délestait naguère, et l'on ne pouvait, dit un de ses amis, l'arracher de sa retraite.
Il revint aux Antilles en 1758 comme enseigne d'une compagnie franche détachée de la marine. Ce fut alors qu'il villa guerre pour la première fois. Au mois de janvier J759,
1. Ilennet, Les Compagnies de cadets-gentilshommes et les Écoles miliiaires, 1889, p. 7.
"îlprcnaitpart k l'énergique résislancc île Foct-Roval. Repoii»-i ses de la Martinique, les Aiigliiis furent plus heureux à h Guadeloupe. Ils Ijombaniêrent la Basse-Terre, il» s'enipa rèrent de la citadelle, ils firent capituler le gouverneur' Nadau du Treil, homme incapalilo et lAcho. DiigommieT' était venu défendre son lie natale; il fut, avec le gouverneur' el toutes les troupes, ramena, au mois do mai, par les vainqueurs â Saint^Pierre de la Martiuique.
Dix-huit mois plus tard, en janvier 17fi2, la Martinique, était derechefattaqui^eparles Anglais. Ils marchèrent contre | Fort-Roval "il il y avait quelques milices. 7iXi grenadiers; royaux et \iO() soldats de marine dont Dugommier, Ils.; avaient la suiiëriorit*? du nombre; ils emportèrenl les morne» Garnier et Tartanson qui protégeaient les abords de Kort- Koyal ; ils bomhaniéreot la citadelle. Au bout de huit Jours, la garnison obtint les honneurs de la guerre. Elle fut embar-' qui^-e pour la France et, au mois d'aoflt, quatre ans après son dt^part, Dugommier rentrait â Rochefort. Les vicissitudes de la lutte, les succès et surtout les revers, dos sièges, des assauts, do violentes canonnades, des capitulations, tout cela, «■videmment, avait mfiii son esprit,
La paix se fit presque aussitôt, et la Franco recouvra les Antilles. Dugommier, réformé avec une [letite pension, regagna la Guadeloupe. Il exploita les pnipriélés qu'il tenait de son père.
Son frère aine, Robert-Germain Coquille, revenu ii la Basse-Terre en 1754, nommé en 1757 membre du Conseil supérieur et, en i7Ti, procureur général, s'était fiancé après la guerre à la fille d'un riche sucrier de la Grande-Terre. Dugommier courtisa la sœur, et les deux mariages eurent lieu le même jour et au même autel. Le 12 février 1765, Jacques Coquille Dugommier épousait Marie-Dieudonnée Coudroy- Bottée.
L'union ne fut pas heureuse, Les deux conjoints vivaient
LES ANTILLES
prcs(iiie constammont éloignés l\\n de raufre, et, rapporte un ami, le bruit public donnait dos torts à Tépoux. Mais Marie-Dieudonnée n*avait-elle pas le caractère difficile et obstiné? Lorsque la sucrerie fut vendue, n'essayait-elle pas dVittirer sur son habitation les noirs que Tacquéreur avait arbotés? Elle a, <lisait ce dernier, causé le dérangement de
mes neg?'es.
Dugommier n'avait abandonné qu'à contre-cœur la carrière des armes. En i7<)i-,il demanda la place d*aide-major commandant aux lies des Saintes. L'année suivante, lorsque furent créées les milices coloniales, il eut le grade de major dans le bataillon do la Hass(»-Terreet, en 1770, il reçut <lu ministre de la marine une lettre de félicitations. Le comte d'Ennery, gouverneur dos îles du Vent, assurait qu'il était excellent sujet et officier de distinction, qu'il avait déployé beaucoup d'intelligence et de bonne volonté dans la formation des milices.
Aussi, dès qu'il sut que la France secourait les États-Unis d'Amérique contre rAnglotoiTo, Dugommior leva et équipa il ses frais une com])aguio de cinijuanto volontaires, créoles, mulâtres, noirs, et, le 14 déc<Mnbre 177S, il se joignit à l'escadre du cumto d'Estaing, qui tentait de reprendre Sainte- Lucie. L*oxi)édition échoua. Après trois assauts, les troupes d«» déban[uemoni (hirent battre en retraite. Mais Dugoujmier s'était rendu tellement utile dans cette campagne que le comte d'Arbaud, gouverneur de bi (iuadeloui)e, lui donna le commandement d'un bataillon de volontaires blancs et obtint pour lui, le lô avril 1780. la croix «le Saint-Louis. « Sa bonne volonté, avait écrit d'Arbaud, l'ardeur qu'il montre pour être de toutes les actions de guerre et rancienneté de ses sen'icos justifient ma demande. >>
Mais ce fut en vain (pril sollicita sa réintégration dans rarméo; en vain que d'Arbaud vanta de nouveau son courage, son zèle soutenu, ses ({ualités de toute sorte. Dugonunier
vin(-il aiors, comme on l'a jirêteniiii, so mettre à la (lis|>ii. sillon ilo Wiisliiiiglon ? FiU-ll complimenté par !e Sénat potiP^ avoir surpria un f^roa détachement anglais'.' Lnî offrit-on l'ordre de Cincinnatiis ? Cette anecdote est peu croyahle. Il dut rester à la Oiiadeloiipe arec sou bataillon et, fatigiif^ sims doute et dépité, au mois de janvier I7R2 il quitta le service. Comme iiuparavnnt. il mena la vie du plunletir. Il passait dans son Ile pour nn liommo probe, ferme, bienfaisant, instruit d'ailleurs et qui vaquait à ses travaux domestiques et cliampètres sans négliger les lettres. On l'avait surnomm* le philantiirope. Ses noirs étaient surveillés par des commandeurs justes et humains. Lui-même rapporle qu'il n'avait, pas d'ennemis. Était-il riche? On a dit sous la Révolutioa que sa fortune était immense et qu'il possédait pour deur millions de biens. En tout cas, il avait île l'inlluenoe. Il fut memlire de la Chambre d'agriculture et, en I7S7, de l'Assemblée coloniale instituée par onloiinance ri>3'ale et chargée d'asseoir les impAts do la colonie. Mais il n'était pas de ceux qu'il appelait avec mépris les créatures du gouvernement, et il reprochait amèrement à eon frère aiiiê de flatter les puissants et d'être sans cesse dans Iciti' ■' alniosphi're corrompue»'.
Uugommier aimait passionnément la France ; il soutenait que les habitants îles Antilles dévident tirer directement' de la métropole tout ce qui leur était néceasaire, et il avait commencé la construction d'un navire commode et pHipre à ses spéculations lorsqu'édatèreut les troubles rie 1789*.
t. VlUfll»let. SIT-SSI cl 305; — Ptoeau. 16-12, 638, 640, 733.
3. Pour le rfile de Du^onioiier aux Antillss, ouU-e l'ilùloiit de la Marti niqut lie Sldney-Ueney [V. p. 107-430), le deuxième volume de VHU loire dt la flaadfloupe de A. Lacour el des Anlillei françaitea de Boyer Peyrelonu, voir lurt Oui Vaucbelel, 281-301, Piaeau, 43-101, les Aichiiit parUnifnlaiiei, l« Monilew: les <locumcnl9 dei Archives nnlinnAlps, DXXV, llti, el le Mémoire de Dugomraier, Arch, nnt. AD XVIII, 6, lUS (IJibl. ntit. LKi< I3!i), reproduit d'ailleurs en très grande purliopar Pineaii {7lî-7'tiJ,
LES ANTILLES 7
Il accueillit la Révolution avec joie et aussitôt son parti fut pris : favoriser les intérêts de la colonie sans léser ceux "de la mère-patrie, ôter aux gouverneurs ce que leur pouvoir avait d'arbitraire, supprimer les al)us, « briser les chaînes du ritovensans donner de commotion à celles de l'esclave », tel était son programme. Il se mit à la tête des partisans du nouvel ordre de choses et se prononça vigoureusement contre les adhérents de Tancien régime, contre ceux qu'il nommait avec mépris les « gens comme il faut » on le « haut parage ». Lui-même Ta dit : ceux qui do longue date « s'étaient emparés exclusivement des premiers degrés >», avaient peine à descendre, et ceux qui, naguère abaissés, étaient soudain relevés par la Déclaration des droits de Thomme, ne pouvaient exprimer froidement les sentiments dont ils étaient pénétrés. De Là vint le mal : de la différence des opinions causée par « Teffervescence de ceux qui gagnaient à la Révolution » et par « le dépit des autres ».
La rivalité de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre, les <Ieux villes de Tile, détermina les premières « contradicti<ms ». La Pointe-à-Pitre s'irritait que la Basse-Terre fût le siège des autorités. Les esprits s'émurent tellement que le gouverneur baron de Clugny convoqua une assemblée composée de 96 membres ; chacune des 32 paroisses de la Guadeloupe <levait élire 3 députés.
Un des 3 députés choisis par la paroisse de la Basse- Terre fut Dugommier. L'assemblée, qui prit le nom d'Assemblée générale coloniale, vota les mesures urgentes : elle transforma les anciennes milices en garde nationale, elle organisa les municipalités. Dugommier s'était mis sur-lechamp hors de pair, et un contemporain assure qu'il était patriote énergique et orateur véhément, qu'il excitait l'admiration, qu'il faisait des prosélytes. Il rédigeait le Cahier d'un Etat de la Guadeloupe^ oîi il développait ses vues sur
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la forme do goiiverneinent (jui convenait à Tilc. L'honimo ilo guerre perçait dans cette brochure : pour rendre la Guadeloupe inaccessible aux ennemis, il proposait d'installer des batteries sur le bord de la mer et d'élever des forts dans le co?ur du pays, à la cime des plateaux.
La Guadeloupe fut d'ailleurs colle des Antilles qui, dans les premiers temps de la- Révolution, sul)it le moins de secousses. Elle ne comprenait que 1.2<X) noirs contre i2.<H)0 blancs, et, pour l'instant, ces blancs étai(Mit à peu près d'accord K
11 n'en était pas de même ii la Martinique. La population do Saint-Pierre, enclinô aux idées nouvelles, accusait le régiment de la Martinique de favoriser l'ancien n'^gimo; (*lle emprisonna doux officiers quirofusaiont do porter la cocarde tricolore et les (Mubarqua pour la Franco, elle sonna le tocsin, elle se saisit du fort ; le régiment dut gagnor Fort- Koyal, à 7 lieues de là. La Guadeloupe tenta d(^ !"<M*oncilior lo< doux partis : le gouverneur Clugny et Dugommier se rendirent ii Saint-Pierre et à Fort-Rovai ; habitants i»t soldats pr'Muiront île no pas chercher à se nuir(\ (Vêtait pou ; mais la --'uvxcitation était si grande (pie ce pou sembla beaucoup.
iVs événements se passaient dans les premières semaines
■ ie Miars [1\M), Un mois après, la (tuadeloupe intervint une
ieuxiènio fois dans h^s affaires de la Mai-tini([Ue. La lutte
ixaii «-elaie de nouveau enln» h^s jïatriot(»s et les aristo-
• '..es, entre Saint-Pierre <;t le reste de l'Ile, entre la ville
•.-.! !i**ii\tnte, trafiquant(% fière do ses m.igasins et de ses
.:ii'ir;!>^, îvgurdéo comuio rontrepnt gént^ral <ln commerce
^ Vuidle^. et les planteui-s irrités de dépendre? île Saint-
' ^ :••. ie -ee^urirà Saint-Pierre pnur écouler leurs i)roduits,
^ .1 ■V>*.!Uwui'^. Lt's K'oloniespviitiani In licro/uthm, lSî»8, p. Kî».
LES ANTILLKS 9
«le devoir aux riches négociants et banquiers do Saint-Pierre des somuies considérables qu'ils ne pouvaient payer : Harnave ne dit-il pas (pie Saint-Pierre était vis-à-vis des planteurs dans la situation d'un créancier vis-à-vis d'un débiteur' ?
Les aristocrates de la Martinique reconnaissaient pour leurs chefs les six membres du Comité intermédiaire qui s'était formé après la dissolution do l'Assemblée coloniale sous la présidence d'un homme éner^iduo et violent, le chevalier Dubuc, qui prétendait être l'oracle des colonies françaises. Le Comité intermédiah-e réj»andit le bruit que les villes de Saint-Pierre et de Fort-Royal ainsi (pie les hourps oii les patriotes abondaient, voulaient dominer la campagne ; il arma les mulâtres dont il se fit, selon l'expression des démocrates, une espJn-e de rempart: il excita les gens de couleur contre ses adversaires ; il entraîna le gouverneur, le vicomte de Damas, qui n'avait que du dédain pour la cocarde naticmale. Damas cassa la municipalité de Fort- Royal, qui venait d'élin* un maire patriote, et ce maire fut remplacé par un chevalier de Saint-Louis. » 11 fallait aux gens comme il faut, dit Dugommier, un maire décoré. » Les Pien'otins ou habitants do Saint-Pit^rre se sentirent inenacés : ils appelèrent à l'aide leurs fn»res de la (iuadeloupe.
La municipalité de la l]asse-Ten*e et l'Assemblée coloniale di' la Guadeloupe décidèrent une « seconde marche » à la Martinique. Huit députés, doni Dugommier, furent chargés parle corps municipal delà Basse-Terre et par l'Assemblée c<doniale de la Guadeloupe d'accompagner le gouverneur riugny à la Martini(pie et d'y rétablir la paix. Dugommier emmenait *.30<) volontaires qu'on nommait les volontaires de Dugommier ; pour les réunir, il n'eut qu'à monter sur un banc
1. Archiv. parlem.. XXI. 12*>, et nipport i\o naniavi*. .!/«>//., I{(i nov. WJO; Deschaïups, ir>3 et 171 ; correspoiulanci" de Uamas et du maire de Saint- Pierre, 3-7 juin.
<lu Cours, à la Basse-Terre ; il harangua la foule, et les hommes le suivirent.
Il lança dès son arrivée une adresse dos volontaires confédérés de la Guadeloupe aux colons de la Martinique. C'était lui qui Tavait rédigée. Il priait les Martiniquais ilaccoptor franchement la constitution nouvelle, d'imiter la nation française et Tile de la Guadeloupe où la Révolution « s'était établie dans tous les ciuartiers avec l'applaudissement général ».
Clugny et les Guadeloupéens échouèrent dans leur mission. Le Comité intermédiaire, qui siégeait h Fort-Royal, resta sourd à leurs prières et à leurs remontrances. Il s'opposait, comme on disait, à la régénération, et les collègues de Dugommier, Clairfontaine, Guillermin, Deshayes, Angeron, s'indignaient avec lui que Fort-Royal ffit « le seul coin des <M)lonies oii le régime ministériel montrait son front », et que les patriotes, dominés par le fort Saint-Louis et le fort Bourbon qui défendaient Fort-Royal, pressés de tous côtés par les baïonnettes, «< dussent garder un silence humiliant ». Après de longues et de chaudes discussions, oîi les deux partis se rejn-ochèrent l'un à l'autre de bouleverser l'archipel l)ar leurs principes, le Comité intermédiaire promit verbalement de ne j)as se mêler des affaires de Saint-Pierre. Mais à Saint-Pierre, Dugommier subit un échec. Des bandes de nègres et de mulâtres, commandées par des blancs, couraient la campagne. Une sortie fut dirigée contre eux. Assailli au Morne aux Bœufs, accablé par le nombre, Dugommier se replia sur le Carbet. Le 29 avril, députés et volontaires se rembarquaient.
A son retour, Dugonmiier fut couvert de félicijations par ses concitoyens. Le président du Comité général de TAsseniblée coloniale loua la conduite « sage et patrioticpie » <iu'il avait tenue et fait tenir à la brave jeunesse de la Guadeloupe. Aussi fut-il le 16 août élu, à une grande majo-
LES ANTILL?:S 11
rite, président de rAssemblée coloniale, et il rédigea la plus grande partie du Cahier des demandes que Tîle envoyait à l'Assemblée constituante.
Mais bientôt et pour la troisième fois la Martinique, la « sœur affligée », sollicita le secours de la Guadeloupe.
La lutte renaissait entre les deux partis qui s'étaient naguère combattus, entre le pai ti dos villes et le parti de la campagne, entre les patriotes et les aristocrates. D'un côté étaient les habitants de Saint-Pierre et de Fort-Roval ; de l'autre, l'Assemblée coloniale et son Comité intermédiaire qui se qualifiait désormais de Directoire, les planteurs, les mulâtres, les noirs, et le gouverneur Damas.
L'Assemblée coloniale devait, d'après un décret de la Constituante, être confirmée dans ses fonctions par le suff'rage des citoyens et, malgré les efi'orts de ses commissaires, elle n'avait pas réuni la majorité : 19 paroisses sur 27 avaient invali<lé ses pouvoirs. Elle passa outre et son Directoire ne cachait pas ses desseins hostiles à Saint-Pierre, qu'il représentait comme une ville peuplée de vagabonds et de cuupejarrets chassés de France parla misère : réduire Saint-Pierre, c'était i^ïiiv sous la dépendance de l'Assemblée coloniale les autres quartiers de la Martinicpie. Le 3 juin 1790, jour de la Fête-Dieu, une rixe violente éclatait à Saint-Pierre entre les mulcàtres et les blancs. Etait-ce un complot des aristocrates? Avaient-ils mis, selon le mot d'un magistrat, le poignard à la main des gens de couleur? Quoi qu'il en soit, le sang coula, et plus de 30 mulâtres furent égorgés ou pendus sans autre fonne de procès. La municipalité institua une Chambre prévôtale qui j ugerait les mulâtres incarcérés ; Damas refusa de reconnaître ce tribunal, et, sur la réquisition de l'Assemblée coloniale, marcha contre Saint-Pierre pour y rétablir Tordre et, comme s'e^cprime Barnave, pour remettre les choses dans l'état où elles étaient avant la Révolution.
12 DUGOMMIKK
Les habitants n'opposèrent aucune résistance. L'Assemblée coloniale cassa leur municipalité, réforma leur garde nationale et arrêta deux cents citoyens. La plupart furent relàcliés ; vingt-trois furent jetés dans la cale d'un navire, puis emprisonnésà Fort-Royal. On ne put trouver contre eux de preuves juridiques, et l'Assenibléo décida qu'ils seraient expulsés de la colonie et envovos en France. Damas sollicita leur élargissement , invoqua rinmianité du Directoire, le ] riant d adoucir ses rigueurs, objectant qu'il était contraire à toute règle de chasser des gens d'un pHVs sans jugement légal. Le Directoire répondait qu'il ne pourrait rien changer à la résolution de l'Assemblée. Mais à cet instant le régiment do la Martinique, (jui s'était rangé du coté des aristocrates, se tourna contre eux. 11 avait ignoré jusfju'alors certaines circonstances de la Révolution et notamment les fédérations entre citoyens et militaires. 11 déclara qu'il faisait désormais cause conmiune avec les patriotes et, le i*""* septembre, il délivra les prisonniers de Saint-Pierre que le Directoire se proposait d'embarquer le lendemain. Il arbora le drapeau national sur le fort Saint-Louis et le fort Bourbon, qui défendent Fort-Roval. Il fit tirer à boulets et à bombes sur les bâtiments de la station (pii s'éloignaient du f)ort. Le Directoire, épouvanté, s'enfuit dans la campagne au Gros- Morne où il appela ses partisans. II y fut rejoint par Damas et par les deux compagnies de grena<liers du régiment dont il avait augmenté la paie. La guerre civile commença. Quatorze paroisses nommèrent des commissaires, qui formèrent l'Assemblée dite des patriotes ou du parti de Saint-Pieire. Cette Assemblée sut (jue les aristocrates s'approvisionnaient d'armes et de munitions dans les îles voisines; elle demanda l'assistance de la (Guadeloupe '.
1. Ufscliaiiips, 17-2-l"3; — Mon., lU et 2:; oct , 14, 17, 30 nov. 1790, *2 v\ S févr 17iU; — Damas à C.lugny, 6 sept. 1700 ; Chabrol à Damas. 8 et 12 sept., etc. Damas, a «lit Diigommier, était le chat, et l'Assemblée coloniale, le sin«j:e de la fable.
LES ANTILLES i3
La (juadeloupe décida de venir en aide aux Pierrotins, et le gouverneur, M. de Clugny, approuva la décision. Mais Dugommier, convaincu que Clugny était d'intelligence avec Damas, le fit arrêter ou plutôt lui donna une garde d'honneur. 300 volontaires, 250 soldats du régiment de la Guadeloupe et 12 artilleurs accompagnèrent Dugommier, qui débarqua, le 7 septembre, à Saint-Pierre au milieu de Tenthousiasme des habitants. Une proclamation annonçait leurs intentions à la population do la Martinique ; ils vouhiient protéger les colons contre les « ennemis domestiques », contre une classe d'hommes aux prétentions « absurdes et choquantes », contre les mulâtres qui commençaient les hostilités, contre les esclaves qui ne manqueraient pas au premier signal de se livrer au pillage ; ils invitaient les blancs qui ne pensaient pas comme eux à répudier toute idée de combat ; ils comptaient que chacun regagnerait ses foyers pour y attendre tranquillement la médiation de l'Assemblée nationale. Dugommier écrivait en même temps à Damas ; il venait, disait-il, s'opposer aux désordres des esclaves qui profiteraient de la discorde des blancs ; il ne cesserait de prêcher autour de lui la modération, le respect des propriétés, et il priait Damas de rester au Gros-Morne, d'éviter une sortie, car l'efi^ervescence régnait dans sa troupe, qui montrait la plus grande animosité contre les mulâtres et jurait de venger les blancs humiliés.
Les esprits étaient trop surexcités pour qu'une conciUalion fût possible. Le 21 septembre, à Fort-Royal, une fédération se formait entre les régiments de la Martinique et de la Guadeloupe, les volontaires des iles et les citoyens de Fort-Royal et de Saint-Pierre. Le colonel du régiment de la Martinique, M. de Chabrol, fut proclamé commandant général de l'armée, qu'on nommait l'armée blanche patriotique, et dans leur joie les femmes l'acclamaient, l'embrassaient, le couronnaient de fleurs. Chabrol se laissa faire.
i4 DUOOMMIER
Comme Damas, il craignait la ruine de la colonie, et il voyait, dit-il franchement, que la majorité dont se flattait l'Assemblée coloniale était du côté des négociants et des villes, qu' « une grande masse de colons » s'élevait contre le parti du Gros- Morne, que tous les soldats étaient en insurrection.
Los patriotes résolurent d'attaquer le camp du Gros-Mornede deux côtés parle Pain-de-Sucre et par le Lamentin. Les troupes qui se trouvaient au Gros-Morne connaissaient le pays, mais elles n'étaient qu'incomplètement armées et ne • comptaient que 1.800 hommes au plus; on croyait en avoir aisément raison.
Le 24 septembre, les gens de Fort-Royal firent une sortie pour se procurer des moyens de transport. Un ancien officier, très énergique et vaillant, Percin, leur tua quelques, hommes, et lorsque, sur Tordre de Chabrol, Dugommier vint à leur secours, il arriva trop tard. Mais sur le sol gisaient trois soldats du régiment de la Martinique, affreusement mutilés et, raconte Dugommier, hachés à épouvanter les sauvages les plus féroces.
A cette nouvelle, les patriotes crièrent vengeance et décidèrent de marcher dans la nuit même contre leurs adversaires qu'ils qiudifiaient de tigres. Chabrol et Dugommier s'opposèrent à cette attaque précipitée. «Je fis, dit Dugomniier, naître de sages réflexions; mais je n'obtins que la nuit pour tout délai », et Chabrol assure qu'il était impossible d'empocher l'expédition, que les patriotes étaient en proie à une exaltation, à une fureur que rien ne pouvait maîtriser.
La sortie eut donc lieu le 25 septembre au matin. !.;><>> hommes, soldats du régiment de la (iuadeloupe,. bourgeois, volontaires, se dirigèrent en deux colonnes sur lo Lamontin. La première colonne était commandée par Dugommier, et la seconde, par un capitaine du régiment do