ET SUR LE
Aucun siècle ne fut aussi fertile en vaillants guerriers que le quatorzième siècle : chaque État de la chrétienté fournit les siens, et put les citer avec un juste orgueil :1a Bretagne, la nation /a p/ws batailleuse de l'Europe, comme les historiens contemporains l'appelaient, en comptait un bon nombre; les plus remarquables étaient Bertrand Duguesclin, Olivier de Clisson, Tanneguy-Duchâtel, JeandeRohan, Louis de Porroet, Jean de Beaumanoir. Ce dernier illustra son nom par une longue suite d'exploits : sa famille était originaire du Maine; mais son aïeul, ayant épousé une femme de la maison de Kerenrais, forma souche dans le duché de Bretagne : il accompagna
dans la terre sainte Pierre de Dreux. Jean, quatrième du nom, sire de Beaumanoir, dont il s'agit ici, naquit dans le pays de Vannes, vers Tan 1325 ; il était, par conséquent, plus jeune que Duguesclin et plus âgé de dix ans que Glisson : son no'm ne paraît pour la première fois dans l'histoire que lors des démêlés des deux maisons de Blois et de Montfort. Nous avons déjà dit quelques mots au sujet de cette fameuse querelle; nous saisirons cette occasion pour donner les derniers éclaircissements au sujet d'un épisode que l'esprit de parti a souvent dénaturé.
Pendant deux siècles entiers, les rois de France^ et d'Angleterre se disputèrent l'honneur de donner à la Bretagne un souverain de leur choix : Philippe Auguste l'emporta enfin, et établit sur le trône ducal la race française, en mariant Alix, duchesse de Bretagne, à Pierre de Dreux, arrière-petit-fils de Robert de Dreux, second fils de Louis le Gros. Pierre fut proclamé duc de Bretagne en 1213, et se reconnut solennellement vassal de France : lui et ses successeurs restèrent fidèles aux intérêts de la maison de France, à laquelle ils appartenaient. Durant cette période de cent vingt ans environ, les rois d'Angleterre ne cessèrent de faire des efforts inouïs pour ranger la Bretagne sous leur domination : leurs flottes ravagèrent impitoyablement les côtes de ce pays; elles débarquaient fréquemment des corps de troupes qui mettaient la contrée à feu et à sang : ces odieuses déprédations, dont des brigands seuls pouvaient être
capables, eurent pour résultat de rendre encore plus violente l'antipathie que les Bretons nourrissaient de temps immémorial contre les Anglais. Une tradition, fort en crédit parmi le peuple, voulait que les Anglais, nation venue du Jutland, s'étaient établis par la force des armes dans la Grande-Bretagne, et en avaient expulsé les habitants indigènes, lesquels, pour échapper au massacre, s'étaient réfugiés sur le continent gallique, dans la petite Bretagne. L'infâme conduite des Anglais avait excité au plus haut degré le courroux des Bretons, quand le duc Jean III mourut, en 1321, ne laissant point d'enfants. Jaloux de prévenir les troubles dont il prévoyait que sa mort serait le signal, ce prince régla de son vivant sa succession, et déclara pour son héritière Jeanne, sa nièce, lille de Gui, comte de Penthièvre, son frère puîné, mort en 1330. Gomme le droit de représentation existait en Bretagne, en vertu des anciennes coutumes, Jeanne n'avait à craindre aucune rivalité : pour mieux assurer sa position, le duc Jean voulut lui ménager l'alliance d'une maison souveraine : Edouard III s'empressa d'offrir un prince de sa famille ; le duc penchait en faveur de cette union, mais elle devint impossible en raison de la haine irréconciliable que les Bretons montraient à l'égard des Anglais : le roi de France présenta Charles, comte de Blois, fils de Marguerite de France, sœur de Philippe de Valois. Les états assemblés à Rennes approuvèrent cette alliance, et la cérémonie du mariage fut célé-
brée en 1338. Dans l'intervalle où s'agita cette importante affaire, Edouard III, ne pouvant se consoler de se voir débouter, excita sous main Jean, comte de Montfort, à se présenter comme le véritable héritier du trône ducal. Jean de Montfort était le quatrième frère de Jean III, mais issu d'un second lit; il réclamait l'exécution de la loi salique et l'exclusion des femmes, qui avait eu lieu, selon lui, en Bretagne, lorsqu'il se trouvait des héritiers mâles : ces raisons étaient spécieuses; on lui répondait que rien ne fixait irrévocablement l'ordre de successibilité; ainsi, le testament du dernier souverain, la volonté des états, et plus encore les manifestations énergiques du peuple, suffisaient pour repousser ces prétentions : les esprits étaient donc fortement agités lorsque Jean III descendit au tombeau. Jeanne de Penthièvre eut pour elle la masse de la nation et les deux tiers de la noblesse : ces appuis eussent suffi pour trancher de prime abord la question, si les grandes puissances n'eussent pas été intéressées dans la querelle : il était probable que la rivalité de la France et de l'Angleterre viendrait compliquer les embarras. Montfort, assuré de la protection d'Edouard III, commença les hostilités; il sut rallier à sa cause des hommes ambitieux et turbulents, plus désireux de faire leur fortune que d'assurer le triomphe de la justice : Montfort, secondé par des chevaliers actifs et valeureux, s'empara de Nantes et de plusieurs autres places. Le comte de Blois,
prince indolent et dépourvu de vigueur, loin de recourir à la force des armes pour réprimer cette entreprise, en appela au jugement du roi de France, Philippe de Valois, charmé d'exercer son droit de suzeraineté, adjugea, par arrêt du 7 septembre 1341, le duché de Bretagne à Jeanne de Penthièvre, à l'exclusion de Jean de Montfort : ce dernier, presque aussi médiocre que son rival, appela les Anglais à son secours. Charles de Blois, qui s'y attendait, entra sur-le-champ dans le duché, escorté par une armée française, et eut le bonheur, en débutant, de faire prisonnier Jean de Montfort dans Nantes. La question semblait résolue par un événement aussi décisif : mais Ténergie d'une femme suffit pour arrêter les progrès du parti victorieux. Jeanne de Flandre, sans se laisser effrayer par la captivité de Jean de Montfort, son époux, se mit à la tête de ses partisans, et alla se renfermer dans Hennebon, afin de conserver ce point de débarquement aux secours qu'elle attendait d'Angleterre (1). Charles de Blois vint l'y assiéger, mais on lui opposa une résistance héroïque : Jeanne de Flandre soutint plusieurs
(1) Voici comment d'Argentré, l'historien de la Bretagne, dépeint Jeanne de Flandre : « Cette princesse était vaillante de sa personne autant que nul homme; elle montait à cheval mieux que nul cavalier; elle donnait parmi une troupe d'hommes d'armes comme le plus vaillant capitaine; combattait par terre et par mer; savait dresser une bataille, garder une place, tendre une embuscade et veiller toute la nuit le bacinet en tête.
assauts, et eut la témérité d'opérer une sortie à la tête de trois cents cavaliers ; elle porta le désordre dans le camp des assiégés et les contraignit à rester sur la défensive. Le mois suivant, l'arrivée d'une armée anglaise, commandée par les meilleurs généraux d'Edouard III, releva entièrement le parti de Montfort et mit Charles de Blois dans la nécessité d'abandonner le siège d'Hennebon. Dès ce moment, la guerre se fit avec plus d'activité : l'intervention armée des deux grandes nations rivales, la France et l'Angleterre, agrandit naturellement la scène : la chevalerie bretonne se dessina plus franchement. Charles de Blois, qui avait évidemment pour lui le bon droit, se vit seconder par les hommmes les plus éminents :Rohan, Tintiniac, Saint-Pern, Duguesclin et Robert de Beaumanoir, vieillard vénérable, maréchal de Bretagne sous le dernier duc; c'était le père de Jean de Beaumanoir qui fait le sujet de cette notice.
La campagne de 1343 s'ouvrit d'une manière brillante par Edouard III, qui voulut commander en personne l'armée anglaise, et enleva au parti de Jeanne de Penthièvre, Guérande, Vannes et Carhaix. Philippe de Valois, ne voulant pas laisser accabler le comte de Blois, vint lui-même dans le duché, à la tête de forces imposantes : on poursuivit des deux côtés les opérations avec une extrême chaleur; les rencontres devinrent plus fréquentes et plus meurtrières. Nous avons dit, dans la Vie de Duguesclin, comment ce guer-
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rier fut armé chevalier par le maréchal Andrehan à la suite d'une sanglante escarmouche ; Jean de Beaumanoir fut pareillement armé chevalier par le sire de Saint-Pern pour plusieurs faits de valeur. Les deux monarques, rappelés dans leurs États par divers motifs, abandonnèrent le duché, en laissant les compétiteurs libres de poursuivre ces sanglants débats: un incident inespéré vint donner une nouvelle activité aux deux partis. Jean de Montfort, prisonnier depuis quatre ans, fut assez heureux pour tromper la vigilance de ses gardiens, s'échappa de la tour du Louvre et regagna la Bretagne à travers mille périls, déguisé en marchand forain : à cette époque chaque profession avait son costume particulier. La présence de ce prince releva le courage de ses partisans, que des échecs successifs avaient déjà rebutés: la lutte recommença avec plus de fureur. Montfort forma le siège de Quimper: l'élite de la chevalerie bretonne se jeta dans la place pour concourir à sa défense : Beaumanoir fut chargé de faire une sortie, afm de favoriser l'entrée d'un convoi de vivres : le guerrier, enflammé d'ardeur, fit plus qu'on n'attendait de lui ; il porta le désordre au milieu du camp des assaillants, pénétra dans la tente de Jean de Montfort, et faillit s'emparer de sa personne : Montfort n'échappa que par miracle; effrayé de la résistance qu'on lui opposait, il leva le siège, se retira dans Hennebon, et y mourut accablé de chagrin (septembre 1345), deux mois, après son évasion de la tour du Louvre.
La mort de Jean de Montfort parut être, pendant quelque temps, une circonstance propre à faire pencher la balance du côté des Penthièvre; mais le roi de France, attaqué sur plusieurs points par l'opiniâtre Edouard III, se vit obligé de rappeler une partie des troupes qui opéraient en Bretagne : sur ces entrefaites, eut lieu la funeste bataille de Créci : les avantages remportés dans cette journée mirent le monarque anglais en position de pouvoir envoyer des secours plus considérables à Jeanne de Flandre, qui déployait toujours le même courage pour défendre la cause de son fils unique. Charles de Blois, livré à ses propres forces, se vit assailli par plusieurs corps d'armée anglais, que commandait sir Thomas Aigworth : le dévouement des Bretons parvint à soutenir ce prince une année entière contre des ennemis si supérieurs en forces. Ayant concentré autour de lui, dans le printemps de 1347, la totalité de ses divisions, Charles de Blois voulut ouvrir la campagne par une entreprise brillante. Le petit port de Tréguier était au pouvoir des partisans de Montfort ; c'est par cet endroit que les détachements envoyés journellement d'Angleterre pénétraient en Bretagne : il devenait essentiel de s'emparer de ce poste important : diverses tentatives avaient déjà échoué: Charles de Blois agit pour arriver à cet heureux résultat. Sir Thomas Aigworth devina aisément son intention, et vint camper auprès de la Roche-Derien, afin de couvrir Tréguier ; il concentra dans cette position la to-
t alité de ses forces. Les deux armées en vinrent aux mains le 18 juin 1347 : la bataille fut des plus sanglantes ; la parfaite discipline des troupes anglaises l'emporta cette fois sur la bouillante valeur des Bretons. Charles de Blois, dépourvu des qualités qui constituent un général, fut trois fois pris et trois fois dégagé par les siens; il reçut dix-huit blessures, et finit par rester au pouvoir des Anglais, qui s'empressèrent de le faire embarquer à Tréguier pour l'Angleterre (1) : ce prince fut enfermé dans la Tour de Londres, comme son rival avait été renfermé dans la tour du Louvre.
Jean de Beaumanoir n'avait point assisté, on ne sait pourquoi, à la bataille de la Roche-Derien ; il déploya un zèle extraordinaire pour arrêter les suites de ce désastre, et devint le principal appui de Jeanne de Penthièvre : on sait que cette princesse imita le courageux exemple donné par Jeanne de Montfort ; elle sut habilement profiter de la haine qu'inspiraient les rapines des Anglais, pour soutenir la guerre pendant la captivité de son époux. La nouvelle héroïne mit toute sa confiance en Beaumanoir : celui-ci la justifia d'une manière glorieuse. Quatre mois après la fatale journée du 18 juin, il vint attaquer à son tour
(1) Les Anglais n'usèrent point de générosité envers leur captif : durant la traversée, ils accablèrent le comte de Blois de mauvais traitements et même d'ignobles railleries; ils l'obligeaient, à force de menaces, à jouer de la vielle comme un vil histrion.
la lloche-Derien, battit les Anglais qui défendaient les abords de la place, et prit d'assaut cette forteresse : ce brillant fait d'armes valut à Beaumanoir l'honneur d'être nommé maréchal de Bretagne à la place de son père, mort depuis quelques semaines. Beaumanoir, maître de diriger les opérations militaires en vertu des prérogatives de sa charge, poussa si chaudement les hostilités, que le parti de Montfort se vit obligé de demander une trêve, quoiqu'il fût soutenu trèsefficacement par l'Angleterre : Jeanne de Penthièvre y consentit , avec l'espérance de pouvoir, par ce moyen, obtenir la délivrance de son époux.
La trêve fut donc signée à Calais, en 1348 : elle suspendit les grandes opérations des armées permanentes, et n'arrêta point les dévastations des partisans, qui, au mépris de la convention récemment conclue, abîmaient le pays : des troupes de cent, deux cents hommes, commandées par de farouches capitaines, pillaient, brûlaient sans miséricorde les campagnes : les communautés, les maisons religieuses ne trouvaient point grâce devant ces brigands : les Anglais, se sentant sur une terre étrangère, dont les habitants leur portaient une haine implacable, commettaient des ravages inouïs; leurs généraux les plus marquants ne rougissaient point de violer le droit des gens pour satisfaire la rage des soldats. Cet état, pire que celui delà guerre ouverte, durait depuis deux années : les laboureurs ne pouvaient plus se livrer à leurs travaux, sans craindre
d'être égorgés. Vers la fin de l'année 1350, sir Thomas Aigworth, lieutenant général du roi d'Angleterre, ayant réuni ses principaux capitaines , sous prétexte d'une chasse, livra à la dévastation, durant trois semaines entières, les environs de Dinan. Un banneret du parti de Blois, nommé Raoul de Cahours, se mit à la tête d'une vingtaine d'hommes choisis par lui, gens déterminés, tel qu'en produit la Bretagne; il courut sur les traces de sir Thomas, le suivit obstinément pendant plusieurs jours; enfin, profitant du moment où le général anglais n'avait autour de lui que la moitié de son monde, il l'assaillit; le choc fut très-rude, et sir Thomas Aigworth fut tué, dans la mêlée, par Raoul de Cahours : ainsi périt dans une misérable échauffourée le vainqueur de Charles de Blois à la Roche-Derien.
Les Anglais déplorèrent amèrement la perte de sir Thomas, qui passait, à juste titre, pour un de leurs meilleurs généraux : afin de le venger, ils redoublèrent de cruauté à l'égard des malheureux habitants des campagnes, en publiant, en tout lieu, que sir Thomas avait été tué en traître, et que ses compagnons d'armes n'avaient cédé qu'au nombre : ils soutenaient que dix Anglais battraient facilement le double de Bretons. Jean de Beaumanoir résidait alors dans le château de Josselin : il voyait du haut de ses remparts, les courses des Anglais et les horribles dégâts commis par eux : il ne tarda point de connaître les propos outrageants que tenaient les
officiers ennemis dans les bourgs où ils s'arrêtaient : d'ailleurs, les marchands qui venaient chercher un refuge dans Josselin les lui rapportaient chaque jour. Le maréchal de Bretagne, rempli d'indignation, demanda un sauf-conduit à Bembro, gouverneur de Ploërmel, pour avoir une explication : le sauf-conduit fut accordé sans difficulté; Beaumanoir reprocha à Bembro, en termes fort vifs, les violences que ses soldats et lui-môme exerçaient, au mépris de la trêve, sur les chemins et dans les campagnes. Le lieutenant de sir Thomas Aigworth répondit sur un ton fort élevé; la querelle s'étant échauffée, l'un des deux chefs, on ne sait pas précisément lequel, proposa de la vider par un combat à outrance de trente contre trente : ces sortes de défis étaient dans les mœurs du siècle. On choisit pour lieu de la joute le carrefour du Chêne-de-Mi-voie : un énorme chêne^ célèbre dans la contrée, partageait exactement la distance de trois lieues qui sépare Josselin de Ploërmel ; une vaste lande s'étendait à cet endroit à perte de vue : on convint de s'y rendre de part et d'autre le 27 mars, quatrième dimanche de carême, 1350. Il doit paraître surprenant que Beaumanoir et Bembro eussent choisi un dimanche, puisque l'Église, dont l'autorité était si puissante alors, défendait expressément de combattre les jours consacrés à la prière.
Le bruit de ce cartel se répandit rapidement dans le duché, et y produisit une sensation extraordinaire : chaque Breton se montrait intéressé au
triomphe de Beaumanoir, véritable champion de l'honneur national. Le maréchal choisit pour auxiliaires, dans une circonstance aussi solennelle, les chevaliers et les écuyers dont les noms suivent : le sire de Tintiniac, Gui de Rochefort, Yves de Charruel , Robin Raguenel , Huon de Saint-Yvon, Caro de Bodegat, Olivier Arrel, Geoffroy du Bois, Jean Rousselet , Guillaume de Montauban , Alain de Tintiniac, Tristan de Pestivien , Alain de Kerenrais, Olivier de Kerenrais, Louis Goyon, Geoffroy de la Roche, Guyon de Pont-Blanc, Geoffroy de Beaucorps, Maurice du Parc, Jean de Sérent, deux écuyers du nom de Fontenay, Geoffroy Poulard, Maurice et Geslin de Troguendy, Guillaume de la Lande , Olivier de Monteville , Simon Richard et Geoffroy Mellon. Les guerriers qui accompagnèrent Bembro furent d'abord Robert Kenolle , que nous avons déjà vu commander plus tard les armées d'Edouard m et remporter de brillants avantages, tant qu'il n'eut pas en tête Duguesclin ou Clisson ; Jean Croquart, partisan très-redoutable et qui changea plusieurs fois de parti; Hervé de Lexualen, Jean Plesanton, Richard, Hugues et Guillaume le Gaillard , Jannequin-Taillard , Rapefort , Richard de Lalande, Thomelin-Billefort , Hucheton Clamaban, Gauthier Lallemand, Jannequin de Guennechoup, Mannequin Hérouard, Jannequin le Maréchal, Thomelin Huleton, Hue de Cawerley, Robinet Mélipars, Yfraï, Valentin, Jean Roussel , Dagorne, Perrai de
2e56 NOTICE SUR JEAN DE BEAUMANOIR
Camelon, Raoul Prévôt, Dardaine, Hulbitée, écuyer d'une taille gigantesque et d'une force prodigieuse ; les noms des trois autres combattants du parti anglais sont restés inconnus : plusieurs historiens disent qu'ils étaient Allemands. Aucune convention ne régla la manière dont les poursuivants combattraient, à pied ou à cheval, et ne désigna point l'arme dont ils se serviraient de préférence à une autre : chacun demeura libre d'agir comme il l'entendrait, en un mot, comme dans une rencontre fortuite et en pleine guerre.
De nombreux spectateurs s'étaient réunis au jour fixé sur le champ de bataille, afin d'assister à ce sanglant tournois, sans se laisser arrêter par le danger qu'ils pouvaient courir dans un moment où les soldats des deux partis ne respectaient aucune loi et maltraitaient impitoyablement les gens les plus inoffensifs. Bembro et ses compagnons parurent les premiers au Chêne-de-Mi-voie, venant de Ploërmel : ils étaient tous à pied, mais armés différemment les uns des autres : Billefort, par exemple, portait un maillet de fer pesant vingt-cinq livres, et Hucheton un fauchard, énorme sabre crochu et tranchant des deux côtés : néanmoins la lance et l'épée effilée avaient eu la préférence sur toutes les autres armes. Bembro, fier d'avoir prévenu ses adversaires au lieu du combat, animait les siens en leur parlant des brillants avantages remportés jusqu'à ce moment par les Anglais : il leur parla même d'une vieille prophétie de
Merlin l'enchanteur, qui promettait ce jour-là une victoire aux Anglais ; mais sa harangue ne put être de longue durée, car Beaumanoir et ses Bretons ne tardèrent pas de paraître du côté de Josselin : ils étaient tous à pied, excepté un seul, Montauban ; on ne sait pour quel motif ce guerrier, déjà célèbre par ses exploits, arriva monté : au reste, il attacha son cheval à un arbre au moment où la lice s'ouvrit.
Les deux troupes se rangèrent en bataille sur deux lignes parallèles , les hommes placés face à face, de sorte que Taction générale allait se vider par trente duels. Déjà les lances étaient baissées ; chacun mesurait des yeux son adversaire, et la lutte allait commencer , lorsque Bembro demanda par un signe de la main à conférer avec le chef des Bretons : Beaumanoir, assez surpris, s'avança seul, l'épée haute. Son rival lui représenta que la trêve ayant été signée entre les deux grandes puissances dont les armées soutenaient les droits du comte de Blois et du comte de Montfort, ce serait la violer en livrant un combat en règle, et que le plus sage serait, avant d'en venir aux mains, de soumettre le cartel à l'approbation des deux souverains, a II est trop tard, répondit sans hésiter Beaumanoir, pour rompre une partie aussi bien liée, la chevalerie bretonne est venue ici pour croiser le fer : elle ne s'en retournera pas sans savoir qui a la plus belle amie : je veux bien cependant prendre à ce sujet
l'avis de mes compagnons d'armes. » En effet, Beaumanoir leur soumit la proposition du capitaine anglais ; au bout de quelques instants, Gharruel répondit en ces mots au nom de tous : « Nous n'abandonnerons pas la place sans avoir vidé cette querelle : nous sommes jaloux de montrer qui de nous ou des Anglais ont meilleur corps : notre réputation nous enjoint à ne pas nous rendre la risée de nos compatriotes par un scrupule hors de saison. »
Cette fière réponse ne souffrait point de réplique : cependant, Bembro insista encore, et fit de nouveaux efforts pour renvoyer le combat à une époque plus éloignée : on ne peut s'expliquer le motif d'une telle conduite ; ce n'est certainement pas le manque de courage qui faisait agir en cette occasion le chef des Anglais ; car il s'était acquis à bon escient une grande réputation de bravoure. Les Bretons se montrant inébranlables dans leur résolution, il fallut jouer des mains, suivant l'expression des anciens historiens.
Les deux lignes, s'étant rapprochées, se heurtèrent violemment et commencèrent la fête : ce début fut très-défavorable aux Bretons : Pestivien, Rousselet et Bodegat, abattus à coups de maillet, se virent obligés de demander quartier ; leurs vainqueurs, Billefort, Hucheton et Cawerley, les transportèrent tout étourdis en arrière des rangs : sur un autre point, Foulard était tué d'un coup de lance et Gharruel blessé d'un coup d'épée. Beaumanoir réparait
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lui seul ces échecs en terrassant cinq ou six ennemis : la mêlée était devenue générale, et la victoire ne penchait d'aucun côté. Les guerriers des deux partis, épuisés de fatigue, interrompent la lutte d'un commun accord : Beaumanoir profita de ce moment de relâche pour ranimer Tardeur de ses compagnons, et les harangua à la manière des héros de l'antiquité ; il parla à chacun d'eux de ses ancêtres et de leurs belles actions. Il insista principalement auprès du jeune Geoffroy de la Roche, auquel il retraça les exploits de son père Bude de la Iloche, qui s'était signalé dans l'Orient en 1315, lorsque les chevaliers hospitaliers conquirent l'île de Rhodes sur les musulmans : la renommée avait publié ses hauts faits en Europe aussi bien qu'en Asie. Geoffroy de la Roche se sentit transporté d'enthousiasme en entendant célébrer les louanges de son père dans une circonstance aussi solennelle ; il conjura le sire de Beaumanoir de lui conférer l'ordre, afin d'augmenter son courage : l'accolade fraternelle lui fut donnée. Cette scène chevaleresque ralluma l'ardeur des Bretons ; ils demandèrent à grands cris de recommencer le combat, et reprirent tout aussitôt leur ligne de bataille. Les Anglais se mettent en défense, et ne veulent point être prévenus. Bembro s'élance sur Beaumanoir, le saisit à bras le corps et l'entraîne pour le faire prisonnier; mais Geoffroy du Bois, accourant au secours du maréchal, passa son épçe au travers du corps de Bembro. La mort de cet illustre chef
diminua de la moitié la résolution des Anglais. Le farouche Croquart, ayant pris le commandement, leur adressa cette allocution : « Compagnons, laissons là les prophéties de Merlin : ne comptons que sur nos armes et sur notre courage. » En disant ces mots, il fond sur Beaumanoir, et le frappe rudement au visage : le chevalier blessé trouve un appui tutélaire dans Alain de Keranrais, qui le défend contre plusieurs assaillants ; il renverse h ses pieds d'un coup de lance l'intrépide Dagorne : deux des écuyers allemands mordent également la poussière et ne se relèvent plus. Dans ce moment les trois prisonniers Pestivien, Rousselet et Bodegat, profitant du trouble occasionné par le trépas de Bembro, s'échappèrent des mains de ceux qui les gardaient, et vinrent rejoindre leurs compatriotes. La lutte recommença sur tous les points avec une fureur sans pareille. Cawerley, Kenolle, Croquart et Billefort combattaient vaillamment, et, par leur incomparable bravoure, maintenaient l'avantage du côté des Anglais. Beaumanoir, grièvement blessé, se tenait encore debout au milieu des gens de son parti ; se sentant pressé par une soif dévorante, résultat de la fièvre, il demandait à boire avec instance. Geoffroy du Bois lui cria: uBois ton sang, Beaumanoir, et ta soif passera. » Ces rudes paroles produisirent un effet électrique sur le maréchal : il rentra en ligne soutenu par Tintiniac : tous deux essayèrent vainement de percer les rangs ennemis de manière à y semer le désordre :
on leur opposa une barrière de lances et d'épées.
Un incident imprévu vint changer la face des affaires : Guillaume de Montauban, le seul qui fût venu à cheval au Chêne-de-Mi-voie, alla prendre son coursier, attaché à un arbre, et feignit de vouloir s'éloigner du champ de bataille. Beaumanoir, qui le suit des yeux, lui crie: «Faux et mauvais écuyer, où vas-tu? pourquoi abandonnes-tu tes frères d'armes? ton action sera reprochée éternellement à toi et à ta race. » Montauban ne se laisse point émouvoir par ces reproches, et répond à celui qui vient de les proférer : « Ouvre bien de ta part, Beaumanoir, et je ferai tout devoir de mon côté. » En prononçant ces mots, il pousse son cheval vers les Anglais, coupe leur ligne, et en renverse huit en allant et en revenant : les Bretons, profitant d'une circonstance aussi favorable, se précipitent dans les rangs éclaircis des Anglais, et font un terrible carnage. Kenolle, Croquart, Gawerley, Billefort, se multipliant pour soutenir les efforts de tant d'assaillants, furent enveloppés de toutes parts, et furent obligés de se rendre pour ne pas être massacrés ; la plupart de leurs compagnons d'armes expiraient percés de coups : on conduisit les prisonniers au château de Josselin. Au jugement des deux partis, Tintiniac du côté des Bretons, et Groquart du côté des Anglais, remportèrent le prix de la valeur.
Telle fut l'issue du fameux combat des Trente, si glorieux pour la nation bretonne : ce fait d'armes
2ri2 NOTICE SUR Jl'^AN DE BEAUMANOIK
devint si célèbre, que pendant longtemps on eut coutume de dire, en Angleterre, en France, en Allemagne même, pour exprimer qu'une action avait été chaudement disputée : Jamais on ne combattit plus vaillamment après la bataille des Trente. Jean de Beaumanoir, qui avait conduit l'entreprise, fut regardé comme le héros du pays; dans la moindre chaumière on prononçait son nom avec respect, avec enthousiasme. Au reste, la victoire remportée au Ghêne-de-Mi-voie sur Bembro n'eut aucune inlluence sur le sort des deux princes qui se disputaient la possession du duché; la guerre se poursuivit plus acharnée que par le passé ; car deux nouveaux champions venaient de monter sur cette scène sanglante, Bertrand Duguesclin, défendant les intérêts du comte de Blois, et Olivier de Clisson, défendant ceux de Jean de Monfort, dont il devait être dix ans après l'ennemi le plus implacable.
Les Anglais, commandés par le comte de Salisbury, ne tardèrent pas de prendre leur revanche au combat de Mauron : le vicomte de Rohan, le maréchal de Nesle et le brave Tintiniac périrent dans cette fatale journée en cherchant à rallier leurs soldats, frappés d'une terreur panique. Beaumanoir n'assista point à cet engagement ; car ses graves blessures |le condamnèrent à l'inaction deux années entières. On le plaça, en 1354, à la tête d'une ambassade cjui se rendait à Londres pour traiter de la rançon du comte de Blois ; Duguesclin, les sires de Fléchières, dePen-
hoiiet et de Saint-Pern l'accompagnaient. Edouard III se montra d'abord très-exigeant ; enfin, il consentit à rendre la liberté à l'époux de Jeanne de Penthièvre, moyennant une rançon de 350,000 écus. Beaumanoir o])tint en môme temps une trêve de cinq ans. Le duché, abîmé par la guerre, réclamait impérieusement quelque temps de relâche pour tant de souffrances. Montfort venait d'époiiser la fille d'Edouard III ; cette alliance relevait le crédit du rival des Penthièvre; le roi d'Angleterre fit proposer un accommodement d'après lequel lés deux prétendants se partageraient la Bretagne ; mais Charles de Blois répondit sèchement : « Tout ou rien. » Des amis éclairés firent revenir ce prince sur cette détermination. La lassitude des deux partis, plus que l'amour de l'humanité, interrompit les hostilités durant six ans. Beaumanoir réussit à faire prolonger la trêve de deux ans ; il en fut même nommé le conservateur, d'après une convention passée à Bordeaux en mars 1357. Gomme la plupart des guerriers célèbres de cette époque, Jean de Beaumanoir joignait aux talents du général Thabileté de l'homme d'État ; ou voit son nom mêlé aux grands événements politiques qui furent traités de son temps.
Les efforts des rois de France et d'Angleterre pour amener un arrangement définitif ayant échoué, de nouveaux préparatifs se firent de part et d'autre en 1363; cat* la trêve allait expirer : des levées de soldats s'opérèrent dans les villes, dans les bourgs et
dans les plus chétifs villages; les deux partis paraissaient aussi animés que le premier jour, quoique la querelle durât depuis un quart de siècle. Les armées s'ébranlèrent au commencement d'avril 1363 ; Charles de Blois, rempli d'affection pour Beaumanoir, voulut lui confier le commandement suprême des troupes ; mais le maréchal refusa cet honneur, et usa de tout son crédit pour que le choix du souverain tombât sur Duguesclin, dont les exploits extraordinaires occupaient alors la renommée : nous avons vu que le vaillant Bertrand quitta momentanément le service de Charles, afm de prendre part à la querelle qui allait se vider au sein de sa patrie. Après plusieurs engagements de peu d'importance, les deux armées se concentrèrent dans les vastes landes d'Évran, entre Dinan et Bécherel ; elles formaient en totalité plus de quarante mille combattants. Une forte division de soldats anglais, commandée par Chandos, formait l'avant-garde du parti de Montfort ; une division de troupes françaises, envoyée par Charles V, devait pareillement seconder le comte de Blois dans ses opérations militaires : on allait donc en venir aux mains : et la question devait être tranchée d'une manière définitive. Les lignes se formaient déjà; les généraux faisaient les apprêts d'une lutte sanglante, lorsque les évêques qui se trouvaient dans les deux camps vinrent se placer spontanément au-devant des rangs prêts à se heurter : ils entrèrent en conférence au milieu de la plaine, et décidèrent de pro-
poser un moyen, autre que celui des armes, pour mettre un terme aux différends qui, depuis vingtcinq ans, agitaient la nation. On applaudit de part et d'autre au zèle qui animait ces prélats ; Beaumanoir montra un extrême empressement à seconder leurs vues pacifiques, et différa d'opinion, en cette circonstance, de Bertrand Duguesclin, qui regardait comme impraticable aucune espèce d'arrangement. Il fut convenu qu'une nouvelle trêve serait signée, et que les deux compétiteurs s'aboucheraient, sous les auspices des évêques : les soldats, dont la première effervescence s'était calmée pendant ces pourparlers, témoignèrent leur satisfaction par des cris de joie, et regagnèrent leurs foyers.
Des commissaires furent nommés de part et d'autre : Charles de Blois choisit pour défendre ses intérêts Jean de Beaumanoir, les sires de Rohan, de Porroet, de Quelen et d'Avaugour ; Jean de Montfort choisit Olivier de Cadoudal, Tanneguy-Duchâtel et Pierre de Lanvaux. Ces commissaires arrêtèrent que le duché serait partagé entre les deux compétiteurs : l'époux de Jeanne de Penthièvre devait avoir le comté de Rennes, et Jean de Montfort le comté de Nantes ; ce traité fut signé dans les premiers jours de l'année 1364, l'année commençant à Pâques. La nouvelle de cet accommodement, qui tendait à empêcher des flots de sang de couler, se répandit dans toute la Bretagne en quelques jours, et y causa des transports d'allégresse : chacun célébrait particu-
266 NOTîCl^ SUR JEAN DE BEAUMANOIR
lièrement les louanges de Beaiimanoir, dont l'intervention avait puissamment contribué à cet heureux résultat; mais ce bonheur fut de très-courte durée. Au moment des conférences, la comtesse de Penthièvre se trouvait à Paris , on ne sait pour quel motif : après avoir reçu de son mari la notification de l'arrangement convenu par les commissaires, elle lui répondit : « Je vous avais prié de défendre mon héritage ; vous ne devez point mettre mon patrimoine en arbitrage, ayant les arrnes au poing. » Charles de Blois portait à sa femme une tendresse que l'on pouvait taxer de faiblesse : il fut consterné en lisant la missive de la comtesse; et, n'écoutant ni la voix de l'honneur ni la voix de l'humanité, il s'empressa d'envoyer à Nantes sa rétractation huit jours après la signature de la convention, sans se laisser arrêter par la crainte de jeter une seconde fois le pays dans un abîme de malheurs. Les Bretons passèrent de la joie à la consternation; la plupart d'entre eux maudirent le prince dont la docilité aux volontés d'une femme allait leur attirer un déluge de maux. Les évoques essayèrent vainement d'interposer leur autorité pour faire respecter le traité ; ils ne JDarvinrent que très-difficilement h retarder de deux rnois la rupture de la trêve.
Les levées de troupes recommencèrent dans les moindres villages : les deux partis reprirent les armes à contre-cœur, il est vrai, mais en se promettant de ne pas les déposer sans que la querelle fût vidée
delà manière la plus décisive. Les hostilités s'ouvrirent en juillet : une foule de rencontres meurtrières eurent lieu entre de petits corps : dans une de ces escarmouches, Beaumanoir, accompagné d'une poignée d'écuyers, fut obligé d'accepter le combat au moment où il allait atteindre son château de Josselin. La partie était inégale d'une part, vu la supériorité numérique de l'autre : on se battit néanmoins avec fureur, l'espace de plusieurs heures ; Beaumanoir, renversé de cheval, après avoir terrassé une foule d'ennemis, fut pris et conduit à Hennebon. Au bout de quelques jours, il profita dé la nouvelle qu'on lui apporta de la mort d'un de ses enfants, pour demander au comte de Montfort la faveur d'être mis en liberté sur parole. Montfort lui accorda licence, suivant l'expression de l'époque, en y mettant toutefois la condition que Beaumanoir s'abstiendrait de combattre, quand même le hasard lui en offrirait l'occasion : le maréchal y souscrivit à regret; mais les circonstances où il se trouvait exigeaient de sa part ce sacrifice, bien pénible pour un homme de cœur.
Charles de Blois ayant, au mépris de la raison, rompu les conventions conclues d'une manière aussi solennelle, sous les auspices des ministres delà religion, perdit l'estime des peuples ; et dès lors la justice de cette cause sembla être passée du côté de Montfort : celui-ci sut tirer avantage de sa position^ voyant que la guerre était inévitable^ il supplia Edouard III, son
beau-père, de lui envoyer de nouvelles troupes pour soutenir avec succès une lutte qui devait être la dernière. Le monarque anglais, envisageant l'événement sous le même point de vue, s'empressa de faire débarquer sur les côtes de Bretagne une division de soldats d'élite, marchant sous la conduite de Mathieu Huet, banneret normand d'origine et qui passait pour un capitaine très-expérimenté. Mathieu Huet devait aller joindre Chandos et se placer sous ses ordres : ce général n'avait point quitté le duché ; car il doutait de la durée de la paix ; et son devoir lui faisait une loi de se tenir prêt si une rupture avait lieu : l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions. Jean de Montfort, obligé de reprendre les armes, eut la sagesse de confier le soin de sa fortune à Chandos, le meilleur général de l'Angleterre, et annonça l'intention de servir dans son armée comme simple chevalier.
Nous avons déjà parlé de cette dernière campagne dans les Yies de Bertrand Duguesclin et d'Olivier de Clisson : une agitation inexprimable régnait d'un bout du duché à l'autre : les colonnes et les détachements sillonnaient le pays dans tous les sens. La manière dont Charles de Blois s'était rétracté, après avoir signé un accord définitif, avait refroidi à son égard une partie de la population : la chevalerie, elle-même, plus ferme dans ses principes, ne fut point exempte de la défection : les combattants du Ghêne-de-Mi-voie se disjoignirent en cette circons-
tance, triste effet des discordes civiles. Geoffroy de la Roche, les deux Keranrais, Louis Goyon, les deux Fontenai, Guillaume de la Lande, venaient de se ranger du côté de Montfort ; ils allaient marcher sous les mêmes étendards que Cawerley et Robert Kenolle, leurs anciens rivaux dans ce fameux pas d'armes. Beaumanoir demeura fidèle à ses convictions; mais, enchaîné par sa parole, il se voyait dans la cruelle nécessité d'être tranquille spectateur de la lutte : il se crut néanmoins autorisé à présider aux préparatifs des opérations militaires avec Duguesclin et le comte d'Auxerre, commandant la petite division de troupes françaises que Charles V avait envoyée au secours de son parent, le comte de Blois, comme Edouard III avait agi dans l'intérêt de Jean de Montfort.
Jeanne de Penthièvre était revenue dans le duché, afin de bannir les incertitudes de son époux : la présence de cette femme énergique précipita la marche des événements; le comte de Blois subissait sans murmurer le despotisme de ce caractère altier. L'armée chargée de défendre les intérêts de ce prince établit son camp, en juillet 1364, sous les remparts de Josselin, dont Beaumanoir était gouverneur : deux mois se passèrent en escarmouches insignifiantes. Chandos résolut de tenter une entreprise plus importante, enlever aux Penthièvre le château d'Aurai, un des boulevards de la Bretagne : la place fut investie dans les règles ; mais elle opposa une si vigoureuse résistance, que l'ennemi fut contraint de
replier sa ligne de travailleurs et de se tenir sur la défensive. On apprit bientôt que le comte de Blois, ayant levé son camp, marchait au secours d'Aurai avec la totalité de ses forces. A cette nouvelle, le jeune Montfort, d'un naturel violent, mais timide, sentit diminuer sa confiance; les exhortations de Chandos ne produisirent cette fois aucun effet : Montfort insista pour que Ton tentât une seconde fois la voie des négociations : les sires de Montagu et Duchâtel allèrent de sa part proposer une seconde fois au comte de Blois le partage du duché : ces envoyés déclarèrent que le désir d'éviter l'effusion du sang breton était le véritable motif de cette démarche. La môme pensée occupait sans cesse Charles de Blois : ce prince, extrêmement humain, ne laissait point passer un jour sans exprimer hautement le regret de voir tant d'hommes réunis pour défendre sa cause au prix de leur sang : il accueillit donc gracieusement les sires de Montagu et Duchâtel. Jean de Beaumanoir se montrait favorable à ce projet; on remit en question les premières conditions du partage ; mais la négociation fut brusquement arrêtée par l'arrivée de Jeanne de Penthièvre, qui accourut au château de Josselin, quand elle apprit l'arrivée des messagers de Montfort au camp de son époux : il fallut céder à ses cris et renoncer aux flatteuses espérances de voir terminer à l'amiable ce fameux différend. Les envoyés se retirèrent : on les chargea de porter à leur souverain la notification du refus de Charles de Blois,
ET Sun LE COMBAT DES TRENTK 271
accompagnée de l'offre de vider la querelle devant Aurai par une action générale. Chandos, homme d'une humeur irascible, s'abandonna à des transports de colère en apprenant la réponse faite aux deux bannerets ; car il regardait la proposition du partage comme un acte de générosité de la part de Montfort. Le siège d'Aurai fat repris avec une nouvelle ardeur par le général anglais : en peu de jours les habitants, resserrés de plus en plus, allaient se voir réduits à capituler faute de vivres, lorsqu'ils aperçurent, du haut de leurs remparts, les colonnes du comte de Blois qui arrivait h leur secours : ce prince, ayant quitté Lanvaux le 28 septembre 1364, commit la faute de prendre une mauvaise direction en se mettant dans la nécessité de franchir le bras du Morbihan.
En apprenant l'approche de l'ennemi, Chandos sortit des lignes établies devant Aurai, et vint se poster en travers des landes que le comte de Blois devait nécessairement traverser pour arriver à Aurai : les deux armées ne tardèrent pas d'être en présence ; elles s'arrêtèrent spontanément, retenues en quelque façon par une force invisible : l'instinct national agissait évidemment sur ces masses de Bretons. Beaumanoir ne le cédait en bravoure à aucun de ses compatriotes, il avait montré en mille circonstances ce mépris de la vie dont les chevaliers de cette époque faisaient une sorte de parade ; mais l'ardeur guerrière dont il était enflammé ne l'empêchait pas d'écouter la voix de la raison : cédant à un mouvement patrio-
tique, le maréchal de Bretagne, le héros du combat des Trente, franchit le Morbihan et alla droit au général anglais : « Noble Ghandos, lui dit-il, ne pourrions-nous pas empêcher que des gens nés et nourris sur la même terre se massacrent entre eux: les deux rangs opposés renferment des frères, des amis qui, au sortir de la bataille, déploreront leurs exploits ou plutôt leurs fureurs ; l'intervention d'un homme de votre rang, de votre caractère, pourrait empêcher ces flots de sang de couler. » Ces magnanimes paroles ne touchèrent point le cœur de l'Anglais ; il répondit brusquement : « Toute espèce d'arrangement est devenue désormais impossible. » — « Au moins, reprit Beaumanoir, qu'il me soit permis de payer de ma personne dans cette malheureuse journée : je suis prisonnier sur parole, les lois de la guerre me défendent de combattre si licence ne m'est octroyée ; obtenez pour moi, je vous supplie, d'être délié momentanément de mon serment. » Chandos comprit mieux ce langage ; il courut demander cette faveur : « Je la lui accorde, répondit Montfort, mais il n'exercera point de commandement, sa bannière ne sera point déployée, et il reviendra mon prisonnier, quelle que soit d'ailleurs l'issue de l'action. » Beaumanoir souscrivit à ces dures conditions, et les accepta même comme une grâce, s'estimant trop heureux de pouvoir exercer son courage.
Nous avons donné dans la Yie de Bertrand Duguesclin les détails circonstanciés de cette fameuse
bataille d'Aurai, qui décida du sort de la Bretagne, en affermissant irrévocablement la couronne ducale sur la tète du comte de Montfort. Nous avons dit comment Charles de Blois, le personnage le moins belliqueux de son siècle, mourut les armes à la main comme un héros. Jean de Beaumanoir, armé d'une forte hache, fit des prodiges de valeur : aucun écuyer ne portait sa bannière devant lui, aucun panache ne flottait sur son casque: on l'eût pris pour un simple écuyer ; mais ses terribles coups le faisaient reconnaître. Il faisait partie de la phalange au centre de laquelle marchait le comte de Blois : cette division se composait de ce que le parti de Penthièvre comptait de plus vaillant : elle formait une ceinture de fer autour du prince, et après la défaite des deux ailes ce corps eut à supporter le poids de toute l'armée anglaise : chacun de ces illustres preux, voulant au prix de leur vie défendre celle du prince, avait à tenir tête à deux, trois ou quatre assaillants. Jean de Kergorlai, aussi ardent que tout autre, se voyant enveloppé par un gros d'ennemis, se mit à crier : A mon aide, preux de Bretagne! Beaumanoir, qui faisait des mains non loin de là, lui répondit dans le môme sens que Geoffroy du Bois lui avait répondu au combat des Trente : Kergorlai, aide-toi, Dieu t'aidera.
La victoire d' Aurai jeta dans les fers Duguesclin et une foule de bannerets, fidèles soutiens d'une cause perdue sans retour : Jean de Beaumanoir n'essaya point de fuir le champ de bataille : sa parole
renchaînait au sort du rival de Charles de Blois, il vint reprendre ses fers. On l'enferma le surlendemain dans le château d'Aurai, dont les troupes de Montfort s'emparèrent aisément après la dispersion de l'autre armée ; sa captivité ne fut pas de longue durée. Au premier bruit de la catastrophe d'Aurai, Charles V s'empressa d'envoyer en Bretagne l'archevêque de Reims, pour proposer en son nom, au comte de Montfort, un arrangement définitif avec la veuve de Charles de Blois, son parent : le prélat déclara que le roi était décidé à mettre toutes les ressources de la France au service de cette princesse. En effet, on ne tarda pas d'apprendre qu'une armée de trente mille hommes, commandée par le maréchal, était aux portes de Rennes : cette nouvelle causa un grand effroi au jeune Montfort. Chandos et les autres généraux essayèrent vainement de le rassurer : le vainqueur d'Aurai annonça l'intention formelle d'entrer en négociation afin de jouir en paix de la possession du duché : rempli de cette pensée, il ordonna sur-le-champ de mettre en liberté Beaumanoir, dont il connaissait l'esprit conciliateur, et le chargea de porter des paroles de paix à Jeanne de Penthièvre. Cette princesse, accablée par la douleur, éprouva néanmoins une vive satisfaction en revoyant Beaumanoir dans une pareille circonstance ; elle le chargea spécialement de défendre les intérêts de ses enfants, et lui confia des pouvoirs illimités. Des conférences s'ouvrirent à la fin de mars 1365,
dans la ville de Guérande, en dépit d'Edouard 111, de Chandos, de Cawerley, et des autres généraux anglais, qui voyaient la concorde renaître dans ce pays de Bretagne que leurs soldats avaient ravagé pendant vingt-cinq ans à la faveur des troubles enfantés par les prétentions des deux compétiteurs. Beaumanoir dirigea ces conférences avec une habileté surprenante : après des débats assez vifs, le traité définitif fut signé le 12 avril : Jean de Montfort, quatrième du nom, fut reconnu solennellement duc de Bretagne (1) ; Jeanne conservait le titre de duchesse et le riche comté dePenthièvre (Lamballe, Quentin, Montcontour, Jugon, etc.) ; le dernier article déclarait les trois fils de Charles de Blois habiles à succéder au comte de Montfort, dans le cas oti ce prince mourrait sans laisser de postérité. Beaumanoir avait reçu mission du roi de France d'insister pour que Duguesclin, fait prisonnier dans les landes d' Aurai, fût mis à rançon: Montfort se récria, et voulait refuser; il fallut recourir aux menaces pour obtenir Télargissement du terrible Bertrand : cette circonstance unit
(1) La Bretagne n'eut pas trop à se féliciter que le sort des armes lui eût donné pour souverain Jean de Montfort; car pendant trente ans ce prince compromit le pays par ses ca^ prices, par sa fourberie et surtout par l'affection outrée qu'il montrait pour les Anglais : celte affection ne tenait nullement à un sentiment de reconnaissance inhérent à son caractère, puisqu'il se montra le plus ingrat des hommes à l'égard d'Olivier de Clisson, qui, dans la grande journée d' Aurai, avait fait autant pour lui que Ghandos et les autres généraux d'Edouard III.
d'une amitié éternelle le vainqueur de Cocherel et le héros du combat des Trente.
Beaumanoir venait déjouer, dans le traité de Guérande, un rôle capable de lui donner une grande influence auprès du souverain; cependant il ne voulut point en user, et refusa même de garder la dignité de maréchal de Bretagne, dignité qui le mettait en position de commander aux gens de guerre et de composer les garnisons des places fortes : il désirait rester fidèle à son parti, quand même ce parti n'existait plus : un homme de cœur comme lui ne pouvait pas abandonner légèrement ses affections politiques, d'ailleurs Montfort ne tenait pas une conduite propre à lui concilier l'amour de ses sujets, et encore moins à ramener ses anciens ennemis. Ce prince affectait, en quelque façon, d'accorder aux Anglais une préférence exclusive : les gens de son service intérieur venaient de Londres ou de Carlisle; une compagnie d'archers anglais formait sa garde habituelle; il marchait constamment escorté par ces soldats étrangers. Chandos, Gawerley, Robert Kenolle, Felton, Croquart, et une foule d'autres officiers anglais, avaient reçu dans le pays des dotations en terre ; ils y faisaient bâtir à grands frais des habitations somptueuses et fortifiées en même temps, et ces différents travaux s'exécutaient par les mains d'ouvriers venus d'outre-Manche. La femme de Montfort, fille d'Edouard III, ne voulait être servie que par des femmes anglaises, et n'adoptait que des tissus anglais pour
ses ajustements. Ce ridicule engouement pour des étrangers, déjà fort détestés, devait blesser à bon droit la nation la plus susceptible du continent. Beaumanoir avait été, dans une occasion des plus éclatantes, le champion de cette nation bretonne que des imprudents voulaient maintenant humilier; il devait en partager tous les ressentiments : le séjour du pays lui devint insupportable, il s'en exila volontairement, et se rendit en Touraine auprès du roi Charles V, dans l'espérance que le monarque lui fournirait les moyens d'occuper sa valeur. Il ne fut pas seul à prendre cette détermination; un ancien historien dit à ce sujet : « La Bretagne se vida alors de ses plus vaillants hommes. » En effet, une foule de guerriers abandonnèrent le duché, guidés par les mêmes motifs. Nous avons vu dans la Vie d'Olivier de Clisson que cet impétueux capitaine, profondément blessé de la préférence que Jean de Montfort accordait à Chandos, avait témoigné sans détour son mécontentement et s'était détaché de la cause de ce prince : le roi de France accueillit avec empressement ses offres de service. Clisson menait à sa suite deux Rohan, le sire d'Avaugour, Tanneguy-Duchàtel, Olivier de Gadoudal, Pierre de Lanvaux. D'un autre côté, Bertrand Duguesclin, dont Charles V venait de payer la rançon, avait entraîné sur ses pas plusieurs centaines de chevaliers ou écuyers, tous mortels ennemis du nom anglais : on distinguait parmi ces Bretons, Yves de Rohan, Maurice du Parc, Charruel,
Jean du Bois, Pierre Kerimel, Amaury de Fontenai, Jean de Raguenel, Lanvallai, Coëtquen. Beaumanoir exerçait dans le duché un ascendant proportionné à sa position; une foule de vassaux, d'arrière-vassaux et même d'artisans, s'offrirent pour lui faire cortège et s'attacher à sa fortune : il les en dissuada et ne voulut emmener que des écuyers établis dans ses domaines ou d'anciens compagnons d'armes ; h ce dernier titre plusieurs combattants du Chêne-de-Mivoie le supplièrent de leur laisser prendre rang dans sa chevauchée : les plus empressés furent Guillaume de Montauban, Geoffroy de la Roche, Alain de Keranrais, Guillaume de la Lande, Geoffroy de Mellon, Gui de Rochefort, et Guillaume de la Marche, parent de l'ancien maréchal.
Charles V s'était établi en Touraine, dans le but de se rapprocher de la Bretagne et de se tenir prêt à faire exécuter, par la force des armes les divers articles du traité de Guérande : un de ces articles disait que Jean de Montfort viendrait rendre foi et hommage de vassal à son suzerain le roi de France. Montfort, excité par Chandos, essaya pendant longtemps de se soustraire à cette cruelle obligation; cette résistance fut de courte durée. Personne n'ignorait que le nouveau souverain de la Bretagne était fort accessible aux menaces ; Charles V ne manqua pas de recourir à ce moyen : dès ce moment, les difficultés s'aplanirent , et Montfort vint au château ^de Montbazon, dans les derniers jours de l'année 1365, et ren-
dit rhommage exigé par la constitution féodale. C'est dans ce même château de Montbazon que Beaumanoir vint trouver Charles V vers les premiers mois de l'année 1366 : il n'y parut pas seul, isolé comme un proscrit, il se présenta au roi de France accompagné d'une brillante chevauchée. Quelque temps après eut lieu la fameuse expédition de Castille, dont le véritable but était de délivrer le royaume de France de la présence des Malandrins, dont aucune puissance ne pouvait arrêter les dévastations. Nous avons dit, dans la Vie de Bertrand Duguesclin, comment ce grand homme parvint à délivrer le pays de la présence des Tard-Venus^ en conduisant ces hôtes dangereux en Espagne, sous prétexte de précipiter du trône de Castille Pierre le Cruel, et de lui enlever ses trésors. Des princes du sang, des feudataires, des chevaliers de haut parage, une centaine de bannerets bretons excités par le seul désir d'acquérir de la gloire, demandèrent à Duguesclin de les admettre dans les grandes compagnies ; car personne n'ignorait que don Pèdre, sachant le péril qui le menaçait, avait contracté une étroite alliance avec les Maures de Grenade, et tous les clievaliers brûlaient de se mesurer avec les musulmans : rien ne leur paraissait plus glorieux que de combattre les ennemis du nom chrétien. Beaumanoir devait ressentir le même désir ; cependant il n'accompagna pas les Tard-Yenus en Espagne, et ne fit pas cette mémorable campagne; l'histoire n'en dit pas le motif.
Charles Y, qui avait apprécié son habileté lors du traité de Guérande, s'opposa sans doute à son départ pour employer ses talents d'une autre manière; en effet, on voit l'ancien maréchal de Bretagne député vers Charles le Mauvais par le roi de France, afin de le contenir dans le devoir; car ce fourbe, voyant Duguesclin et les meilleurs généraux de son beau-frère s'éloigner du royaume pour passer en Espagne, se montrait fort disposé à rompre le traité signé après la bataille de Cocherel : la cour d'Angleterre l'excitait en secret à reprendre les hostilités, lui promettant de le soutenir par l'envoi successif de soldats. Charles le Mauvais, dévoré du désir de nuire, prêta l'oreille à ces insinuations et fit des dispositions pour recevoir les troupes étrangères à Pont-Audemer et dans plusieurs forteresses. Charles V, très-alarmé des dispositions hostiles que montrait le roi de Navarre» au mépris de la convention récemment conclue, dépêcha vers lui le sire de Beaumanoir en le chargeant d'employer tous les moyens pour empêcher une rupture de ce côté : des pleins pouvoirs furent remis au négociateur.
Beaumanoir se rendit à Évreux ; les deux cents hommes d'escorte qui l'accompagnaient ne purent dépasser la première enceinte du château que Charles le Mauvais habitait dans le voisinage de cette ville : il franchit seul les ponts-levis, et pénétra sans effroi dans cette formidable demeure, où tant de victimes avaient été enterrées vivantes. La garde
ordinaire du Navarrais se composait d'un ramas de bandits, tirés de toutes les nations, gens féroces et qui ne reculaient devant aucun forfait ; ils en commettaient même contre la volonté de leur maître. Parmi eux se trouvaient encore les scélérats qui, quinze ans auparavant, avaient assassiné le connétable Jean de la Cerda : il fallait traverser les rangs de ces affreux sicaires pour arriver jusqu'à la personne du prince, dont le nom seul inspirait un juste effroi. L'envoyé du roi de France connaissait parfaitement le caractère de Thomme dont il s'agissait de déjouer les dangereux projets : il savait que le Navarrais l'emportait sur Montfort en pusillanimité, et que dans maintes circonstances la peur lui avait tenu lieu de vertu. L'année précédente Duguesclin, assistant dans un des faubourgs de Paris aux conférences qui amenèrent la paix générale, avait dit au Navarrais, dont il connaissait la fourberie : « Prince, je vous conjure d'être religieux observateur de vos promesses, sans cela vous aurez certes le loisir de vous en repentir. » Ces paroles, prononcées d'une voix terrible, suffirent pour obtenir de Charles le Mauvais une prompte soumission aux volontés du roi son beaufrère. Beaumanoir mit en usage le même moyen, sans songer au péril qui l'environnait. Le prince nia le fait dont la voix publique l'accusait touchant ses relations secrètes avec la cour d'Angleterre ; il s'en disculpa hautement, et déclara que sa volonté n'avait jamais été de livrer les places fortes du comté
d'Évrenx aux ennemis du royaume : l'envoyé de Charles V gouverna si bien ce caractère indocile, qu'il en obtint plus qu'on n'espérait d'abord. Le Navarrais consentit à ce que des soldats français formassent la moitié de la garnison de ses places fortes, en exceptant néanmoins le château où il résiderait. Beaumanoir s'empressa de mettre à exécution cette clause importante, et, pour empêcher le fourbe de se rétracter, il demanda au roi l'autorisation de demeurer en Normandie, afin de veiller sur ses démarches. Charles V goûta fort cet avis; et, voulant témoigner sa satisfaction au négociateur, il lui donna le commandement en chef d'un corps de quatre mille hommes, lequel devait rester en observation sur la lisière du comté d'Évreux. Beaumanoir remplit si bien son office durant deux années, que Charles le Mauvais, bloque en quelque façon dans sa demeure, ne pouvait changer de lieu sans être suivi de l'œil par le général français ; fatigué de cette perpétuelle obsession, il abandonna définitivement la Normandie, et se retira dans ses États de Navarre, au pied des Pyrénées. L'éloignement de ce dangereux vassal laissa respirer Charles V : Edouard llï ne pouvait rien tenter de sérieux sur les côtes de l'ouest du moment oii il ne pouvait plus compter sur l'appui de son meilleur auxiliaire. Beaumanoir fut rappelé à Paris (1369) : le roi l'admit avec empressement dans le conseil supérieur, lequel avait mission de rétablir l'ordre au sein des provinces et d'organiser
radministration intérieure de l'État : les hommes les plus éclairés du pays composaient ce conseil supérieur.
Pendant que Charles Y, secondé par des serviteurs dévoues, s'efforçait de réparer les désastres que l'incurie du roi Jean avait occasionnés, des événements extraordinaires se passaient au delà, des Pyrénées : Duguesclin, trahi par la fortune, victime de la présomption des princes castillans, tombait au pouvoir des Anglais auxiliaires de don Pèdre : la nouvelle du malheur arrivé à Bertrand répandit l'effroi en, France et dans le duché. Charles V ne fit pas difficulté, malgré le mauvais état de ses finances, d'acquitter la rançon du vaillant capitaine. Nous avons dit comment le héros brelon distribua aux autres prisonniers l'argent qu'on lui avait remis pour se^racheter des mains du jeune Edouard : cette louable charité le mettait dans la cruelle nécessité d'aller reprendre ses fers : toute la Bretagne tressaillit de crainte, en apprenant la dure extrémité oîi se trouvait le héros qui faisait sa gloire. Beaumanoir, plus ému que tout autre, fit un appel h la générosité des principaux tenanciers : ils y répondirent eivec enthousiasme : une foule de bannerets, d'écuyers, de châtelaines, de bourgeoises, de marchands, voulurent concourir, selon leurs moyens, à rendre la liberté à Duguesclin. L'histoire n'a pu conserver tous les noms, elle cite ceux des sires de Beaumanoir, de Laval, de Rohan, de Chateaubriand, de Tintiniac, de Serent, de Dinan
et de Penhouet. Le grand homme sut reconnaître ce bienfait en volant à de nouveaux triomphes : son bras vigoureux précipita du trône une seconde fois l'odieux don Pèdre, et assura irrévocablement la couronne sur la tête de Henri de Transtamare. Mais d'autres soins ne tardèrent pas de le rappeler en France. Charles V, attaqué derechef par Edouard III, réclamait à grands cris son appui ; il lui remit l'épée de connétable, en le chargeant de sauver le royaume d'une nouvelle invasion. C'est alors que Duguesclin commença ces quatre campagnes de 1370, 71, 72 et 73, dont le résultat fut la conquête du Poitou, du Maine, de l'Aunis, de la Guienne, du Périgord, de la Gascogne, et l'expulsion totale des Anglais du territoire. Beaumanoir fut un des lieutenants de Duguesclin dans ces brillantes expéditions : on le voit secondant son illustre compatriote aux combats de Chizai, de Pontvallain et de Bressuire, aux sièges de Thouars, de Montcontour et de Saint-Sever : commandant une division soldée de Bretons, il prit en quelques jours Saintes, Saint-Maixent et Saint-Jean d'Angely. Au combat de Chizai, Beaumanoir contribua d'une manière particulière au gain de la journée, puisqu'il battit et fit prisonnier Robert de Myton, qui était sorti de la forteresse à la tête de la moitié de sa garnison, avec l'intention de prendre en queue Duguesclin, occupé en ce moment à soutenir le poids des deux divisions anglaises commandées par Hampton et Jean d'Évreux, frère de Charles le Mauvais. La
défaite de Robert de Myton étant consommée, Beaumanoir s'élança vers Ghizai, rompit les chaînes du pont-levis et pénétra dans l'intérieur de la place : il courut hisser lui-même sur le rempart le drapeau français ; à l'aspect de cet étendard, Duguesclin comprit le succès décisif que son lieutenant venait d'obtenir, il le fit remarquer à ses soldats ; ceux-ci, remplis d'enthousiasme, redoublèrent d'efforts, et finirent par briser tous les obstacles.
Au sortir du combat de Ghizai, Beaumanoir fut chargé par le connétable d'aller soumettre Lusignan et la Roche-sur- Yon, deux forteresses du premier ordre :laRoche-sur-Yon se rendit à la première sommation ; mais le gouverneur de Lusignan, se fiant à la hauteur de ses murailles et à l'admirable position de la ville, annonça l'intention de se défendre. Beaumanoir fit aussitôt les apprêts de l'escalade : lui et les siens montraient une telle ardeur, que les habitants, épouvantés, ne voulurent pas courir le risque d'être pris d'assaut, et forcèrent le gouverneur à capituler. La conquête de ces deux places termina cette campagne de 1374, si glorieuse pour les armes de la France.
Edouard III, désespéré des revers essuyés dans le Poitou et dans la Saintonge, fit de vives instances auprès de Jean de Montfort, son gendre, pour le déterminer à rompre sa neutralité : le duc, qui nourrissait une profonde haine contre la France^ se laissa toucher par les supplications du monarque anglais, et
unit étroitement ses intérêts aux siens. La chevalerie bretonne vit d'un très-mauvais œil ce projet d'alliance; les bannerets les plus dévoués au comte de Montfort lui adressèrent d'énergiques observations ; on les méprisa ; et l'imprudent se jeta franchement dans les bras de l'Angleterre : le châtiment ne se fit pas attendre longtemps ; Duguesclin fut chargé de l'infliger : le connétable entra subitement dans le duché accompagné d'un corps de troupes, amenant, en qualité de premier lieutenant, le sire de Beaumanoir. L'ancien maréchal de Bretagne, en rentrant dans ce pays pour y combattre Montfort, se trouvait dans son droit, car il n'avait jamais reconnu ce prince pour souverain; sa ligne politique était nettement dessinée : aucun scrupule ne pouvait l'arrêter; il se fit donc un devoir de seconder le mieux possible les opérations du connétable. Le duc, abandonné par ses sujets, n'ayant pour défenseurs que des soldats mercenaires, ne put tenir nulle part, fat expulsé du pays, et se retira auprès de son beau-père, qui jura de le rétablir en peu de temps dans ses États; ceci n'était pas une vaine promesse. Une quatrième armée d'invasion sortit des ports d'Angleterre pour s'élancer sur la France ; elle marchait sous la conduite du duc de Lancastre, et devait commencer par menacer sérieusement Paris, et, en cas d'échec, percer au travers de la Beauce et de la Touraine pour aller gagner la Guienne. Dès que le prince anglais eut fait les premiers pas sur le territoire, il se vit arrêter par
le patriotisme des habitants : Charles Y, nullement effrayé, s'empressa de rappeler Dugoesclin, en lui prescrivant de laisser la moitié de ses forces dans la Bretagne, afm de continuer l'occupation : le connétable laissa ces deux divisions sous le commandement de Beaumanoir, le jugeant plus digne qu'aucun, autant par son habileté que par sa bravoure, de remplir cette haute mission. Le duché vécut dans une tranquillité parfaite durant une année entière, sous l'administration paternelle et vigilante de Beaumanoir ; la mort vint l'atteindre au moment ou Tédit de réunion de Charles V allait opérer une sorte révolution. Le héros du combat des Trente expira dans le mois de septembre 1378, et précéda au tombeau, de deux ans seulement, Bertrand Duguesclin, son glorieux ami. Le nom de Beaumanoir est encore aujourd'hui un des plus populaires et des plus honorés par les habitants de la Bretagne.