‹ DunoisChapitre 2 sur 10 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Siège d'Orléans. — Dunois se jette dans la place, et soutient les efforts des Anglais, qu'il oblige de se retirer.

L'avantage remporté par Dunois sous les remparts de Montargis parut d'autant plus précieux, qu'on n'en signalait point d'autres depuis les malheureuses rencontres de Crevant et de Yerneuil. Charles YII se plut donc à combler de grâces le vainqueur de cette journée : malheureusement ce prince ne mettait aucune ardeur à profiter des chances favorables que la fortune lui offrait de loin en loin ; toujours esclave de quelques favoris, il leur abandonnait le soin des affaires publiques, pour ne songer qu'aux plaisirs : une pareille conduite devait nécessairement mécontenter les serviteurs les plus fidèles : nous avons déjà parlé dans la Vie de Richemont des fatales divisions élevées autour du trône, divisions qui faillirent consommer la ruine de la monarchie. L'insouciance du roi méritait d'autant plus le blâme, que ses ri-

vaux déployaient une activité que rien ne pouvait modérer.

Dans l'espérance de détruire la fâcheuse impression que la levée du siège de Montargis avait produite sur l'esprit des partisans de l'Angleterre, Bedfort prépara une entreprise éclatante, dont les résultats devaient, selon lui, fixer irrévocablement la couronne de France dans la famille de Lancastre : elle consistait à diriger tous les efforts contre Charles YII, pour s'attacher sans relâche à sa personne, le chasser des provinces centrales, et l'acculer au pied des Pyrénées. Ce plan, exécuté avec vigueur, eût en effet anéanti la maison de Valois : heureusement pour elle, Bedfort ne put se charger lui-même de l'exécution, car la politique l'occupait encore plus que les combats ; sa présence à Paris devenait indispensable pour contenir les royalistes, qui fomentaient chaque jour des insurrections au sein de cette capitale. Warvick venait de quitter le continent; un ordre suprême le rappelait à Londres, en qualité de gouverneur du jeune Henri VI. Le régent ne pouvait donc confier la direction de la nouvelle campagne qu'à Thomas de Montagu, comte de Salisbury, allié de la famille royale, l'un des héros de la journée d'Azincourt. Pour prix de sa vaillance, il reçut des mains de Henri V, après cette victoire, le collier de la Jarretière : il atteignait sa trente-cinquième année, l'âge le plus propre aux grandes conceptions militaires.

Le comte de Salisbury descendit à Calais avec six

mille hommes levés récemment dans le pays de Galles : il traversa la Picardie, et s'adjoignit dix mille vieux soldats, que Bedfort avait retirés de plusieurs provinces. Ces forces, réunies à six mille Bourguignons ou Picards, formaient une armée à laquelle Charles YIl ne pouvait opposer que des corps de partisans. Salisbury commença les opérations au mois de juillet 1428, secondé par vingt-cinq mille hommes bien disciplinés, qu'enflammait le souvenir de leurs victoires passées. Il parcourut le pays contenu entre la Seine et la Loire, et y fit de rapides conquêtes ; il enleva, dans l'espace de six semaines, Rambouillet, Noyon, Janville, Beaugency : son avant-garde parut devant Orléans les derniers jours de septembre. Salisbury s'arrêta, incertain s'il formerait le siège de cette ville, ou s'il franchirait le fleuve pour s'enfoncer dans les provinces du centre. Sur ces entrefaites, arrivèrent plusieurs messages de Bedfort, qui lui mandait que son plan ne comportait pas qu'on demeurât devant Orléans, dont la prise exigerait des sacrifices immenses; qu'il valait mieux passer la Loire, et poursuivre sans relâche Charles YIL Salisbury, regardant la conquête d'Orléans comme un fait d'armes capable d'illustrer son nom, répondit que la réduction de cette ville garantirait pour toujours, au roi son maître, la possession de Paris et des provinces septentrionales. Le siège fut donc résolu, contre l'intention du régent (1).

(1) Actes de Rymmer, t. X, p. 408. — Thoiras, t. IV, p. 230.

Orléans, formant le sommet du rectangle de la Loire, s'offrait comme le premier rempart de Paris du côté du midi ; on l'appelait le cœur de la France. Cette ville, bâtie en entier sur la rive droite du fleuve, s'était accrue considérablement depuis cent ans. Au commencement du quatorzième siècle, on joignit à la cité le bourg à.'Avenum, qui la flanquait du côté de l'ouest. Sa nouvelle clôture ne se termina que vers la fin du règne de Philippe de Valois : une succession de grosses tours, les unes rases et les autres couvertes, donnait un aspect formidable à cette ceinture de murailles : on comptait vingt de ces tours et neuf portes. Le pont, presque en dehors de l'enceinte, formait la prolongation des remparts ; les habitants y arrivaient par la rue Sainte-Catherine, située maintenant au centre de la ville ; car, depuis 1428, Orléans s'est agrandi de telle manière du côté du nord et de l'ouest, que sa surface est plus que doublée. Le pont, bâti cent cinquante pas plus bas que celui d'aujourd'hui, se développait sur une longueur de cent quatre-vingts toises : il se composait de dix-neuf arches; celles du centre s'appuyaient sur une île appelée les Mottes Saint- Antoine. Du côté de la ville, l'entrée du pont se trouvait défendue par deux énormes bastions ; dans la direction opposée, par un massif de constructions appelé les Tournelles (1).

(1) La Parlhénie orléanaise, ou l'Histoire mémorable de la \ille d'Orléans assiégée par les Anglais, et délivrée par une

Dans la situation oii la fortune ennemie avait jeté la France, envahie par l'étranger, livrée aux discordes civiles, chaque ville devait se gouverner d'après ses vues particulières : il paraît qu'Orléans possédait un système municipal admirable. La ville, peuplée de vingt mille citoyens, se divisait en huit quartiers qui avaient chacun un chef appelé quartenier ; celuici comptait sous ses ordres dix dizainiers, qui recevaient chaque jour le rapport des chefs de rue. Ces magistrats exerçaient une police rigoureuse, et soutenaient l'esprit public. Un écrivain modernne (1) dit que c'est probablement à cette institution que l'on dut l'ordre parfait qui régna pendant le siège : on doit ajouter que les habitants firent preuve d'une fermeté de caractère admirable. En apprenant que Salisbury agissait dans l'intention de se rendre maître de leur ville, ils ne négligèrent rien pour lui opposer une vigoureuse résistance. La cité commença par s'imposer une taxe capable de subvenir aux premières dépenses ; tous les privilèges furent abolis, même ceux dont jouissaient les docteurs et les élèves de l'université. Des lettres patentes de Philippe le- Bel (1303) les exemptaient d'impôts : dans cette circonstance, il ne se trouva que deux docteurs qui pro-

vierge envoyée de Dieu, par Saint-Symphorien Guyon, 1654^ in-12. Ce livre contient des détails authentiques.

(1) M. Vergniaud, auteur de VIndicateur Orléanais, ouvrage dans lequel se trouvent réunis les documents Jes plus curieux et les plus importants.

testèrent contre cette mesure, Jean Itasse et Huguenin de Tours (1).

On consentit un appetissement sur le vin et sur les autres boissons vendues en détail; c'est-à-dire que les marchands purent diminuer le douzième de la pinte sans baisser le prix, mais en versant le montant de cette différence dans les caisses publiques : ceci avait déjà eu lieu en 1410, lorsqu'on voulut terminer les fortifications aux frais de la cité (2). On préleva en sus du loyer deux sous parisis sur toutes les maisons couvertes en chaume (3). Il fut défendu, sous peine de confiscation, de débiter du vin autre que celui du territoire d'Orléans, dans le rayon de dix lieues. Une ordonnance permit aux boulangers forains de vendre du pain sur le pont et dans les principales rues ; le conseil municipal leur accorda même une prime (4). Afm d'éviter l'infidélité dont les boulangers établis pouvaient se rendre coupables, sous prétexte de la rareté des grains, on fit revivre un arrêt du parlement de Paris qui enjoignait aux gens de cet état de suspendre à la fenùtre de leur boutique des balances, pour que chaque personne pût peser le pain (5). Les membres du clergé,

(1) Archives de la ville d'Orléans, hôtel de la mairie, liasse n» 1, section de VUniversUé. Le privilège fat rendu à ïuniversité en 1448.

(2) Idem, liasse n» 2, section des Clôtures,

(3) Idem.

(4) Idem, première liasse, section Boulangerie.

(5) Archives de la ville d'Orléans, registre n» 2.

d'après nos institutions, se trouvaient libres de tailleset d'impôts; les prêtres d'Orléans, jaloux de contribuer aux charges publiques, voulurent payer une partie de la taxe. On n'exempta de l'impôt extraordinaire que six habitants, les trois libraires, les seuls existants alors, «t deux ou trois parcheminiers (1). Les divers comptes relatent quantité de salpêtre et autres ingrédients employés à la fabrication de la poudre.

Les habitants d'Orléans ne se bornèrent point à ces dispositions de police intérieure, ils ne reculèrent devant aucun sacrifice. Désirant rendre plus difficiles les abords de la place, ils brûlèrent les faubourgs de la rive gauche, les maisons qui bordaient la rivière, et notamment l'église des Augustins, placée en face de la tête du pont : les Anglais auraient pu s'y loger commodément. La ville présentait la forme d'un parallélogramme presque complet; ses murailles embrassaient une étendue de mille toises ; les murs de l'ouest rasaient l'église cathédrale qui existe actuellement. Les magistrats firent déblayer tout€ cette ceinture de murs, en brûlant les habitations qui l'avoisinaient. On renversa vingt églises ou chapelles : c'est ainsi que Saint- Aignan et Saint-Euverte furent détruits, sans égard pour la vénération que le peuple leur portait; les cinq principales barrières de laMagdeleine, de Paris, de Bourgogne, de Saint-Jean, de Saint-Vincent, furent également dégagées des bâ-

(1) Archives de la ville d'Orléans, registre n« 2.

tisses qui les masquaient en dehors. Les gens des faubourgs, privés de leurs abris, refluèrent dans l'intérieur; chacun s'empressa de les recevoir comme des frères ; cette augmentation subite éleva la population à trente mille âmes.

Les hommes de dix-huit à cinquante ans furent désignés pour défendre les remparts. Les Orléanais, outre quantité d'armes à main, possédaient aussi une nombreuse artillerie : l'un d'eux, ouvrier trèsexpert, nommé Guillaume d'Huis, apportait chaque jour quelque perfectionnement dans le service des canons. Ses compatriotes, animés d'une ardeur héroïque, se croyaient en état de soutenir un siège en règle ; ils auraient voulu qu'on les dispensât de recevoir dans leurs murs les bandes gasconnes, bretonnes, italiennes, dont tout le monde redoutait l'avidité et l'insubordination ; mais les chefs du parti royaliste, ne se fiant pas à ces démonstrations, exigèrent qu'une forte garnison s'y établît : le sire Raoul de Gaucourt fut désigné pour exercer les fonctions de gouverneur. De tout temps Orléans, vu son importance, avait eu un commandant d'armes, dont les appointement furent fixés par Charles V, en 1367, à 200 livres (1). Ces honoraires se prélevaient sur les revenus de la ville : les bourgeois, regardant cette charge comme très-onéreuse (2), ne cessèrent de faire des réclamations à ce sujet.

(1) Archives d'Orléans, 1" liasse, 4' section.

(2) En 1390, le sire de Bonnet réclama le payement des deux

Orléans avait pour gouverneur, disons-nous, en 1428, le sire de Gaucourt, banneret normand, d'une brillante réputation militaire et d'un âge fort avancé: depuis quarante-cinq ans, ce paladin portait la cuirasse, sans laisser échapper la moindre occasion de se signaler : on l'avait vu combattre à Rosebec, à Nicopolis, et défendre vaillamment pendant huit mois la ville d'Harfleur contre Henri Y; en dernier lieu, il tomba au pouvoir de l'ennemi lors de la déroute de Yerneuil. La perte d'un si vaillant capitaine affligea singulièrement le parti royaliste : le besoin d'argent força Bedfort à prendre les rançons offertes par les chevaliers français détenus prisonniers : le sire de Gaucourt paya la moitié de la sienne, en demandant un délai pour acquiter le reste (1), ce qui lui fut accordé. Suivant les lois de la guerre, un chevalier dont la rançon n'était pas entièrement vidée ne pouvait chevaucher, c'est-à-dire se battre en rase campagne, mais il jouissait de la faculté de se jeter dans une place pour en soutenir le blocus. D'après ce principe, le sire de Gaucourt accepta le commandement de la ville menacée : il sut bientôt mériter l'entière confiance de ses généreux habitants. Le comte de Salisbury, décidé à former le siège,

années 1388 et 1389; le conseil du roi condamna la ville à lai payer 400 livres, et 100 livres d'amende en sus. (Archives de la ville d'Orléans, l" liasse, 4* section.)

(1) Histoire d'Angleterre, Rapin Thoiras, tome IV, p. 230. — Rymer, t. IV.

commit la faute de ne pas brusquer l'entreprise ; il battit le plat pays, et n'arriva dans le voisinage d'Orléans que le P"" octobre : il poussa une forte reconnaissance du côté d'Ingré (1). Le sire de Gaucourt, suivi de l'élite de la garnison, arrêta la reconnaissance et la mit en fuite : l'ennemi se replia sur Janville, qu'une de ses divisions occupait déjà. Le sire de la Poil, ayant franchi la Loire auprès de Jergeau, explora la rive gauche sur une étendue de huit lieues, et vint à la tête du pont par le chemin d'Olivet : s'étant trop engagé dans le faubourg Saint-Antoine, il fut repoussé, essuya une perte considérable et courut se réfugier dans Beaugency, depuis longtemps au pouvoir des troupes anglaises. Salisbury, passant à son tour la Loire à Mehun, dont la trahison lui avait ouvert les portes, remonta la rive gauche et livra au pillage Cléry : les habitants de ce bourg essayèrent vainement d'opposer quelque résistance. Le comte vint par Saint- Privé reconnaître le faubourg qui masquait la tête du pont. L'incendie de Saint- Augustin durait encore, et s'étendait la longueur d'une demi-lieue : ses gens cherchèrent inutilement à l'éteindre. La chronique dit que la flamme, d'un

(1) Nous avons suivi, pour l'histoire de ce siège, les relations de Saint-Symphorien Guyon, de l'anonyme qui se trouve imprimé à la suite de Léon Tripault, et celle de François Lemaire : ces trois écrivains donnent des détails du siège jour par jour; bien d'autres historiens, tous plus modernes, n'ont fait que répéter ce qu'ont dit leurs devanciers. On nous dispensera de citer, à chaque nouveau fait, les sources ci-dessus désignées.

DUNOIS Si

bleu céleste, se renversait sur les Anglais sans jamais se diriger vers les tournelles. Salisbury fut contraint de prendre position assez loin de la rivegauche; il distribua le commandement des quartiers à ses lieutenants, au nombre desquels on comptait les plus habiles généraux de l'époque : Talbot, Suffolk, Roos, la Poil, Thomas Guerard, Lancelot de Lille, Gilbert de Lescalle , Guillaume de Rochefort ; il menait également à sa suite quelques bannerets appartenant à l'ancien parti modéré. Ces infâmes, repoussés par leurs compatriotes, ne trouvaient d'asile que dans le camp des ennemis de la patrie.

Tandis que Salisbury exécutait sur la rive gauche les mouvements préliminaires, des chevaliers français, des féodaux venus des provinces voisinas, accouraient se jeter dans Orléans, afm de défendre ce boulevard de la monarchie. La crainte de perdre une ville si importante réveilla Charles VII, plongé dans la mollesse : pour comble de maux, Richemont, disgracié, ne pouvait obtenir la permission de combattre en sa qualité de connétable. Dunois seul fut jugé capable de conduire au secours des assiégés un renfort de troupes. Ce général partit de Gien à la tête de quinze cents hommes de noblesse, et entra dan& Orléans le 4 octobre par la barrière de Bourgogne ; les maréchaux de Boussac, de la Fayette, Xaintrailles, Guitry, Giresme, Thouars, Malet de Graville, l'accompagnaient. La vue de ces guerriers, qui depuis vingt

ans prodiguaient leur vie pour une si belle cause, transporta d'enthousiasme les habitants ; ils jurèrent de s'enterrer sous les débris de leur cité plutôt que de voir flotter sur ses murs l'étendard de l'Angleterre. Outre le désir d'acquérir de la gloire et de justifier la confiance de son roi, un autre sentiment animait encore Dunois : il tenait à cœur de sauver la ville apanagère de son frère, qui gémissait à Londres dans la plus dure captivité. Les cités voisines, Blois, Tours, Chartres, Vendôme, et même Bourges, envoyèrent des hommes, de l'argent et des vivres : ces secours devenaient d'autant plus nécessaires, que le comte de Salisbury montrait une extrême opiniâtreté à poursuivre son dessein. Ce général se rapprocha de la rivière le 10 octobre, et s'établit au milieu des débris encore fumants du faubourg Saint- Augustin ; il s'empara de l'église, dont la toiture venait de s'écrouler : les quatre murs restaient debout; il s'en servit pour élever des travaux, à l'aide desquels ses gens pouvaient attaquer avec moins de danger la masse des fortifications de la tête du pont. Le comte tira parti également de quelques maisons échappées aux flammes ; il y établit des batteries de machines tellement fortes, qu'elles lançaient des pierres sur l'autre rive dans les premiers quartiers de la ville : une de ces pierres, disent les historiens du siège, tomba dans la rue des Petits-Souliers, sur le logement d'un bourgeois qui dînait entouré de sa famille ; elle perça le toit, les deux étages supérieurs, et vint choir au

milieu de la table sans blesser personne. On en remercia saint Aignan, le patron très-révéré de la province- Cette escarmouche assez vive produisit une certaine sensation sur les habitants ; elle précéda d'un jour la venue de Dunois. Lorsque ce général parut aux barrières, le sire de Gaucourt passa les pontslevis, et courut le recevoir, en lui offrant de se démettre entre ses mains du commandement supérieur. Dunois le refusa avec modestie, entra dans la ville ; et il en sortit le surlendemain pour aller chercher au camp de Blois un autre renfort, que le maréchal de Saint- Sever rassemblait depuis une semaine.

Le 21 octobre, au matin, l'ennemi fit les apprêts d'une seconde tentative, dans le but d'emporter les tournelles et les fortifications qui masquaient ce boulevard. L'assaut commença vers midi : le sire de Gaucourt, qui l'avait prévu, fit filer par le pont les soldats et les officiers réputés les plus braves parmi la garnison : les machines de guerre le servirent au delà de ses espérances, elles écartèrent pendant longtemps les assaillants ; mais la lutte se prolongeant outre mesure, il arriva que les munitions s'épuisèrent, et que les pièces ne purent continuer leur service. Profitant de cette heureuse circonstance, les Anglais comblèrent les fossés, et montèrent à l'escalade en se servant d'énormes échelles : ils se trouvèrent en face d'adversaires qui ne leur laissèrent point la faculté de se loger sur les rçmparts. Les bourgeois rivalisèrent d'ardeur avec les soldats et les

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chevaliers ; les femmes, accourues de la ville, distribuaient aux Français, au milieu d'une nuée de traits, du vin, des vivres et des rafraîchissements : plusieurs d'entre elles arrivèrent jusqu'aux créneaux, et frappèrent sur les Anglais. Enlîn, après un assaut qui dura six heures, l'ennemi, ayant essuyé une perte considérable, dut regagner ses quartiers : de leur côté, les assiégés avaient payé cher la victoire ; quatre cents de leurs meilleurs soldats périrent sur la brèche : les officiers les plus distingués y furent blessés, tels que les sires de Guitry, de Yillars, de Giresme, et même Xaintrailles.

Gaucourt, jugeant les Anglais assez entreprenants pour recommencer l'action, abandonna le boulevard ainsi que lestournelles, et rompit derrière lui les deux premières arches du pont ; il fit élever des travaux sur la troisième, afin d'empêcher l'ennemi d'aborder de ce côté-là. Dès que ce mouvement rétrograde fut terminé, Salisbury s'empressa d'occuper les tournelles, le poste le plus voisin de la ville; il en confia le gouvernement à Jean de Glacidas, guerrier aventureux qui savait, par ses airs résolus, inspirer de la confiance aux soldats. Ce capitaine établit aussitôt une batterie, et foudroya les travaux du pont, en criant d'une voix terrible, aux Français qui s'y tenaient renfermés : « Je vous ferai tous pendre lorsque nous aurons pris Orléans ! » On lui répondit au moyen de furieuses décharges, qui finirent par réduire au silence ses batteries.

Le comte de Salisbury, voyant approcher Thiver, désespérait de réduire la ville en l'attaquant par le midi : il résolut de porter sur la rive droite du fleuve toutes ses forces, et de bloquer la place en fermant étroitement les moindres issues. Pour aviser à l'exécution de ce plan, il se rendit, le 24 octobre, sur le haut des tournelles; monté sur cette espèce d'observatoire, il dominait Orléans, pouvait d'un regard en embrasser l'ensemble, et découvrir les positions les plus favorables. Dans le moment où il se tenait debout devant les créneaux, pour mieux juger de l'aspect des lieux, un boulet de pierre, parti de la tour de Notre-Dame, vint le frapper, et lui fracassa la tôte ; le comte tomba aux pieds des généraux qui l'accompagnaient : on le conduisit sans bruit à Mehun, où il expira le 3 novembre (1), en exhortant ses lieutenants à redoubler d'ardeur dans leurs opérations du siège.

Les Anglais essayèrent en vain de dérober cet événement à la connaissance des Orléanais ; ceux-ci en furent instruits au bout de quelques heures : ils s'en réjouirent, et regardèrent la mort de Salisbury comme un châtiment du ciel, qui avait voulu le punir de la destruction de l'église de Cléry, célèbre dans la contrée. Les habitants ne doutaient point qu'après un pareil échec les Anglais ne se retirassent vers Paris; mais leur joie fut de courte durée ; car ils ap-

(1) Il ne laissa qu'une fille : elle se maria avec Richard Nevil, qui prit le litre de comte de Salisbury. Sa^ veuve épousa le comte de Sudolk.

prirent que, loin de battre en retraite, les ennemis, venant de recevoir de nombreux bataillons, s'apprêtaient à les attaquer par les côtés les plus vulnérables. Le fâcheux effet que produisit cette nouvelle fut balancé par l'annonce de l'arrivée de Dunois; ce général prit le commandement delà ville trois jours après, en remplacement du sire de Gaucourt, qui fît une chute de cheval dans la rue de l'Ormerie, devant Saint-Pierre en Pont : on le transporta aux Étuves : sa blessure fut sans doute très- grave, car il n'est plus question de lui durant le siège (1).

Dunois débuta par augmenter les fortifications qui défendaient le pont. L'ouvrier Jean d'Huis y éleva plusieurs batteries, qu'il dirigeait avec une rare dextérité; les coups en étaient lents, mais sûrs. D'Huis s'adjoignit un autre artilleur, nommé maître Jean, Lorrain d'origine, réputé le plus agile tireur d'arbalète de l'armée. On sait que l'exercice de cette arme devint commun dans les provinces de France, et que Charles V avait même institué des prix que l'on distribuait dans les villages, le dimanche, à l'issue des vêpres.

Maître Jean se plaçait chaque jour aux palissades extérieures de l'arche rompue, et lançait ses viretons contre les gens de Glacidas, dont il n'était séparé que par un espace de vingt pieds. Les officiers anglais tenaient à cœur d'anéantir ce redoutable adversaire,

(1) Il mourut en 1456, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, sans avoir cessé de rendre des services à l'État.

qui mettait hors de combat leurs meilleurs soldats. Dès que Jean paraissait aux créneaux, où il s'annonçaitconstammentpar des g ansseî^ies , une ])\uie de dards tombait sur lui. Très-souvent cet homme se laissait choir, comme si le trait mortel Teût frappé; on l'emportait : alors les Anglais exprimaient par mille cris leur satisfaction; mais cette joie ne se prolongeait guère, car le gausseur reparaissait au bout d'une heure, et ses terribles coups prouvaient trop bien qu'il vivait toujours.

Le régent Bedfort, sentant l'inconvénient de concentrer une trop grande autorité dans la main d'un seul officier, refusa de nommer un autre généralissime pour succéder au comte de Salisbury : il partagea le commandement entre ses premiers lieutenants, Suffolk, Talbot, Fastoff et Glacidas, sauf à régler entre eux leurs attributions. Les quatre généraux passèrent quelques jours à Mehun, pour se concerter sur la manière dont on poursuivrait le siège. La majorité décida de tenter un nouvel effort vers le pont : en conséquence, ils reprirent leurs anciennes positions, et firent d'inutiles attaques les 20 et 22 décembre 1428. La solennité de la Noël devint l'occasion d'une trêve de quarante-huit heures ; et comme ces deux jours de fêtes se passaient autant eh divertissements qu'en prières, les Anglais voulurent s'amuser, mais les joueurs d'instruments manquaient; ils en demandèrent à la ville : Danois s'empressa de leur en envoyer plusieurs.

Le 31 décembre au matin, le sire de Chabannes sortit à la tête de cent cavaliers pour protéger l'entrée de plusieurs charges de farine venant de la Bour« gogne; mais il fut assailli, auprès de Mardié, par trois cents chevaux que commandait le sire de Scalles.. Le sire de Chabannes soutint vaillamment le choc^ reçut plusieurs blessures graves, et ses gens se virent obligés de se retirer précipitamment. Les Anglais les poursuivirent jusque sous les murs d'Orléans en les accablant d'épithètes injurieuses, procédé discourtois et fort peu usité parmi des gens de guerre ; aussi les Français s'en montrèrent-ils fort irrités. Deux chevaliers gascons, nommés Vedel et Gasquet, qui faisaient partie de ce détachement, sortirent le soir du même jour, précédés d'un héraut, et offrirent un coup de lance aux plus hardis des assiégeants. Un Anglais et un Bourguignon se présentèrent ; ils furent l'un et l'autre vaincus, et jetés sur la poussière. Dunois encourageait ces sortes de défis, qui, appropriés aux mœurs françaises, servaient à maintenir les esprits dans une exaltation fort nécessaire en pareille circonstance. Afin de réparer cet affront, les Anglais recommencèrent à tirer; leurs batteries jetaient des pierres énormes : un de ces boulets, dit l'historien anonyme d'Orléans, tomba sur une réunion de cent bourgeois, et ne blessa personne ; seulement il frappa Tun d'eux au pied, et lui enleva le soulier sans causer le moindre mal à cet homme.

Le l"' janvier 1448 (l'année commençant à Pâques)^

les Anglais établirent sur la rive gauche un gros canon nommé par eux passe-volant, au moyen duquel ils détruisirent douze moulins, qui touchaient les premières arches du pont, du côté de la ville : les habitants réparèrent promptement cette perte, en construisant d'autres moulins tournés par des chevaux. Le 18 du même mois, l'amiral Louis de Culant amena trois cents hommes et un convoi de vivres ; chaque semaine l'entrée de quelques compagnies alimentait la garnison, et la tenait au complet. Ceci raffermit les généraux de Henri YI dans la résolution d'établir le centre de leurs opérations sur la rive droite, et d'investir la place de manière à fermer toutes les voies. Ils croyaient y parvenir d'autant plus facilement qu'il venait de leur arriver une division de six mille hommes, envoyée de la Picardie par le duc de Bedfort, de sorte que Suffolk et ses collègues comptaient sous leurs enseignes vingt mille combattants : ce nombre ne suffisait pas encore pour cerner étroitement la ville et tenir les deux côtés de la Loire.

Glacidas, qui occupait les tournelles, reçut Tordre de jeter le long de la rive gauche de petits détachements, pour empêcher les assiégés de communiquer avec les provinces voisines. Ces dispositions étant prises, les Anglais remontèrent le fleuve jusqu'à Jergeau, le franchirent sur ce point, suivis de toutes leurs forces : ce mouvement ne fut terminé que le 29 janvier. Enfin l'armée forma ses lignes de circon- Tallation : les chefs résolurent de convertir le siège en

blocus, sans tenter aucune attaque sérieuse. Ils firent battre ensuite la campagne, et mirent en réquisition un nombre immense d'ouvriers : par le moyen de ces pionniers, qui travaillaient sous le fouet, Talbot et ses collègues construisirent assez promptement cinq tours ou bastilles capables de contenir mille hommes ; elles étaient faites de terre et de planches ; dans l'intervalle de l'une à l'autre on en éleva de plus restreintes, pouvant loger cent archers (1). Les Anglais essayèrent de lier ces forts entre eux par un double rang de fossés, mais le temps leur manqua pour terminer un ouvrage aussi considérable; néanmoins la ville se trouvait ainsi entourée d'une ceinture de fortifications, qui décrivait un arc dont la Loire formait la corde. Les cinq grandes tours bâties au delà de la rive droite furent appelées les bastilles de Paris, de Rouen, de Windsor ou de Saint-Laurent, de Saint- Loup, delà Croix-Boisée (2). Les généraux de Henri VI commirent la faute de laisser trop de distance entre les fortins : par exemple, la bastille Saint-Loup, plantée sur la terrasse d'un couvent de religieuses baigné par la Loire, était éloignée de trois quarts de lieue de la bastille de Paris; de sorte que les assiégés

(1) Les historiens anglais, notamment Thoiras, disent qu'on en construisit soixante, tant grandes que petites.

(?) Il s'est élevé de vives discussions pour fixer le véritable emplacement de ces diverses bastilles; nous renvoyons nos lecteurs à V Indicateur Orléanais, de M. Vergniaud, ouvrage rempli d'exactitude et de critique.

exécutaient des sorties par cet intervalle, et allaient chercher, sans danger, les convois de vivres qui leur venaient de la Beauce.

Les . Anglais construisirent trois autres bastilles sur la rive gauche : la première aux Augustins, en face des tournelles, ils l'appelèrent Londres; la seconde, dite de Saint-Jean le Blanc, au-dessous des tournelles; la troisième, de Saint-Privé, non loin des Augustins ; enfin, on en bâtit une quatrième dans l'île Charlemagne, dont ils s'emparèrent. Cet atterrissement leur permit de lier les deux côtés par des ponts de bateaux, de sorte que la division de Glacidas, laissée aux tournelles, pouvait communiquer aisément avec le corps principal placé sur la rive droite. Le gros de l'armée, et Talbot, qui exerçait une haute prépondérance sur ses collègues, se logèrent dans un camp retranché, derrière la bastille qui fermait la route de Paris.

Ces nouvelles dispositions effrayèrent les Orléanais. Dunois redoublait d'activité pour soutenir leur résolution, ne cessant d'annoncer que le roi ne tarderait pas de voler lui-même au secours d'une ville pour laquelle il montrait beaucoup d'affection. Au reste, la situation des Anglais était aussi critique que celle des assiégés; ayant consommé les vivres de toute la province, ils ne pouvaient s'en procurer que trèsdifficilement : on se ressentait encore d'un fléau qui avait affligé la majeure partie de la France ; les hannetons venaient de gâter, cette année, les principales

récoltes (1). Bedfort fut contraint d'envoyer au camp des farines tirées de la Normandie ; il y joignit deux cents pièces de vin, que ses préposés enlevèrent de Paris : les Anglais se montraient passionnés pour cette liqueur, dont ils manquaient absolument chez eux : ces étrangers s'emparaient de tous les celliers. Les réquisitions de vin dont Bedfort frappait la capitale pour approvisionner l'armée occasionnèrent une telle hausse dans le prix de cette denrée, que les habitants se virent obligés de boire de la bière, comme ceux de Bruxelles et de Londres. Il s'établit alors à Saint-Denis et à Vincennes des brasseurs, dont les commis criaient dans la rue la bière comme on avait coutume de crier le vin, dit la chronique. La bière s'appelait alors cervoise : celle de Saint- Denis, mieux préparée, coûtait plus cher (2).

Cependant quantité de convois envoyés par Bedfort ne parvenaient point à leur destination; ils tombaient au pouvoir des partisans français. La disette se faisait sentir dans le camp. Le régent redoubla d'efforts pour ravitailler l'armée : il réunit à Mantes des charges énormes de farines et de poissons salés, principalement des harengs. Le carême allait commencer : personne n'ignore que dans ce siècle les gens de guerre observaient les abstinences prescrites par l'Église, aussi rigoureusement que le reste de la société. Ces vivres furent placés sur cinq

(1) Journal de Paris, édit. Labarre, in-4<', page 115.

(2) Journal de. Paris,, p. 117.

cents chariots ou basternes, fournis par la ville de Paris : il se mêla dans le convoi un certain nombre de marchands qui allaient vendre différentes denrées. L'escorte se composait de dix-sept cents hommes, tous archers à pied, réputés les meilleurs soldats de l'Angleterre. On les mit sous les ordres de Fastoff, qui prit pour lieutenants le baronnet Ramston, le sire de Thiars, les baillis de Senlis, de Melun, et Simon Morbier, Français de la faction des modérés, devenu prévôt de Paris (1), le même qui s'était fait prendre deux ans auparavant sur les remparts de Montargis.

Bedfort ne put, malgré son habileté, cacher le départ de ce convoi; il eut lieu le jour des Cendres. Les Français de toutes les classes servaient merveilleusement les généraux de Charles VII, et les informaient des moindres mouvements de l'ennemi. Le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon, apprit par eux qu'un convoi très -considérable allait sortir de Paris pour aller ravitailler l'armée occupée au blocus d'Orléans. Le prince se hâta de rallier les détachements qui battaient la campagne : il fit prévenir Jean de Stuart, connétable d'Ecosse. Depuis quinze jours ce général attendait à Blois une occasion favorable pour introduire dans la place six cents hommes de renfort : il annonça au comte de Clermont qu'il n'épargnerait rien pour le seconder. Le

(1) Saint-Symphorien Guyon, la Parthénie orléanaise, in-12, ap. 51.

prince français s'établit dans les environs de Yendôme. Les compagnies réunies formèrent une belle division de trois mille cinq cents combattants, dont quinze cents cavaliers. Les deux généraux coupèrent toutes les routes aboutissant à Orléans, passèrent non loin de cette ville, et vinrent opérer leur jonction sous les murs de Janville, où ils rencontrèrent Dunois : ce chef intrépide, profitant de Tobscurité de la nuit, s'était glissé avec cinq cents hommes à travers les postes ennemis. Le maréchal de Saint-Sever, l'un des officiers les plus expérimentés de cette époque, arriva par Vendôme, conduisant cent cavaliers.

On se concerta pour savoir s'il fallait marcher audevant de Fastoff, ou l'attendre au passage. Les plus violentes contestations s'élevèrent à ce sujet dans le conseil, qui se partagea d'opinion : la jalousie des grands, autant que leur amour-propre, rendait les querelles interminables; les soldats, témoins de ces débats, en profitaient pour se livrer à la licence. Enfin, après une longue discussion , on convint d'aller au-devant de l'ennemi, qui suivait la chaussée d'Ivry ; les Français hâtèrent leur marche en se dirigeant vers Rambouillet : ils rallièrent à eux le maréchal de la Fayette, accompagné d'une chevauchée de deux cents féodaux. Au lieu de choisir un défilé et d'y attendre Fastoff, on voulut se porter en avant. Ce général, instruit de l'approche des Français, quitta la chaussée, où l'on ne pouvait grouper le convoi ; il descendit dans un champ de terre grasse qui bordait

sa gauche, et s'adossa h un village nommé Rouvray- Saint-Denis, baigné par la petite rivière de la Vesgre : il composa de son convoi un grand parc en demicercle, les chariots pressés les uns contre les autres (1), comme les Flamands avaient agi à la bataille de Mons-en-Puelle. Fastoff éleva autour de ces chariots une ligne de palissades au moyen de piquets très-longs fichés en terre, la pointe inclinée en avant : on sait quel parti les Anglais en avaient tiré à la journée d'Azincourt. Imitant Henri Y, il voulait opposer cet obstacle à la cavalerie, la principale force de ses adversaires. Le général laissa sur le contour de ce demi-cercle deux ouvertures libres, espèce de piège dans lequel, suivant lui, les Français ne manqueraient pas de se précipiter avec leur étourderie accoutumée : Fastoff plaça ses meilleurs archers derrière les chariots , à droite et à gauche de ce boyau, en ordonnant au sire de Ramston, leur chef, de ne commencer les décharges qu'à demi-portée de trait ; il forma une division très-compacte des écuyers et des petits nobles, et la mit au centre comme réserve. Ces dispositions étant achevées, il fît une distribution de vivres et de vin, et tout son monde resta une journée entière sans bouger de sa position. Enfin, le 12 février 1428, le premier samedi de carême, vers quatre heures du soir, Fastoff aperçut les éclaireurs qui battaient le pays ; bientôt après il vit déboucher

(1) Saint-Symphorien Gayon, p. 53.

par la chaussée l'armée, qui marchait d'un pas redoublé depuis plusieurs heures : elle arriva sur le terrain hors d'haleine ; car la crainte de laisser échapper l'ennemi occupait exclusivement les Français.. L'armée se rangea en bataille pour attaquer sans délai, quoique le jour baissât considérablement (1). Les constestations recommencèrent, et personne ne voulut suivre les ordres du comte de Glermont, qui, en sa qualité de prince du sang, se croyait en droit de commander. La direction suprême des]troupes fut confiée, d'un commun accord, à Dunois et au maréchal delà Fayette. Ces deux chefs placèrent en avant de leur front des pièces d'artillerie, pour briser les chariots et détruire cette ligne de fortifications : on les fit soutenir par Jean Stuart et les Ecossais. Le comte de Glermont, qui menait la division la plus considérable, piqué de se voir enlever le commandement, s'obstina à vouloir rester en réserve. La cavalerie se partagea en deux brigades : l'une, conduite par Dunois, se mit sur le flanc gauche, afin d'envelopper la courbure que marquaient les chariots : la seconde division, marchant sous les ordres de Guillaume d'Albret et de Xaintailles, se composait de Gascons ; elle reçut la mission d'enfoncer la droite. On convint que les chevaliers s'abstiendraient de mettre pied à terre, et qu'ils demeureraient en ligne, afin de charger dans le parc, lorsque l'artillerie ou

(1) Saint-Syraphorien Guyon, p. 55,

aes gens de pied auraient pratiqué une brèche suffisante sur un point quelconque.

La nuit étendait déjà ses ombres, lorsque l'artillerie commença ses décharges : elles portèrent l'épouvante au milieu du convoi ; car les marchands, terrifiés en voyant plusieurs d'entre eux frappés par les boulets, voulaient s'échapper au travers des chariots afin d'éviter la mort qu'ils regardaient comme certaine. Fastoff, conservant son sang-froid, les retint par force ; il craignait que la retraite de ces hommes pusillanimes ne causât de la confusion. Nul doute que cette seule artillerie n'eût consommé la ruine des Anglais, s'ils n'eussent trouvé de puissants auxiliaires dans la présomption et l'indiscipline de leurs rivaux. Les Écossais, que l'on avait placés en face de pieux, dominés par la haine nationale qui les animait contre les Anglais, ne purent se contenir : voulant aborder corps à corps les ennemis naturels de leur patrie, ils se précipitèrent (1) vers l'ouverture laissée libre à dessein, et paralysèrent ainsi le jeu de l'artillerie, dont ils masquèrent le front. Fastoû ne s'opposa point à leur entrée dans le parc ; et, les voyant s'enfoncer au milieu du cercle, il lança contre eux sa division. Après un engagement court, mais sanglant, les Ecossais furent accablés. JeanStuart (2), son fils,

(1) Saint-Symphorien Guyon, p. 56.

(2) Jean Stuart, son fils, et son cousin James Bruce, expirèrent le lendemain ; le dernier mourut ainsi sur la terre de ses aïeux, car Jean Bruce, ou plutôt Bruc, était d'origine fran-

et James Bruce, tombèrent percés de coups ; trois cents montagnards périrent autour de leurs chefs : le reste de cette troupe, sortie du fatal enclos, vint se replier en désordre sur les pièces, et renversa ceux qui les défendaient.

Tandis que cette attaque infructueuse s'effectuait de ce côté-là, le sire d'Albretet Xaintrilles chargeaient sur les chariots, espérant de se ménager une entrée en les séparant les uns des autres ; mais l'obscurité empêchait les Gascons d'apercevoir les pieux ; ils se jettent en aveugles sur ces espèces de javelots ; les chevaux, piqués au poitrail etaux jambes, se cabrent; en peu d'instants le désordre le plus épouvantable se met dans ces escadrons. Les archers de Ramston, restés immobiles derrière lesbasternes, commencent alors leurs décharges ; la supériorité avec laquelle ils se servaient de l'arbalète, rendait terribles les effets de cette arme. Le sire d'Albret, désespéré d'un pareil revers, se replie sur ses derniers rangs ; ce général, oubliant la convention arrêtée entre lui et ses collègues, met la moitié des siens à pied, laissant à l'autre portion le soin de tenir les chevaux; puis il s'élance au pas de course vers l'ennemi. Les archers,

çaise : lui et David Bruc, son grand-oncle, roi d'Ecosse, descendaient de Guethenoc de Bruc, chef de tribu bretonne qui accompagna en Angleterre Guillaume le Conquérant, et commanda l'avant-garde à la bataille d'Hastings. Guethenoc reçut des terres considérables dans le comté d'York : ses enfants passèrent en Ecosse, où ils fondèrent une branche dont les aînés montèrent sur le trône des Malcom.

entendant venir cette troupe, redoublent leurs décharges, dont rien ne garantissait les assaillants : la plupart des Gascons succombèrent dans ce court trajet. Le sire d'Albret s'engage dans les chariots, dont il essaye de rompre la chaîne, afin de ménager à ses gens une ouverture propice ; mais il est haché sous les roues, et meurt en se débattant. Deux cents féodaux partagèrent son malheureux sort : les autres, effrayés de la triste fin de leur chef, se retirèrent précipitamment vers ceux qui tenaient les chevaux, ils communiquèrent l'épouvante à leurs compagnons d'armes : alors l'air retentit du cri usité parmi les Méridionaux : KzVas, viras (1), tourne, tourne, signal de la retraite. Xaintrailles cherche vainement à les retenir : les chevaux abandonnés viennent encore augmenter la confusion.

Le même désordre régnait sur le point opposé ; car Dunois, entendant que les gens du sire d'Albret en venaient aux mains avec l'ennemi, avait engagé également l'action. La présomption chevaleresque dominait tellement les hommes de ce siècle, qu'elle forçait les généraux à imiter les fautes de leurs collègues, lorsque ces fautes naissaient de l'audace. Dunois ne fut pas plus heureux que le commandant des Gascons ; ainsi que lui , il mit pied à terre et courut vers les chariots, dans l'espoir de briser cette barrière. Les archers le reçurent vaillamment, et firent pleu-

(1) Journal de Paris, p. 117. — Saint-Symphorien Guyon, p. 57.

voir sur les siens leurs redoutables viretons. Dunois les joignit, et combattit quelque temps parmi les pieux ; mais ayant reçu à la jambe gauche une forte blessure, il tomba sans pouvoir se relever : ses écuyers l'arrachèrent de la mêlée, et le remirent sur son cheval (1). Dans cet état précaire, ce général parvint à rassembler autour de sa personne trois cents cavaliers, et quitta lentement le champ de bataille, n'espérant plus balancer la fortune ; car tout le centre fuyait en désordre devant les Anglais, qui s'élançaient du parc comme des furieux.

Fastoff, voyant le succès obtenu par les archers gallois surpasser ses espérances, sortit par les issues laissées libres, fondit sur les pièces, s'empara des unes, renversa les autres, et assaillit les Écossais qui venaient de se rallier derrière les batteries ; il les dispersa une seconde fois, sans que les gens du comte de Glermont accourussent à leur secours. Cette réserve, formant la moitié de l'armée, se jeta précipitamment dans les bois d'Anet. Le comte de Glermont laissa, dit-on, accabler les Gascons et les Écossais, pour les punir d'avoir méprisé sa qualité de prince du sang.

Ainsi fut livré le combat de Rouvray, que les Anglais appelèrent par dérision la Journée des harengs^ attendu que le convoi mené par eux contenait quantité de ce poisson. Ce revers coûta la vie à sept cents

(1) Saint-Symphorien Guyon, p. 59.

hommes, dont cent cinquante nobles de haut lignage, parmi lesquels on distinguait, outre les deux Stuart et le seigneur d'Albret, Louis de Rochechouart, sire de Montpipau, les sires de Châteaubrun, de Naillac, de Belleville, de Chabot, de Verduisen, de Beaufremont, de Thouars, d'Yvray, Jean Lesgot et Pierre de Courtarvel, fils de Foulques, tué à la bataille de Beaugé (1). Les corps de ces barons furent enlevés quelques jours après, et apportés à Orléans ; on les enterra dans l'église Sainte-Croix (2). Les Anglais ne; firent quartier à personne ; ils épargnèrent un seul Ecossais, jeune bachelier de vingt ans; les archers l'emmenèrent avec eux, voulant qu'il fût aux yeux de Talbot et de ses collègues un témoignage vivant de cette victoire. Bedfort envoya le collier de la Jarretière à Fastoff, officier d'une extraction obscure (3), mais d'une habileté consommée. Jamais récompense ne fut mieux méritée ; car il paraissait évident que l'on était redevable d'un succès aussi éclatant aux savantes dispositions de ce guerrier. Fastoff distribua, de son côté, des récompenses moins bien acquises : il arma chevaliers le sire d'Orville, Pierre RoUin et Jean de Luxeuil, Français du parti modéré.

Pendant que ces traîtres recevaient le prix de leur félonie , Dunois , accompagné du maréchal de la

(1) Le même qui défendit d'une manière héroïque Beaumont-le-Vicomte.

(2) Saint-Symphorien Guyon, p. 58.

(3) Biographia Britannica. — Kippis Sandorf.

Fayette, de Saint-Sever, de Xaintrailles et de cinq cents cavaliers, traversait la Beauce; il parvint à regagner Orléans, culbuta les avant-postes ennemis, et fit son entrée dans la ville : la nouvelle de la défaite de Rouvray l'y avait précédé; en le voyant luimême blessé , les habitants s'abandonnèrent au désespoir. Un autre incident vint augmenter les alarmes : les assiégeants, voulant profiter de la consternation générale, livrèrent un assaut. Ils firent jouer un canon placé contre la porte de Paris, et envoyèrent quantité de boulets, dont un tomba sur Tauberge de la Tête-Noire, dans la rue des Hôtelleries, et tua un marchand nommé Jean Turquois, et deux artisans (1). Les soldats anglais criaient par gausserie aux assiégés : « Ah ! mes beaux harengs ! »

Au reste, cet assaut n'eut pas les résultats qu'ils en espéraient : Dunois parvint à les déloger des différents postes enlevés dans la journée. Il éprouva plus de peine pour déjouer les basses intrigues que les partisans de l'étranger ourdissaient au sein de la cité. Les modérés s'agitaient depuis longtemps pour ébranler la fidélité des bourgeois ; mais ceux-ci ne désertèrent jamais la sainte cause de la patrie. Les Français apostats ne cessaient de répandre des bruits alarmants : ils publiaient qu'une alliance intime venait d'unir le duc de Bretagne et le régent

(1) Saint-Symphorien G-uyon, p. 65.

par rentremise de Jean de Bruc, évoque de Tréguier, assisté de Jean de Sesmaisons, abbé de Quimperlé; ce qui malheureusement se réalisa. Ils ajoutaient que Bedfort avait pris la résolution de brûler la ville, de la saccager de fond en comble, si la défense se prolongeait au delà d'un terme fixé par lui. Ces sinistres rumeurs remplissaient d'effroi l'âme des Orléanais : les plus timides parlaient de capituler. Dunois, sachant ce qui se passait dans le public, jugea que le plus pressé était de gagner du temps, afin de donner aux esprits le loisir de se reconnaître : en conséquence, le gouverneur ne repoussa point l'idée de rendre la place, parut même adopter ce projet, mais en présentant un moyen dilatoire, qui devint par le fait la principale cause du salut d'Orléans. Il proposa dans le conseil qu'avant d'ouvrir les portes à l'ennemi, on dépêchât une ambassade vers le duc de Bourgogne, pour le supplier de servir de médiateur et de recevoir la ville en dépôt, jusqu'à la délivrance du duc d'Orléans, son seigneur apanagiste : ce prince, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, gémissait dans les fers depuis plus de douze ans. Les hommes sages de cette assemblée, comprenant la pensée de Dunois, appuyèrent ce dessein. Le gouverneur en instruisit au plus vite les habitants; ceux-ci se montrèrent fort joyeux, et les têtes se calmèrent.

On choisit incontinent dix notables (1); Xain-

(1) Saint-Symphorien Guyon, p. 71.

trailles devait les accompagner. Un officier courut demander à Suffolk le libre passage de ces parle- ^mentaires, qui allaient, disait-on, à Paris pour traiter de la reddition de la place avec le duc de Bedfort. Le général anglais commit la faute de laisser sortir la 'députation ; il resta même sur la défensive, et s'abstint 4e pousser les travaux (1). Le surlendemain du départ des notables, Talbot, Suffolk et Scalles députèrent, le 22 février, un héraut suivi de quelques varlets. On crut que c'était pour sommer la place : le conseil les admit dans son sein, afin de connaître les prétentions des Anglais; mais on se trompait sur l'objet du message. Les généraux offraient en présent à Dunois plusieurs plats d'argent, remplis de figues, de raisins secs et de dattes, en le suppliant de leur céder en échange du drap (de la panne) pour confectionner des manteaux ; car le froid se prolongeait plus que de coutume. Le gouverneur fit remettre au héraut une certaine quantité de drap gris. (Saint-Symphorien Guyon, p. 74.)

La députation des Orléanais fit diligence pour se rendre auprès du duc de Bourgogne, qui résidait alors à Beauvais : leur proposition charma tellement Philippe le Bon, qu'il s'empressa d'aller à Paris afin de traiter cette afl'aire avec le régent. La suite la plus brillante accompagnait le Bourguignon : une foule ide peuple se pressait sur ses pas, chacun paraissait

^1) Journal de Paris, p. 119.

curieux de savoir ce qui l'amenait à Paris, car on ne l'y voyait que dans des circonstances solennelles. Dès les premiers mots, Philippe put se convaincre qu'il s'était étrangement abusé; l'idée de remettre Orléans au duc de Bourgogne fit frémir de colère le frère de Henri V ; il répondit sèchement : « Les Anglais n'ont pas coutume de battre les buissons, pouf ■que les autres prennent les oisillons. » Eu disant ces mots, Bedfort demanda ses kouzeaux (ses bottines), son destrier et ses faucons, pour aller chasser (4 avril 1429). Jean sans Peur avait agi de la même manière à l'égard des ambassadeurs de Charles YI en 1414, lors de l'expédition d'Arras.

Ce refus, et surtout les formes qui l'accompagnèrent, blessèrent au dernier point la fierté de Philippe ; ce prince sortit à l'instant même de la capitale ; et, sans plus tarder, il envoya au camp du blocus deux officiers de sa maison, pour intimer l'ordre aux officiers bourguignons, flamands et picards, d'abandonner au plus vite les opérations du siège et de rentrer dans leurs foyers. Les nobles, qui servaient à regret la cause de Henri YI, s'empressèrent d'obéir aux injonctions de leur souverain, en témoignant la joie la plus vive : (c de quoi la puissance des Anglais, dit la chronique, s'affoiblit fort (1). »

La défection de ces alliés fut d'autant plus sentie, que Fastoff n'avait pu rester au camp avec ses dix-

(i) Histoire anonyme de Charles VII, p. 104.

sept cents hommes, attendu que le régent, ayant besoin de troupes pour garder Paris et les places voisines, lui prescrivit de revenir dès que le convoi serait arrivé à sa destination. L'annonce de la retraite des Flamands et des Bourguignons ne tarda pas à circuler dans la ville. Dunois dut s'applaudir d'avoir jeté cette pomme de discorde, et fit valoir la circonstance pour relever le courage des assiégés. Il Jui devint aisé de leur persuader que le duc de Bourgogne quittait l'alliance de l'Angleterre pour embrasser la défense de Charles VII. Xaintrailles et les bourgeois composant la députation arrivèrent le surlendemain du départ des Bourguignons ; ils demandèrent que les notables fussent réunis à l'hôtel de ville, à l'effet d'y entendre une communication des plus importantes. Les syndics, les quarteniers, les anciens, accoururent des divers points ; la population entière se rassembla autour du palais ; on introduisit la députation. Xaintrailles prononça d'une voix émue les paroles suivantes : « Le duc de Bourgogne n'a pu rien obtenir de Bedfort en faveur de la ville d'Orléans; le régent exige qu'elle s'offre à discrétion aux étrangers : il veut la traiter comme Harfleur, c'est-à-dire la peupler d'Anglais, et emmener les habitants prisonniers à Calais, pour les transporter dans les landes du pays de Galles. » Les notables interrompirent vivement Xaintrailles : « Nous périrons tous sous les débris de notre cité, s'écrièrent ces hommes généreux, plutôt que de subir une pareille loi. » La foule,

rassemblée au dehors, répéta par acclamation le même serment.

Danois ne négligea rien pour accroître l'agitation dans laquelle cet événement inattendu avait jeté les esprits : le soir même il fit publier, à la lueur des flambeaux, la nouvelle que le roi envoyait un convoi, mené par une jeune fille que le ciel suscitait afin de confondre les Anglais. Depuis trois jours, le gouverneur tenait entre ses mains ce message qu'apportèrent deux hommes entrés à la nage dans Orléans par les moulins; mais Dunois refusa de rendre public le contenu de la dépêche du roi, avant le retour de la députation. Les Français, animés alors de la foi la plus ardente, ne doutaient point que Dieu ne fît des miracles pour leur délivrance. Les imaginations prirent feu ; le nom de Jeanne d'Arc volait de bouche en bouche. On ajoutait chaque jour quelque particularité aux premiers récits : on disait que cette jeune fille, d'une origine mystérieuse, avait reçu du ciel une mission particulière ; le vulgaire ajoutait que dans son enfance, en gardant les moutons, elle voyait souvent les petits oiseaux des bois venir manger du pain sur ses genoux, comme s'ils eussent été privés (1).

Elevée dans la haine du nom anglais, témoin des ravages exercés par les troupes de Henri VI et du duc de Bourgogne, Jeanne d*Arc ne cessait d'adresser au Tout-

(1) Journal de Paris, p. 122.

Puissant les vœux les plus fervents pour le salut de son' pays; dans son humble condition, elle n'était occupée que de cet objet. Le siège d'Orléans, qui durait depuis sept mois, fixait l'attention générale : la destinée de la France semblait être attachée à la possession de cette ville ; de tous les points du royaume on voyait partir des volontaires qui allaient joindre l'armée que les généraux royalistes réunissaient à Ghinon pour faire lever le siège. Les hommes des conditions les plus opposées, nobles, magistrats, écoliers, moines, bourgeois, paysans, se dirigeaient vers la Loire. On courait chez les autorités militaires demander des armes : quantité de femmes accompagnaient leurs époux et leurs lils, alin de soutenir une résolution courageuse que les difficultés du voyage pouvaient néanmoins rebuter. Un jour se présenta devant Robert de Baudricourt, commandant de Yaucouleurs , une jeune fille qui lui annonça qu'une voix d'en haut lui avait dit plusieurs fois que Dieu voulait se servir de son bras pour abaisser l'orgueil de l'Angleterre.

Nous ne rapporterons pas ici les aventures surnaturelles de Jeanne d'Arc; tout le monde en connaît les détails. Cette pieuse héroïne sortit de Yaucouleurs au commencement du mois d'avril (fin de l'année 1428) ; ses deux frères et plusieurs écuyers de Baudricourt l'accompagnaient: elle arriva le 16 avril à Ghinon, où se trouvait Gharles YII, qui rassemblait à grand'peine un nouveau convoi et une division de

troupes. Les exhortations de la vertueuse Marie d'Anjou, sa femme, l'avaient tiré de son apathie nalurellSo Deux mille Écossais venaient de débarquer en Bretagne ; ils cheminèrent assez promptement, et se joignirent à trois mille soldats tourangeaux, languedociens et berrichons. Les paysans, électrisés comme les autres, amenèrent un nombre considérable de chariots chargés de farine et de grains ; ces braves gens faisaient volontairement le sacrifice de leur propre subsistance , dans un moment bien critique : depuis plusieurs années les récoltes (1) ne rendaient que le quart du produit ordinaire. La guerre de partisans, qui s'étendait d'un bout de la France à l'autre, épuisait les denrées de tout genre, par suite du gaspillage qu'elle occasionne.

Tandis que le roi organisait à Chinon un gros détachement, Dunois sortit plusieurs fois pour en presser la marche, car la disette se faisait déjà sentir dans la place ; la faim menaçait d'étouffer l'enthousiasme extraordinaire qu'on avait su inspirer aux habitants. Enfin Jeanne d'Arc prit congé du roi, qui lui composa une suite de douze personnes : un chapelain, Pierre Pasquerel, Jean d'Aulon, vieux écuyer^ huit varlets, et deux hérauts de l'hôtel, nommés Guienne et Ambleville. L'un des varlets portait son étendard, fait de taffetas blanc, sans autre emblème

(1) Journal de Paris, p. 117, 118, 120, 121. En 1429, le setier de blé coûtait près de quatre fois plus que dans^les premières années de ce siècle.

que le signe du Rédempteur. Elle partit le 20 avril, en même temps que le convoi, qui marchait sous les ordres du sire de Raitz, banneret breton, et d'Antoine de Loré, deux généraux vieillis dans le métier des armes, et aussi expérimentés que braves.

La sainte ardeur de l'héroïne augmentait à mesure que le danger approchait ; son aspect inspirait aux soldats une confiance singulière. On s'arrêta le 23 auprès d'Amboise, où d'autres chariots se joignirent au parc. La colonne parvint jusqu'à Blois, en se grossissant à chaque pas : elle séjourna une semaine dans cette ville. Dunois instruisait les habitants de l'approche de ce renfort, dont il montrait l'arrivée comme le précurseur d'une délivrance tant désirée. Cependant à Blois, aussi bien qu'à Orléans , on se partageait d'opinion au sujet des mesures que la prudence commandait d'adopter pour introduire le convoi dans la place, sans danger d'être enlevé. Jeanne d'Arc, raisonnant d'après le zèle qui l'animait, voulait qu'on suivît la route de Yendôme : on lui objectait que le gros de l'armée anglaise barrait précisément le chemin par ce côté ; elle répondait qu'avec l'aide de Dieu les Français passeraient sur le ventre de l'ennemi. Dunois, ayant appris que l'on agitait une semblable question parmi les capitaines chargés de la conduite-de la colonne, s'empressa d'envoyer à Blois deux officiers supplier le maréchal de Raitz de diriger le convoi par la Sologne, en appuyant son opinion sur des raisons tellement concluantes, que

le sire de Raitz et Ambroise de Loré, reconnaissant la justesse de ces observations, se conformèrent scrupuleusement aux ordres du gouverneur.

Ils jetèrent quelque cavalerie sur le chemin de la Beauce, pour confirmer Talbot et les siens dans Tidée que les Français tiendraient cette route. Afm d'empêcher Suffolk de s'occuper des préparatifs qui se faisaient à Blois, Dunois commanda plusieurs sorties. Le jour de la mi-carême, il ordonna au sire Malet de Graville de déboucher par la porte Saint-Loup avec une division de quinze cents hommes, en lui prescrivant de pousser les assiégeants d'une manière vigoureuse. Le sire de Graville surpassa les espérances de Dunois ; il tint l'ennemi en haleine durant une semaine entière, engagea de vives escarmouches, et rentra dans la ville amenant une centaine de prisonniers et un butin prodigieux ; car ses gens ayant envahi le logis de Talbot, enlevèrent les effets de ce général, notamment des armes très-riches, le manteau fourré d'hermine de l'ordre de la Jarretière, enfin trois hanaps d'argent, donnés par les rois Richard II, Henri V et Henri Vï.

Les Anglais perdirent, dans cette circonstance, le neveu du comte de Salisbury, Jean de Gray, officier estimé, qui fut tué d'un coup de couleuvrine par le fameux canonnier maître Jean. Les Français eurent à regretter un capitaine gascon renommé, qu'on appelait Renaud de Yernade, allié aux Barbazan et aux Castelbajac.

Suffolk voulut prendre sa revanche : il dirigea unetentative contre la porte Bannier. Les soldats unis aux: bourgeois soutinrent le choc avec courage et sangfroid : ces derniers, fort maltraités, laissèrent beaucoup de monde sur le terrain. Les Anglais se retirèrent triomphants ; mais leur succès fut balancé le jour suivant par un revers. Ils formèrent un détachement pour aller ramasser le bois dans la campagne, la rigueur de l'hiver se prolongeait plus que dans les années précédentes. Cette petite colonne rasa de trèsprès les remparts, ce qui donna l'alerte aux assiégés; on courut sur les murailles et on tira le canon, qui causa des ravages effroyables parmi les rangs ennemis. Un boulet atteignit sir John Erpingham (1), fils de Thomas Erpingham, commandant les archers à la bataille d'Azincourt.

Ceci se passait dans le moment oîi le convoi quittait les faubourgs de Blois. La surveille du départ, Jeanne d'Arc exigea que les hommes d'armes fissent leurs dévotions, car on était dans la quinzaine de Pâques, et qu'ils renvoyassent les femmes de mauvaise vie dont le camp se trouvait infecté. Les soldats,, dominés par l'ascendant de cette fille extraordinaire, dont les vertus égalaient la bravoure, se conformèrent sans murmurer à ses désirs : le capitaine le plus renommé de cette époque n'en aurait jamais obtenu autant de ces indociles guerriers. En tête de la co-

(1) Biographia Britannica. — Kippis, t. VL

lonne marchait un certain nombre de chapelains, précédés de la croix et de la bannière; Jeanne, couverte d'une riche armure, les suivait en chantant des cantiques. Ce trajet de quinze lieues se fit en deux jours : on arriva sans obstacle, le 28 avril, à la hauteur de Checy. Glacidas, instruit de l'approche de forces considérables, n'osa point sortir de sa bastille pour arrêter leur marche ; il rappela même le poste détaché à Saint-Jean le Blanc, craignant de le voir enlever. Cette retraite inopinée servit les Français, qui joignirent brusquement la rive gauche ; ils y rencontrèrent une nombreuse division de barques, conduite par Dunois en personne : on y plaça les hommes et les vivres. Dès que ces bateaux voulurent cingler vers l'autre bord, ils furent repoussés par un vent très-impétueux qui s'éleva subitement. Ce contre-temps effraya les hommes les plus déterminés; car Talbot pouvait transporter la moitié de ses gens de ce côté, et fondre sur le convoi. L'épouvante s'empara de tout le monde ; la seule Jeanne d'Arc montrait de la résolution : « Attendez un petit peu, disaitelle ; car, au nom de Dieu, tout entrera dans la ville.» Ces vents s'apaisèrent au bout de quelques heures, et les barques purent reprendre leur route : elles abordèrent sur la rive droite ; le convoi et les sept mille hommes d'escorte se logèrent dans Checy. On • convint que l'entrée de la Pucelle et de ce nouveau renfort aurait lieu le lendemain soir. En effet, le 29 avril, la colonne se mit en marche : Dunois avait eu

soin de préparer une sortie, afin d'occuper les Anglais; elle fut d'autant plus vive, que les Orléanais, sachant qu'on accourait au secours de la place, sentaient ranimer leur courage. Ils attaquèrent impétueusement les assiégeants sur plusieurs points, leur prirent du monde, et les tinrent ainsi en haleine toute la journée ; de sorte que Suffolk et ses collègues, incertains sur les projets des Français, ne purent aller au-devant de la Pucelle, dont ils connaissaient fort bien l'existence ; car cette fille extraordinaire avait fait écrire en son nom à Bedfort une lettre dans laquelle Jeanne d'Arc ordonnait de par Dieu au régent de lever le siège d'Orléans, le menaçant du courroux du ciel s'il n'obéissait pas. Le duc envoya cette lettre aux généraux qui formaient le blocus : cette missive leur inspira de la pitié, et devint pour tous les soldats un objet de risée. Cependant ils ne purent empêcher l'héroïne d'entrer dans la place : elle y fut reçue le 29 avril, vers huit heures du soir, à la lueur des flambeaux. La colonne arriva par la route de Bourgogne ; la population tout entière se pressait à la barrière. Jeanne d'Arc fut complimentée par Jean le Prêtre, prévôt de la ville, qui avait succédé à Alain Dubey, mort un mois auparavant. La jeune fille montait un cheval richement caparaçonné, et le maniait avec aisance. Un de ses pages la précédait, portant son étendard blanc orné du monogramme de Jésus. La foule environnait tellement la Pucelle, qu'un bourgeois ayant approché sa torche de ce pré-

cieux étendard, y mit le feu ; Jeanne, s'en apercevant, se jeta dessus, prit dans ses mains la soie du drapeau, et éteignit la flamme très-adroitement (1) : elle attachait un prix infini à cette bannière.

L'air retentissait de bruyantes acclamations : ce fut au travers des flots de peuple que Jeanne parvint au logement qu'on lui avait préparé, auprès de la porte Renard, dans l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans. Durant ce trajet, Dunois marchait modestement à pied auprès de la Pucelle. Le lendemain, des masses d'habitants se rendirent devant la demeure de Jeanne : il fallut que Venvoyée du ciel se montrât pour apaiser le tumulte causé par ce rassemblement ; puis elle se promena dans les rues, sur les places publiques, ne cessant de parler en inspirée à la population, qui bénissait sa venue. Jeanne fit écrire plusieurs billets, que des archers attachaient à leurs flèches, et envoyaient ainsi dans les lignes des assiégeants. Par ces missives, elle disait aux Anglais que la colère céleste les poursuivait, et que Dieu l'avait chargée de les punir des maux qu'ils occasionnaient à la France.

Tandis que Jeanne s'abandonnait à ses mouvements d'inspiration, et qu'elle remplissait d'enthousiasme les Orléanais, Dunois tenait conférence avec les principaux chefs et les notables, afin de s'entendre sur les opérations ultérieures, dont la levée du

(1) Guyon, p. 149.

siège devait être l'issue. Il fut donc résolu d'étonner l'ennemi par une vigoureuse sortie : néanmoins le gouverneur ne se croyait pas encore assez fort pour lutter à découvert contre de pareils adversaires ; car les Anglais, de leur côté, venaient de recevoir deux divisions. Le conseil de Henri VI mettait de l'opiniâtreté dans son entreprise, convaincu que le sort des deux partis tenait à la réussite de cette expédition.

Dunois dépêcha des émissaires aux maréchaux Saint-Sever et de Raitz, qui parcouraient leBlaisois; il les supplia de redoubler d'efforts pour lui amener quelques troupes : ces généraux déployèrent un zèle merveilleux. Charles YII, bannissant son irrésolution habituelle, tournait ses regards vers Orléans, dont la délivrance l'occupait tout entier; il seconda le sire de Saint-Sever, et lui envoya jusqu'à ses valets. Les deux maréchaux réunirent quatre mille hommes: voulant déjouer les calculs de Talbot et de Suffolk, ils passèrent par la Beauce, au lieu de suivre la. route qu'avait tenue le premier convoi. Ils partirent. ié 3 mai 1429, et marchèrent sans s'arrêter. Dunois,, averti de ce départ, sortit pour protéger l'arrivée de la colonne. Enfin le détachemenl arriva devant la porte Saint-Jean, sans avoir rencontré aucun obstacle ; car les soldats anglais, dégoûtés de ce siège, ne montraient plus la même énergie; ils ne firent pas la moindre démonstration pour s'opposer au passage des Français.

Grâce à la venue de ce second renfort, la garnison pouvait mettre en ligne huit mille combattants ; Danois se vit donc en position de pouvoir surprendre les généraux ennemis par une attaque subite. Le convoi était entré vers sept heures du matin; à midi, le gouverneur rassembla deux mille hommes, déboucha par la porte de Bourgogne, longea la Loire, et alla fondre sur les Anglais qui tenaient Saint-Loup. Jean Guerard les commandait ; il s'était retranché dans la chapelle, et sur une terrasse qui dominait le fleuve. Le coup de main fut conduit avec un ordre qui attestait la haute capacité militaire de Dunois. Les fortifications extérieures furent enlevées, et ceux qui les défendaient passés au fil de l'épée. Guerard sonna la grosse cloche du couvent, afin d'instruire Talbot de sa fâcheuse position. Le généralissime anglais ayant eu connaissance de la marche des Français, s'avançait déjà à la tête d'une division pour venir au secours de son collègue ; mais le maréchal de Saint-Sever, placé devant la porte de Saint -Yincent, s'étant élancé de ce lieu avec une grande résolution, sut empêcher que la réunion de Guerard et de Talbot s'effectuât. Pendant que cette escarmouche occupait les forces ennemies à l'extérieur, les Orléanais se dirigèrent en masse vers la bastille de Paris, décidés à tenter l'escalade : cette diversion détourna Scalles et Suffolk du dessein de soutenir Talbot, qui eut la douleur de voir prendre Saint-Loup sous ses yeux. Ce combat lui coûta six cents hommes : quatre cents furent tués, et le reste

pris. Le bâtard, dit la chronique, fît vingt prisonniers de sa main.

Il est à remarquer que Dunois ne communiqua point à la Pucelle son projet de sortie : on conçoit qu'une jeune femme, voulant conduire des opérations militaires d'après ses inspirations, devait parfois embarrasser un général expérimenté. Jeanne, fatiguée de l'expédition du matin, dormait au moment où Tattaque de Saint-Loup commença : il paraît qu'on négligea de l'envoyer chercher ; le bruit causé par le mouvement des troupes qui couraient dans la ville l'éveilla ; elle apprit qu'on se battait : indignée, Jeanne saisit ses armes, descendit, et prit le cheval d'un page, laissé devant son logis ; elle se précipita vers la porte de Bourgogne et se mêla parmi les combattants, en se montrant aux endroits les plus périlleux.

L'héroïne signala sa présence à la bastille Saint-Loup par un acte d'humanité : quelques Anglais, réfugiés dans la sacristie de la chapelle, s'y revêtirent des habits des prêtres, et tentèrent de s'évader à l'aide de ce déguisement ; mais les Français, les reconnaissant pour des soldats, voulaient les massacrer, afin de les punir d'avoir profané ainsi les choses saintes ; Jeanne les protégea, et leur sauva la vie en disant : « C'est précisément par égard pour les choses saintes qu'il faut les épargner. »

Avant de regagner la ville, Dunois fit raser les fortifications de la bastille, ne voulant pas que les Anglais pussent s*y loger une seconde fois : les habi-

tants célébrèrent cette conquête au son des cloches. En rentrant, la Pucelle courut se placer au bout du pont, en face des tournelles; là, elle appela d'une voix forte Glacidas, commandant les compagnies qui défendaient ces travaux. Le capitaine parut aux créneaux : la jeune fille lui annonça que le châtiment des Anglais avait commencé, et qu'elle le sommait, au nom du Seigneur, de se retirer au plus vite avec les siens. Glacidas ne lui répondit que par des invectives, l'appelant vachère, ribaude, ce qui mortifia on ne peut plus Jeanne d'Arc. Elle répliqua en bons termes, et finit néanmoins par pleurer comme une femme à qui l'on dit des injures.

Le lendemain de la prise de Saint-Loup, Jeanne voulut que l'on se portât sur la bastille Saint-Laurent, quartier général de Suffolk. Cet officier y avait concentré la majeure partie de ses compagnies, afin d'empêcher l'introduction d'autres convois que l'on annonçait devoir arriver par la Beauce. Ce camp, très-rapproché de la Loire, se liait aux troupes de Glacidas par le moyen du fort établi sur l'île, comme point intermédiaire. La garnison entière d'Orléans n'aurait pas suffi pour assurer le succès de l'attaque Saint-Laurent. Dunois, ne partageant point l'opinion de Jeanne, proposa de diriger les efforts contre la tournelle des Augustins, défendue par Glacidas : la possession de ce boulevard devait amener un résultat auquel on aspirait depuis longtemps, celui de rouvrir les communications de la ville avec la Sologne; d'ail-

leurs, la prise de Saint-Loup, exécutée la veille, favorisait singulièrement ce projet. Le conseil de guerre adopta cet avis tout d'une voix; « au^rand déplaisir de la Pucelle, qui s'en tint mal contente des chefs, des capitaines et des guerriers. » Le soir même elle se rendit une seconde fois au bout du pont, suivie d'une foule immense de peuple ; elle y resta deux heures, en admonestant durement les Anglais. Glacidas l'accueillit par des huées, en lui criant qu'il la ferait brûler si on la prenait. Pendant ce spectacle singulier, qui entretenait parmi les habitants une agitation salutaire, Dunois, agissant en chef consommé, prenait des dispositions pour assurer le succès du coup de main projeté.

Le 6 mai au matin, les Français, au nombre de trois mille, montèrent sur des barques et descendirent la rive gauche de la Loire à la vue de Glacidas, qui s'empressa de rappeler le détachement de Saint- Jean le Blanc. Jeanne, accompagnée de quelques centaines d'archers, débarqua la première, et s'avança rapidement vers les fortifications des Anglais : elle marchait en avant des premiers rangs, fort résolue et portant son étendard. Glacidas, voyant si peu de monde accompagner la guerrière, lança plusieurs pelotons, qui fondirent sur le détachement et le mirent en déroute. Jeanne serait tombée ce jour-là au pouvoir de l'ennemi, si Dunois n'eût envoyé à son secours un escadron tout entier. Enfin, le débarquement étant achevé, on repoussa les Anglais, et Jeanne fut celle

qui les serra de plus près : elle planta sa bannière au bord du fossé extérieur des Auguslins. Dunois, qui la suivait en bon ordre à la tôte de deux mille bommes, donna le signal de l'attaque. On combla les fossés ; les Français, animés d'une ardeur surnaturelle , escaladèrent les fortifications, brisèrent les palissades, et se rendirent maîtres de la bastille des Augustins. Quatre cents Gallois, qui défendaient ce boulevard, s'y firent tuer. Jeanne, n'ayant cessé de combattre aux endroits les plus périlleux, fut blessée dangereusement au talon par une chausse-trape : des soldats l'emportèrent sur un brancard de lances.

Dunois passa la nuit dans le poste qu'il venait d'enlever, séparé de l'ennemi par un fossé de cinq pieds et par un rang de palissades. Ce général se montrait décidé à recommencer l'action le jour suivant, pour forcer Glacidas jusque dans les tournelles. Le maréchal de Raitz, la Hire, l'amiral de Gulant, Xaintrailles^ Graville, Louis de Scorailles, se signalèrent dans la prise de ces retranchements. Le lendemain 7 mai, dès le matin, Dunois recommença l'assaut, dans le but de s'emparer du poste qui formait le point intermédiaire entre les Augustins et les tournelles. Glacidas et les siens y déployèrent leur bravoure accoutumée ; plusieurs fois ils précipitèrent dans les fossés les assaillants, parvenus à se loger sur la plate-forme ; ceux-ci, plus nombreux, se renouvelaient, tandis que les Anglais ne pouvaient remplacer le monde qu'ils perdaient. Un dernier effort suffît pour enlever le far-

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