Dunois
Sa naissance. — Sa jeunesse. — Ses premiers exploits, — Il devient le second lieutenant du connétable de Richemont. — Il fait lever le siège de Montargis.
Un voile mystérieux couvre la naissance du héro dont nous allons tracer la vie. Yoici l'opinion la plus raisonnable que Ton ait émise à ce sujet : elle repose sur les titres conservés jadis dans les archives de la ville de Ghâteaudun, capitale du comté de Dunois : ces pièces n'existent plus depuis 1789.
Louis d'Orléans, frère de Charles Yl, épris de
Mariette d'Enghien, petite-fiUe d'Eustache d'Enghien, favori de Philippe de Yalois, voulut l'épouser; le roi s'y opposa pour des considérations politiques. Louis en référa au saint-siége, qui, n'étant pas dominé par de semblables motifs, sanctionna l'union : mais dans ce moment l'Église était désolée par le grand schisme ; et le conseil de régence, soumis alors aux volontés du duc de Bourgogne, refusa de reconnaître la validité de la décision du pape Urbain VI, sous prétexte que la légitimité du pontife rencontrait elle-même beaucoup d'opposition dans là chrétienté : le jeune prince se crut autorisé néanmoins à garder sa femme, dont il eut bientôt un fils. Charles VI, ayant retrouvé un intervalle de raison, se montra fort irrité en apprenant l'union contractée par son frère ; et, en sa double qualité de chef- de famille et de souverain, il exigea que Louis y renonçât entièrement et contractât un mariage analogue à son rang : c'est alors que le frère de Charles VI, obéissant à regret, épousa Valentine, fille du grand-duc de Milan. L'enfant né de sa première union fut désigné dès ce moment par le titre de bâtard et Orléans, titre qui n'emportait pas dans ce siècle l'avilissante signification que nous y attachons maintenant.
Valentine de Milan, douée d'une raison supérieure, prit en considération les circonstances qui avaient accompagné la naissance de cet enfant ; elle ne fît aucune difficulté de l'admettre dans son intérieur, et voulut qu'il fût élevé avec ses propres fils. Les grâces
dujouvencel la charmèrent tellement, qu'elle regrettait maintes fois de ne pas être sa mère : « On me Ta volé, » disait souvent Yalentine, en admirant sa gentillesse.
La nouvelle de l'assassinat de Louis d'Orléans parvint le lendemain à Château-Thierry, où la duchesse habitait, entourée de sa jeune famille : elle s'empressa d'appeler dans son oratoire ses trois fils, Charles, Philippe et Jean ; le premier avait quatorze ans, le second douze, et le dernier neuf : elle fit venir également Dunois (1), plus âgé d'un an cjne son aîné. L'inconsolable veuve, fondant en larmes, leur apprit le coup affreux qui les privait de leur père ; elle appuya sur toutes les particularités de l'horrible catastrophe, afin de [leur inspirer un juste ressentiment: « Mes enfants, dit-elle, lequel se montrera le plus ardent à venger ce crime? — Moi ! » s'écria énergiquement Dunois, pendant que ses frères ne répondaient que par des pleurs à l'interpellation de leur mère. Yalentine, frappée de la réponse, prit le bâtard dans ses bras, et le combla de caresses.
On sait qu'elle n'attendit pas les eff'ets des promesses d'un enfant, et qu'elle n'épargna aucun soin pour obtenir des lois la punition de cet attentat : les regrets d'avoir échoué dans une tâche aussi légitime
(1) Nous appelons ainsi, en débutant, le héros dont nous écrivons la Vie, quoiqu'il n'ait porté ce titre que bien tard ; mais nous craindrions de mettre de la confusion dans notre récit en agissant autrement.
lui donnèrent la mort. Consumée de tristesse, Valentine voyait arriver lentement le terme de sa vie ; le souvenir des malheurs de son époux la poursuivait sans cesse ; ses fils, d'une complexion délicate, enclins à la mollesse, lui étaient l'espoir de trouver un vengeur dans son sang ; elle tournait ses regards versle jeune bâtard, dont la mine fière annonçait un caractère entreprenant : la veuve de Louis d'Orléans disait, en le considérant : « Lui seul est taillé pour punir les assassins de son père. »
Il ne nous est rien parvenu de particulier sur le reste de l'enfance de Dunois. La mort du frère de Charles YI devint le signal de la guerre civile : le fils de Louis d'Orléans dut se ranger naturellement sous la bannière de ceux qui n'avaient pris les armes que pour venger le meurtre de son père ; sa position était toute naturelle, et il n'eut pas besoin de changer de parti selon les variations de la politique : le bâtard d'Orléans ne pouvait marcher que dans les rangs des ennemis du duc de Bourgogne. Il atteignait sa vingtième année lorsque la bataille d'Azincourt fut livrée : cependant on ne le voit pas au nombre des jeunes preux qui combattirent dans cette malheureuse journée ; il n'assista pas non plus aux conférences du pont de Montereau, et personne ne put lui reprocher d'avoir trempé dans l'assassinat de Jean sans Peur.
Deux ans après cet événement tragique, au printemps de 1421, il parut, en qualité d'écuyerbanneret.
dans la revue que Charles VII, encore dauphin, passa dans les environs de Blois pour connaître exactement la force de son parti : Dunois menait sous son pennon quatre bacheliers, vingt et un écuyers et dixhuit archers. Voulant se l'attacher irrévocablement, Charles VII lui donna, par acte du 24 novembre 1421 , ia seigneurie de Vaubonnais en Dauphiné, dont le bâtard prit le titre incontinent : c'est le premier qu'il ait porté. L'année suivante, Charles, venant de monter sur le trône, le nomma chambellan, et lui concéda les terres de Saint-Pierre, de Theys et de Falla- Tier, en le qualifiant de cousin. En 1424, il fut nommé gouverneur de la forteresse de Saint-Michel ; mais , par suite d'une intrigue que les historiens n'expliquent pas, Dunois encourut la disgrâce du monarque tandis qu'il se rendait à son poste : un officier de la maison du roi le devança, et lui fit fermer les barrières de la place. Son exil ne se prolongea points et au début de l'hiver 1425, il épousa la fille de Louvet, président de Provence. Dunois ne tarda pas de partager la mauvaise fortune de Louvet, lorsque la réconciliation de Charles VII avec les Montfort eut été scellée par des concessions de divers genres, comme nous l'avons vu dans la Vie d'Arthur de Richemont. On sait que ce prince entra au service de Charles VII, en y mettant pour condition expresse l'éloignement de tous ceux qui avaient trempé dans le meurtre de Jean sans Peur, son beau-père, et dans l'arrestation du duc de Bretagne son frère. Cette clause parut fort dure ;
Charles YII l'aurait même repoussée, si des g^ns sages ne lui eussent remontré que le bien de l'État demandait impérativement qu'on y souscrivît.
Tanneguy-Ducliâtel, désigné en cette occasion d'une manière particulière, s'exila volontairement sans invoquer ses anciens services. Le président Louvet se montra moins généreux : chacun savait, à ne pas en doQter, qu'il avait ordonné au nom du dauphin l'arrestation du duc de Bretagne : le président voulut persuader à Charles VII que son intérêt lui commandait de conserver auprès de sa personne les hommes qui s'étaient signalés par des actes d'un dévouement héroïque. Le roi allait céder; mais les autres membres du conseil se récrièrent, et Louvet se vit contraint de se retirer : il partit pour le comtat d'Avignon, emmenant le bâtard d'Orléans son gendre, qui ne voulut pas l'abandonner dans ?a disgrâce. Chacun ressentit l'éloignement d'un jeune capitaine dont la sagesse égalait la valeur : le sang-froid qu'il déployait dans les moments difficiles causait l'admiration des généraux, et redonnait de la confiance aux soldats. Le comte de Richemont, devenu l'arbitre des destinées de la couronne, parut frappé des éloges que chacun se plaisait à prodiguer au bâtard d'Orléans ; il s'empressa d'envoyer en Dauphiné un des officiers de sa maison pour annoncer au guerrier que le roi le rappelait, et que le connétable en particulier serait charmé de le compter au nombre de ses compagnons d'armes. Cette démarche de la part d'un
prince fier et puissant toucha le banneret : jaloux de répondre à une si noble invitation, il se rendit en toute hâte en Berry auprès du roi : son arrivée combla de joie les fidèles serviteurs du prince. Le comte de Richeraont le choisit pour un de ses lieutenants, et lui ordonna d'aller se jeter dans la forteresse de Mont-Saint-Michel, menacée par les Anglais. Sur ces entrefaites, Arthur courut dans ses domaines de Bretagne pour y lever des troupes, afin de chasser l'ennemi de la Normandie. Nous avons dit que des incidents indépendants de sa volonté firent manquer cette entreprise; les Anglais Tobligèrent de regagner le duché. La haute Normandie tomba en leur pouvoir ; mais ils durent s'arrêter devant Saint-Michel, défendu par le bâtard d'Orléans. Les généraux de Henri YI, marchant de succès en succès, eurent le chagrin néanmoins d'échouer au pied de ces remparts. Ils voulurent, en se retirant, donner au gouverneur un témoignage de leur estime; ils lui envoyèrent en présent des vivres frais et des liqueurs. Charles VII et ses ministres se montrèrent très-satisfaits de la conduite du comte de Vaubonnais : ce dernier ne laissait échapper aucune occasion de se signaler, et bientôt la fortune lui offrit le moyen d'accroître sa renommée.
Maîtres de Paris, les Anglais s'y voyaient resserrés de la manière la plus fâcheuse : en effet, les royalistes occupaient encore les villes qui fermaient les principales avenues de cette capitale : Montargis les inquié-
tait singulièrement, car les habitants se montraient animés d'une ardeur portée jusqu'à l'enthousiasme, et leur exemple soutenait la résolution du peuple des campagnes. Bedfort organisa une expédition à l'effet de surprendre Montargis ; il en confia la direction au comte de Warvick et aux sires de Suffolk et de la Poil : ces généraux rassemblèrent six mille hommes dans l'Ile-de-France, et allèrent investir la capitale du Gâtinais vers la fin de juillet 1427.
Montargis, situé sur le Loing, ne présentait que des accès fort difficiles ; néanmoins Warvick et ses deux collègues ne balancèrent point à établir des lignes de circonvallation : ils reçurent un renfort de quatre mille soldats, ce qui leur permit de commencer les opérations. Les travailleurs, ayant comblé plusieurs canaux formés par divers bras du Loing, parvinrent à élever en ce lieu des batteries. Le sire de la Poil prit position le long du ruisseau appelé la Vrayne ; Suffolk se logea du côté de Gonflans, et le comte de Warvick, sous les remparts du château : SufTolk et la Poil pouvaient se secourir mutuellement, sans rencontrer de grands obstacles ; mais des accidents de terrain, et la courbe de la rivière, les obligeaient à décrire un circuit d'une grosse lieue pour se lier avec Warvick.
Les habitants ne furent point effrayés à la vue de cette armée, qui prenait des mesures énergiques pour les forcer derrière leurs remparts : une tradition très-ancienne annonçait que Montargis ne serait ja-
mais pris. La citadelle, l'une des plus redoutables des provinces centrales, avait été bâtie par Charles V sur les ruines d'une forteresse construite, disait-on, par Clovis ; le nouveau château devint un des principaux boulevards du royaume : Chandos essaya vainement de l'enlever lors de l'invason d'Edouard III. Les bourgeois sentaient accroître leur résolution en voyant les exemples de dévouement que ne cessait de donner le gouverneur Bouzon de la Faille, capitaine gascon, d'un courage impassible, d'une activité infatigable : il fit placer sur les remparts des pièces d'artillerie, dont le jeu acquit un tel degré de supériorité, que les batteries des assiégeants furent réduites au silence.
Vers la fin du premier mois, Louis de Scorailles, sénéchal du Limousin, aussi vaillant guerrier que négociateur habile, parut en vue de la ville, conduisant un convoi de vivres et un renfort de troupes ; il culbuta une division qui s'opposait à son passage, €t franchit les barrières. Après avoir remis au gouverneur le convoi, le sénéchal sortit en rase campagne, traversa avec le même bonheur les lignes de l'ennemi, et alla rejoindre en Berry Charles VU, dont il était un des conseillers les plus intimes : en témoignage de sa satisfaction, le roi lui fit présent d'un hanap en vermeil (gobelet), suivant l'usage de cette époque (1).
(1) Le don du hanap fut en usage pendaiit tout le moyen âge : le dernier exemple que l'on connaisse a trait au sire de
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Le secours amené par Louis de Scorailles alimenta la place un certain temps : six semaines se passèrent en escarmouches. Les Anglais éprouvaient des souffrances infinies au milieu de marais fangeux: de leur côté, les assiégés se trouvaient encore plus gênés par la privation de vivres ; car Tennerni, disposant de forces nombreuses, interceptait le moindre convoi. Chaque jour Bouzon faisait quelque sortie pour se procurer des subsistances, et chaque jour ces sorties devenaient plus ^meurtrières. Il dépêchait messages sur messages au roi de France, pour le supplier d'envoyer quelques troupes à son secours ; mais ses courriers tombaient entre les mains des soldats de Warvick. L'un d'eux, plus intelligent, s'offrit de traverser le camp des Anglais en plein jour, et de gagner la route de Gien ; il ne put cependant éviter les rondes qui parcouraient les alentours de la place : l'homme fut pris, en sortant de la porte du château, par un détachement dont le chef se nommait Simon Morbier, Français de la faction des modérés. Cet officier youlait qu'on pendît le bourgeois : il se laissa toucher néanmoins par l'offre que fît ce dernier de li-
Vaudreuil, qui, s'étant distingué d'une manière particulière à la bataille de Fornoue (juillet 1495), reçut des mains de Charles VIII, après sa victoire, sur le terrain encore fumant du sang de l'eii- B^ui, im hanap d'argent doré, le mênae dans lequel le prince venait de boire, en l'honneur de la sainte Trinité. Plusieurs familles conservèrent jusqu'en 1789 de ces gobelets, témoignages incontestables de quelques services signalés rendus au pays.
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vrer un des principaux bastions, si on le laissait rentrer sain et sauf dans la ville. Simon Morbier accepta, et le royaliste le quitta après lui avoir indiqué une tourelle dont le peloton de garde était commandé par son frère : il prit l'engagement de disposer les cboses de telle manière, que les assiégeants pourraient sans crainte escalader le bastion au milieu de la nuit.
En rentrant dans Montargis, le royaliste se hâta d'instruire le gouverneur des conventions arrêtées entre lui et l'officier. Bouzon tripla la garde du poste désigné , en prescrivant le silence le plus absolu, afin d'entretenir l'ennemi dans la sécurité la plus parfaite.
Simon Morbier, de son côté, s'empressa d'aider prévenir le comte de Warvick de l'aventure du messager de Bouzon, et, dans reffusion de sa joie, il ne doutait pas que la ville ne fût prise par ce stratagème. A l'heure convenue, le comte de Warvick se rendit, accompagné de ses principaux officiers, au pied des murailles, en face du bastion signalé pour l'escalade; un calme profond régnait le long des remparts, et rien n'annonçait que les assiégés se doutassent du péril qui les menaçait. Par le moyen de plusieurs échelles liées ensemble, les Anglais parvinrent, à la file l'un de l'autre, au créneau, dout l'ouverture assez étroite ne permettait que le passage d'un seul homme, lequel devait sauter encore une hauteur de trois pieds pour arriver sur le che-
min intérieur. Dès qu*un de ces soldats était passé, des archers de garde se jetaient sur lui et le garrottaient, en l'empêchant de crier ; vingt assiégeants furent pris de cette manière : parmi eux se trouvait Simon Morhier lui-même. Les généraux, qui attendaient au bord du fossé FefFet de cette tentative, s'étonnaient de ne plus voir reparaître leurs gens, lorsque de bruyants éclats de rire et une furieuse décharge d'arbalètes leur firent comprendre qu'ils avaient été victimes de la crédulité de Morhier : Warvick et ses officiers s'éloignèrent, convaincus que la conquête de Montargis ne pouvait s'obtenir que par la force ouverte.
Le dimanche suivant, les habitants reçurent un avis qui les remplit de joie : le comte de Richemont, rentré en exercice de la charge de connétable, avait promis de redoubler d'efforts pour obliger l'ennemi à lever le siège. Arthur partit du voisinage d'Orléans, suivi de sa division de Bretons, et fit savoir aux capitaines des compagnies répandues dans la Beauce et le Gâtinais, de se rapprocher de la rive gauche de la Loire : ce mouvement de concentration s'effectua assez promptement. Dunois , la Hire , Graville, Gaucourt, arrivèrent amenant leurs bandes de trois cents à quatre cents hommes : ces forces réunies composèrent une armée de neuf mille combattants. Le connétable, jaloux de dérober aux Anglais sa véritable manœuvre, descendit la Loire en prenant la direction de Mehun ; puis il remonta brusquement le fleuve,
et le passa sur le pont de Jergeau : s'étant arrêté sur la rive opposée, il assembla un conseil de guerre pour consulter ses lieutenants touchant les opérations ultérieures. On y convint de former un gros détachement, capable d'accompagner un convoi de vivres destiné au ravitaillement de Montargis. On devait s'attendre à une vive résistance de la part des assiégeants ; un combat devenait inévitable. Dans cette persuasion, Arthur, emporté par son ardeur martiale, voulait commander lui-même cette division : nous avons vu, dans la Vie de ce général, que les officiers de son hôtel lui firent observer que la dignité de connétable ne permettait pas qu'il se chargeât du soin de conduire un convoi, et d'exposer sa personne dans une tentative de partisans. Le commandement de Tescorde fut donc confié à Dunois, dont chacun estimait la sagesse autant que la valeur ; on y adjoignit la Hire, qu'une audace excessive rendait propre à l'exécution d'un coup de main : quinze cents hommes furent mis sous leurs ordres ; un nombre considérable de chariots chargés de vivres les suivait : le connétable devait rester à Jergeau, et se porter en avant pour soutenir le détachement, dans le cas où des forces supérieures voudraient lui barrer le passage.
Dunois, s'étant mis en marche, chemina le long de la forêt qui masque la rive droite, et s'y arrêta pour attendre les renseignements qu'il avait demandés sur la position des assiégés : les gens de la campagne dé-
ployèrent pour le servir un zèle admirable. Aj^ant su que les généraux anglais avaient commis la faute de se partager en trois divisions éloignées les unes des autres, Dunois conçut le projet d'attaquer, dans les replis de la Brayne, le sire de la Poil, qui ne pouvait être secouru ni par Warvick ni par SufFolk ; car le premier campait au delà de la ville, et le second, pour joindre le sire de la Poil, devait décrire un long circuit : une fois ce plan adopté, la division poursuivit son chemin. La Hire, qui ne se séparait jamais de ses six cents Gascons, vieux soldats accoutumés à vaincre sous ses yeux, prit le commandement de Tavant-garde : le convoi et le reste des troupes le suivaient de près.
La Hire se mit en marche au milieu de la nuit (fin d'août 1427) (1), et se dirigea vers Montargis en tenant le chemin de Chevillon. Au lever du soleil, il arriva devant une petite chapelle, et, d'après la coutume religeuse de ce siècle, le capitaine se mit à genoux ainsi que ses soldats, pour saluer l'astre naissant. Il venait de commencer sa prière, lorsque vint à passer le desservant de la chapelle ; il l'arrêta, et lui ordonna brusquement de donner l'absolution à ses compagnons : (( auquel il dit qu'il lui baillât hastivement l'absolution, et le chapelain lui dit qu'il confessât ses péchés. La Hire répondit qu'il n'aurait pas le loisir, car il fallait promptement frapper sur l'en-
(1) Journal de Paris, p. 112.
nemi, et qu'il avait fait tout ce que gens de guerre ont c-outume de faire ; sur quoi le chapelain lui bailla l'absolution telle quelle. Lors la Hire fit sa prière à Dieu, en lui disant en son gascon, les mains jointes : Dieu je te prie que tu fusse, aujourd'hui pour la Hire autant que tu voudrais que la Hire fît pour toi, s'il était Dieu et que tu fusses la Hire. » (Histoire de Charles Yll par un anon. Godefroid, 495.)
Le capitaine poursuivit son chemin, et atteignit le bourg deChevillon ; mais, au lieu d'y attendre Dunois et le gros de la division, il en repartit subitement, avec la résolution d'attaquer tout seul les quartiers des Anglais. En effet, le partisan se trouva vers midi en face du camp de sire de la Poil : celui-ci , prenant les gens de la Hire pour quelques coureurs qui essayaient de pénétrer dans la ville, ne se hâta point de mettre sur pied sa division, laissant aux postes avancés le soin de les repousser. Une pareille réserve encouragea davantage le commandant des Français : ce dernier s'avançait toujours, et culbutait les détachements qui essayaient de l'arrêter. L'alarme se répandit en quelques instants dans le quartier : les Anglais accoururent de toutes parts, guidés par la Poil. L'audacieux la Hire, entouré par deux mille combattants, fit des prodiges de vaillance ; ses Gascons, le secondant on ne peut mieux, jetèrent sur la poussière quantité d'ennemis; mais, très-inférieurs en nombre à leurs adversaires, pouvaient-ils espérer de
vaincre des troupes aussi braves que celles de la Poil? Ils allaient payer d'une mort glorieuse l'imprudence de leur chef, lorsque Dunois survint, amenant le reste de ses forces.
Ce général, convaincu que la Hire se laisserait emporter par son ardeur, avait hâté le pas, et luimême marchait en tête des six cents cavaliers : il ordonna au sire de Mucident de laisser le convoi sous la garde de quelques soldats, et de le suivre de près avec la dernière division d'infanterie. Au bout d'une demi-heure, le bâtard d'Orléans entendit les cris des combattants : ne doutant plus qu'on n'en fût venu aux mains, il forma sa cavalerie en colonne serrée, conservant une allure uniforme et soutenue, afin que tout son monde arrivât en même temps. Parvenu aux quartiers de la Poil , il déploya sa colonne dès que le terrain le lui permit, et fondit sur les Anglais : ceux-ci, étonnés de l'apparition subite de tant d'assaillants, se troublèrent : Dunois, profitant de leur hésitation, fournit cinq charges consécutives; chacune d'elles mettaithors de combat quantité d'archers. Cependant Suffolk vit de loin que les Anglais luttaient contre un ennemi supérieur en forces : partagé entre le désir de dégager son frère d'armes, et la crainte de lais^r surprendre le point que lui et ses gens étaient chargés de défendre, cet officier prit un terme moyen ; il confia la garde du camp à son lieutenant et sortit accompagné de mille hommes, l'élite de sa division ; mais une étendue considérable de terrain le séparait
de son collègue, en raison des marais qu'on étaitobligc de tourner. 11 arriva quand l'arrière-garde de Danois débouchait par la vallée : le sire de Mercadieu, chef de cette troupe, comprenant quelle était la situation des choses, se mit à barrer le passage au sire de Suffolk, l'attaqua de la manière la plus rude et le contraignit à s'arrêter sur place. Le choc fut terrible, et coûta la vie à des centaines de preux. Le sire de Mercadieu animait les siens de sa voix formidable : il lève sa visière pour mieux respirer : en ce moment un Anglais se précipite sur le capitaine, et le frappe au visage d'une lance légère ; le coup porte dans la bouche ; l'Anglais retire son arme, et laisse le fer engagé dans la plaie ; Mercadieu l'arrache lui-même, sans discontinuer de combattre.
Un nouvel incident vint encore seconder les efforts des Français : Bouzon de la Faille, gouverneur de Montargis, voyant du haut des remparts commencer Faction, sortit de la place, suivi de la moitié de la garnison ; il pénétra dans le camp, et assaillit vigoureusement le sire de la Poil. Un bourgeois, nommé Gallardin, mêlé aux soldats, s'empara de la bannière de Bedfort, que le régent avait confiée à sire Windam. Ce renfort amené par Bouzon opéra une heureuse diversion, et abattit la résolution des Anglais, qui se voyaient ainsi attaqués de tous côtés. Dunois, dont le caractère calme est signalé par les chroniques, présidait à cette scène : voyant la cavalerie en situation de remporter l'avantage, il l'abandonna un
instant, et vola sur le lieu où combattait le sire de- Mercadieu; sa présence sut raviver l'ardeur des Français. Suffolk et les siens, ayant soutenu une lutte très-opiniâtre, se virent obligés de reprendre le chemin du camp, sans avoir pu opérer leur jonction avec la division de la Poil.
Dunois ne laissa point aux Anglais la faculté d'exécuter ce mouvement rétrograde ; il lança contre eux sa meilleure infanterie, qui les aborda en peu d'instants : dès lors cette retraite se changea en une fuite désordonnée; les Anglais se jetèrent dans les marais, franchirent un bras duLoing, et parvinrent à gagner les quartiers de Warvick : ils y furent précédés par le sire de la Poil, qui avait été assez heureux pour se procurer un batelet, au moyen duquel il passa la, rivière. Warvick s'était vu dans l'impossibilité de secourir ses collègues, à cause de la nature des lieux : il recueillit les débris des deux premières divisions ; et, les ralliant derrière sa réserve, ce général expérimenté rangea toutes ses forces en bataille sur le revers d'une colline, ne doutant pas que les Français victorieux ne vinssent l'attaquer. Mais Dunois, trop sage pour compromettre un premier succès, s'en abstint, satisfait d'avoir causé à l'ennemi une perte de deux mille quatre cents hommes, soit tués ou prisonniers : de plus, il s'empara de la majeure partie des canons et d'un butin immense. Henri Bizet, capitaine anglais, chargé de défendre le parc des machines de guerre, préféra périr les armes à la main,
plutôt que d'accepter les conditions qu'on lui offrait.
Fier d'un résultat aussi brillant, Dunois se hâta d'entrer dans la ville, sans songer à recommencer contre Warvick une troisième action. Les habitants le reçurent en triomphe : il paraissait évident aux yeux de tous que l'on était redevable d'un pareil avantage à son génie autant qu'à sa bravoure. Dunois se plut à louer la conduite des bourgeois, qui depuis plusieurs mois supportaient les privations les plus cruelles, partageant avec les soldats les fatigues aussi bien que les périls du siège. Il en instruisit Charles YII : ce prince, jaloux de donner à la cité des témoignages de sa satisfaction, lui accorda plusieurs privilèges, et permit aux notables de faire broder sur leurs habits la lettre M. Les conséquences du combat de la Brayne furent telles, que Warvick se vit contraint de lever son camp le 5 septembre 1427, et de se replier sur Paris, ayant perdu trois mille hommes dans cette tentative.
La ville d'Orléans, liée depuis longtemps avec celle de Montargis par un pacte fédéral, suivant la coutume de ce siècle, voulut témoigner à Dunois sa gratitude pour avoir délivré la capitale du Gâtinais : elle lui fit présent de 1,000 livres, dont le général donna quittance en signant, bâtard d'Orléans, Cette pièce existe encore dans les archives de cette ville (1).
(1) Cette quittance est écrite sur une bande de parchemin, et conservée dans les archives, hôtel de la mairie,-où nous l'avons vue (l" liasse, 4* section des Faits historiques).
Tandis que Ton se battait si vivement sous les murs de Montargis, un violent tremblement de terre se fit sentir sur toute la surface de la France ; les royalistes ne s'en effrayèrent point, regardant ce phénomène, si propre à frapper les esprits de terreur, comme le pronostic de la délivrance prochaine de leur pays : tant l'amour de la patrie échauffait les âmes de ces hommes généreux !