LIVRE VII
Dunois va au-devant de Louis XL — Il est disgracié, et prend part à la ligue du Bien public. — Bataille de Montlhéri. — Il se réconcilie avec le roi, qui le nomme président du conseil formé pour la réforme des abus de l'administration du royaume. — Sa mort.
Dunois s'était illustré pendant tout le règne de Charles VII ; il eût fallu pour sa gloire que le héros n'eût point survécu au monarque : caria vie du comte de Longueville ne jeta plus qu'un faible éclat, et sa vieille renommée fut même ternie par une grande faute.
A Tissue des funérailles du roi, quantité de barons, accoutumés à la faveur, coururent au-devant du nouveau souverain, afin de conserver un crédit devenu indispensable à leur existence ; néanmoins, la majeure partie d'entre eux se cachèrent au fond de leurs domaines : ils savaient que les services rendus par eux à Charles VII seraient auprès de sou fils uu
motif d'exclusion. A ce titre, personne ne devait plus appréhender une disgrâce que le vaillant Danois : cette considération ne l'arrêta point. Les charges de grand chambellan et de lieutenant général lui imposaient l'obligation d'aller au-devant de Louis XI : il joignit ce prince dans l'Artois. Le roi avait chassé de sa présence plusieurs bannerets qui avaient paru devant lui en habits de deuil, par respect pour la mémoire du monarque défunt; il n'osa pas traiter de la môme façon le comte de Longueville, mais une froideur extrême fut le premier interprète de son ressentiment : le prince n'ignorait point que Dunois n'avait cessé de proposer à Charles YII les mesures les plus énergiques pour réprimer les coupables écarts du dauphin.
Louis XI, persuadé que son élévation au trône allait rencontrer une puissante opposition, accepta d'abord l'offre que lui fit le duc de Bourgogne de l'accompagner à la tête de forces imposantes : en effet, en moins de trois semaines, cent mille hommes se concentrèrent sur les frontières du nord. Philippe le Bon voulait sans doute déployer sa puissance aux yeux d'un suzerain dont il connaissait mieux que tout autre le caractère dangereux. Louis XI, effrayé à l'aspect de cette multitude de miliciens, rassuré d'ailleurs par l'arrivée successive de nombreux barons ses sujets, supplia le Bourguignon de ne point mener en France une telle escorte. Philippe y consentit, tout en gardant pour sa sûreté personnelle
une division de quarante mille gens d'armes. Les féodaux accourus auprès du roi formèrent un corps assez respectable : Dunois en prit le commandement. Louis XI, Philippe le Bon et leur immense cortège se dirigèrent vers Reims, où ils entrèrent le 14 août 1461, Le sacre eut lieu le lendemain, sans beaucoup de pompe; l'archevêque Juvénal des Ursins fut le consécrateur. Le duc de Bourgogne rendit Thommage de vassal : Dunois lut mot à mot la formule du serment. A l'issue de cette double cérémonie, le roi partit pour Paris. Le comte de Longueville reçut l'ordre d'échelonner de nombreux pelotons afm d'éclairer la route : le soupçonneux Louis XI craignait quelque surprise au milieu de son royaume ; il comprenait qu'on ne pouvait le voir de bon œil dans un pays d'où lui-même s'était banni depuis quinze ans, et aux habitants duquel il avait donné le triste spectacle d'un fils armé contre l'autorité paternelle.
Louis XI fit son entrée dans la capitale le 30 août 1461 : on l'y accueillit avec des acclamations unanimes ; quel que fût le maître que le sort donnât à la France, les Parisiens manifestaient des transports de joie pour fêter sa venue. Dans moins d un siècle, Charles V, Charles le Mauvais, Charles VI, l'affreuse Isabeau, Jean sans Peur, les deux Lancastre, Charles VU, rencontrèrent chez eux le môme empressement.
Les Parisiens, doués d'un esprit d'à-propos admirable, avaient su flatter par quelque allégorie ingé-
nieuse l'amour-propre de chaque prince qui était venu les visiter. Ils olTrirent au roi Henri VI le spectacle d'un enfant revêtu des habits royaux d'un monarque britannique, et recevant les hommages d'autres enfants représentant les pairs de France. Si l'idée n'était point nationale, au moins était-elle bien anglaise. Dans l'espérance de caresser la vanité de leur nouveau souverain, ils imaginèrent de représenter la ville de Dieppe : on se rappelle que Charles YII, voulant montrer son fils à l'armée réunie devant cette place, l'envoya servir sous les ordres de Dunois, dont les savantes dispositions assurèrent à son royal élève un triomphe complet. Les Parisiens construisirent donc sur la place du Ghâtelet une espèce de fort ; on y simula un assaut, et, au milieu des assaillants, tous les yeux distinguèrent un jeune guerrier, montant le premier à la brèche et plantant la bannière de France sur les créneaux. Louis XI parut peu touché de cette puérile flatterie ; des idées plus sérieuses l'absorbaient entièrement : ce prince ne se dissimulait pas que les actions de sa vie passée avaient prévenu contre lui les diverses classes de la nation. Né de parents dont la douceur passait toute expression, il ne participait en rien de leur caractère ; la nature avait franchi pour lui une génération, car il ne tenait que de son aïeule, l'horrible Isabeau de Bavière : même astuce, même cruauté, même désir de nuire ; on retrouvait dans les moindres détails une similitude parfaite entre la grand'mère et le petit-fils, 11 avait fait
mourir de chagrin son père et sa première femme, la belle Marguerite d'Ecosse (1).
Louis XI n'ignorait pas que la noblesse avait excité maintes fois Charles VII à choisir pour son successeur le duc de Berry, son second fils, en haine de l'aîné : dès ce moment, le dauphin conçut pour toute la chevalerie un ressentiment qui ne s'éteignit jamais. Il ne songea durant son exil qu'à se procurer plus tard les moyens de satisfaire sa haine. Vivant dans une profonde retraite à Genep en Brabant , Louis entretenait une correspondance très-active avec François Sforce, usurpateur du trône ducal de Milan. Cet Italien, dont la duplicité égalait la bravoure, se plaisait à donner au prince français des leçons de fourberie, ne cessant de lui répéter cette maxime : Qui ne sait dissimuler ne sait régne7\
Louis XI, rentrant en France, débuta par chasser les anciens amis de son père, par enlever leurs charges aux officiers de la maison du roi : cette mesure s'étendit insensiblement jusqu'aux principaux dignitaires de l'État, les maréchaux, l'amiral, les chambellans, les sénéchaux. La disgrâce qui frappa davantage les esprits fut celle du comte de Longueville, de ce guerrier à qui Charles VII avait prodigué
(1) La belle Marguerite d'Ecosse, en butte aux plus mauvais traitements, tomba dans le désespoir : elle appelait la mort, repoussant les soins que des serviteurs fidèles lui prodiguaient pour prolonger son existence : « Fi ! disait-elle, fi de la vie ! qu'on ne m'en parle plus. » Le ciel exauça ses vœux, et finit son martyre en 1445,
les titres de triomphateur^ de restaurateur de la monarchie; il le priva du gouvernement de la Normandie, et supprima l'inspection des places de la Guienne, confiée à Dunois depuis la conquête de cette province. Louis XI n'agissait point dans des vues d'économie, car il conférait à des gens du plus bas étage les charges dont sa haine dépouillait de loyaux serviteurs.
Le héros n'exhala point son dépit en plaintes amères, comme l'eût fait un homme ordinaire ; il chercha à se consoler de sa disgrâce en volant à de nouveaux exploits. Il résolut de passer en Italie, pour défendre contre l'usurpateur Sforce les droits que la maison d'Orléans tenait de Valentine de Milan. Dunois fit part de ce projet à ses vieux compagnons d'armes, comme lui repoussés par le souverain ; mais on ne leur laissa point le loisir de l'exécuter. Louis XI, poursuivant sans relâche envers les grands et la chevalerie un système de spoliation intolérable, jeta les esprits dans une exaspération extrême ; des ligues secrètes se formèrent : les chefs de ces associations tournaient les regards vers Dunois, en le suppliant de se mettre à leur tête.
Le comte de Longueville refusa de s'ériger en chef de parti, et redoubla d'ardeur pour presser les préparatifs de son voyage en Italie. Cependant Sforce, instruit par ses nombreux émissaires des projets de Dunois, en fut très-alarmé : n'espérant pas triompher, au moyen .de ses ruses, de l'habileté d'un général
qui allait entraîner sur ses pas une partie de la chevalerie française, il dépêcha vers Louis XI plusieurs officiers pour le supplier de s'opposer à cette expédition. Le roi, qui ti3nait fortement à l'alliance de l'Italien, ordonna au comte de Longueville, de la manière la plus dure, de licencier au plus vite ses compagnies, le menaçant de sa colère s'il rassemblait un seul peloton de vingt hommes. Le comte se serait consolé de cette disgrâce, quelque pénible qu'elle dût paraître, si un second affront dirigé contre sa famille n'eût mis le comble à son irritation. Louis XI, venant d'établir en France une gabelle extraordinaire, prétendit, en sa qualité de suzerain, lever à son profit une taxe semblable dans les États de ses grands vassaux, le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne : le premier s'y refusa d'un ton qui ne permettait pas que l'on insistât, le second imita cet exemple. Louis XI dépêcha vers le souverain de la Bretagne le duc d'Orléans, premier prince du sang, dans l'espoir de vaincre la résistance qu'on lui opposait. Cette démarche échoua complètement : Fran- : çois II, successeur d'Arthur III, ne voulut point consentir au prélèvement de la taxe. Le roi s'en prit à son ambassadeur, l'accabla, en présence des dignitaires de l'État, des reproches les plus sanglants, et ne craignit pas d'employer les épithètes de traître, de félon. Le duc d'Orléans ne put supporter un tel traitement, auquel sa vieillesse et ses infirmités le rendirent encore plus sensible; il s'abandonna au cha-
grin, et mourut navré de douleur. Dunois ressentit on ne peut davantage la perte de ce frère chéri.
Louis XI fit marcher contre le duc de Bretagne un corps de troupes nombreux, en prit lui-même le commandement, et menaça le duché d'une invasion. François II, hors d'état de lutter à force ouverte contre un pareil adversaire, se soumit aux volontés tyranniques de son suzerain.
Les tentatives dirigées contre le duc de Bretagne alarmèrent les autres vassaux ; il parut évident que toutes les actions du roi tendaient à consommer l'abaissement de la féodalité. Louis XI, se voyant deviné, ne mit plus de mystère dans ses démarches, et déclara hautement qu'il voulait arriver à ce but en brisant les obstacles qui s'y opposeraient. Cette parole provoqua une violente commotion : la France entière se trouva en armes comme par enchantement ; on forma la ligue du Bien public, que le peuple appela du Mal public. Il n'entre pas dans notre sujet de tracer l'histoire de cette coalilion, formée par les grands contre un prince qui menaçait leur existence ; nous n'en parlerons que pour dire la part qu'y prit le héros dont nous écrivons la vie.
Dunois commit la faute de s'associer aux mécontents. Le roi déploya une activité, une vigueur et une sagesse qui attestaient la supériorité de son génie : il, sut, malgré la défection de la majeure partie de la chevalerie, mettre sur pied une armée formidable, dont sept mille Italiens envoyés par Sforce compo-
saient l'avant-garde. Les troupes des mécontents, unies aux Bourguignons, présentaient également des masses redoutables. Dunois, choisi pour diriger les opérations de cette campagne, n'assista point en personne à la bataille de Montlhéri. Lorsqu'on livra cette action, le 16 juillet 1465, une violente attaque de goutte l'obligeait à se faire porter en litière : un de ses écuyers tenait devant lui sa bannière. Le comte deLongueville donna cependant les ordres, comme un général en chef. Il manœuvra sur les rives de la Marne, dans l'intention d'appuyer l'armée bourguignonne, sans opérer pourtant une jonction parfaite, agissant plutôt pour la garantir d'être écrasée que pour l'aider à remporter une victoire complète. Aussi Monstrelet et les autres historiens contemporains, la plupart bourguignons, blâment-ils amèrement Dunois : ils disent que sa lenteur nuisit essentiellement au comte de Gharollais, et qu'en opérant sa jonction avec ce prince le comte de Longueville eût assuré le succès de la coalition. Dunois craignait sans doute les conséquences d'un succès remporté d'une manière trop décisive par des rebelles.
Le lendemain du combat de Montlhéri, une partie des princes confédérés et le duc de Bretagne se réunirent à Étampes, afin de se consulter sur la conduite que l'on avait à tenir : Dunois y parla énergiquement pour qu'on ne portât aucune atteinte aux droits que le roi tenait de sa naissance. Tandis que les chefs du parti discouraient ainsi dans leur conseil, quantité
de fuyards arrivèrent à Étampes ; ces gens assuraient que Louis XI n'existait plus, qu'il avait péri au milieu d'une forte escarmouche : la nouvelle d'un événement aussi capital jeta les esprits dans une singulière perplexité ; la première pensée fut de proclamer roi le duc de Berry, légitime souverain en vertu delà vieille constitution française ; en second lieu, il parut urgent de se prémunir contre les desseins du comte de Charollais, qui en cette occurrence pouvait devenir le plus redoutable ennemi de la monarchie. Dunois et les principaux feudataires mirent en délibération si l'on marcherait à l'instant même contre les Bourguignons, afin de les rejeter au delà des frontières. Mais on ne tarda pas de renoncer à ce moyen extrême, car des informations plus certaines apprirent que la nouvelle du trépas du roi n'était qu'un faux bruit répandu à dessein. Les bannerets allèrent même audevant du comte de Charollais, qui laissa son armée auprès d'Angerville, et vint se réunir, le 19 juillet, aux autres princes.
Le duc de Berry lui fit un grand accueil. L'un et l'autre se placèrent à une des fenêtres du château d'Étampes ; ils parlaient gaiement de l'état de leurs affaires, lorsqu'une fusée partie de la rue interrompit la conversation en éclatant au milieu d'eux. Ceci donna l'alarme ; on prit les armes en tumulte ; le fait s'éclaircit en peu de temps : un écuyer breton , artificier de profession, avait lancé maladroitement cette fusée ; il courut s'avouer coupable, et le calme se rétablit.
Aucune tempête politique ne s'était jusqu'alors annoncée avec autant de fracas, cependant aucune ne s'apaisa plus promptement. Louis XI mit une sorte d'ostentation à reconnaître la fidélité des nobles qui refusèrent d'embrasser la cause des confédérés. Pour récompenser la conduite tenue à Montlhéri par Odon de la Poix, sire de Freminville, il lui fit présent de six coulevrines de bronze, chargées d'ornements du temps (1). Tandis que le souverain récompensait si magnifiquement les gens dévoués, il écoutait les propositions des mécontents, et pliait pour ne point rompre, en subissant les conditions qu'on lui imposait. Le traité de Conflans, signé le 5 octobre, parut satisfaire les exigences des chefs de la coalition ; mais, une fois leur armée dissoute, Louis XI ne se fit aucun scrupule de violer les termes de cette convention ; il ne les observa qu'à l'égard de Dunois : une ordonnance royale le réintégra dans les biens dont on l'avait dépouillé.
Au commencement de l'année 1466, le monarque maria le fils du comte de Longueville, François d'Orléans, avec Agnès de Savoie, sœur de la reine, lui donnant, en faveur de ce mariage, 40,000 écus, et la jouissance de domaines considérables situés en Dauphiné. Ces bienfaits touchèrent l'âme du vieux guerrier, qui s'unit de cœur à Louis XI pour le secon-
(1) Titres de la maison de Freminville. Nous avons vu les lettres patentes de cette donation, datées du Pl^ssis-lès-Tours et contresignées Robertot.
der dans les améliorations que ce prince méditait. On doit reconnaître que si Louis XI se rendit odieux, comme particulier, par des vices abominables, il sut racheter une partie de ses torts en montrant les talents et les sollicitudes d'un grand roi.
Dunois partagea les travaux des premières années du règne de Louis XI : une ordonnance le nomma président d'un conseil formé pour la police et la conduite des affaires du royaume. Ce conseil se composa de douze prélats ou gens d'église, de douze chevaliers et de douze membres du parlement : les prélats furent l'archevêque de Reims, les évoques de Paris, du Mans, de Lisieux, deLangres, d'Orléans, de Laon, de Chartres, de Blois, le doyen de Paris, le prieur des Chartreux, le doyen de Toulouse; les douze chevaliers furent l'amiral de Culant, les sires de Pressigny, de Montsoreau, de Rambure, de Beaumont, d'Houet, de Montagu, de Traynel, de Torcy, de Chaumont, de Ragny, d'Applancourt ; les douze magistrats furent Jean Dauvet, Pierre Boullengier, Jacques Fournier, Barthélemi Cloître, Guillaume Paris, François Halle, Pierre d'Oriol, Denis d'Auxerre, Jean l'Enfant, Jouvelin, Fournier du Mans et Guillaume Hugonet. Ce conseil tint sa première séance le 16 juillet 1466, un an après et à pareil jour que la bataille de Mont- Ihéri. Elle fut précédée d'une messe du Saint-Esprit, que l'archevêque de Reims célébra dans la chapelle du palais.
Cette cérémonie avait attiré un grand concours de
monde, de sorte que les rues adjacentes se trouvaient encombrées de litières, de chevaux de main et de mules tenues par les valets. Pendant que les membres du conseil discutaient solennellement les plus chers intérêts de l'État, les laquais des nobles et des magistrats venus au palais se prirent de querelle ; ils livrèrent entre eux, dans les salles basses, un combat furieux; plusieurs furent tués, et quantité reçurent des blessures graves. Cette lutte mit tout le quartier en perturbation ; elle ne finit que vers la nuit. Les Parisiens, pour qui chaque événement devient un sujet de plaisanterie, appelèrent cette bagarre le bout de Van de Montlhéri. Heureusement que cette ridicule imitation d'un combat si célèbre ne fut point d'un mauvais augure : bien au contraire, le calme renaissait, et Louis XI se montrait désireux de maintenir la paix; il ne repoussa donc point les généreux efforts que Dunois faisait depuis longtemps pour le réconcilier avec le duc de Bretagne.
François II, duc de Bretagne, successeur de son oncle Arthur, déployait du zèle dans la direction des affaires publiques (1) ; mais on lui reprochait de manquer de cette loyale franchise que les Bretons, ses sujets, mettaient dans les moindres actions de
(1) On raconte qu'ayant établi, du consentement des états, une taxe considérable, il rencontra dans la campagne un paysan accompagné de sa femme et portant une poule. Le duc, sans se faire connaître, lui demanda où il allait : « Je vais, dit le rustre, me défaire de ces deux bêtes : de celle-là, en montrant sa femme, en la mettant au service; de celle-ci, (la poule), en la
leur vie : il ne se piquait guère mieux que Louis XI d'observer la foi des traités. On conçoit que le voisinage de ces deux princes devait occasionner des secousses perpétuelles. François donna asile au frère du roi, que celui-ci avait créé duc de Normandie lors du traité de Conflans. Louis XI, à qui la nécessité avait arraché cette concession, prit des mesures pour empêcher que son frère ne se mît en possession de ce bel apanage ; Dunois essaya vainement de lui faire sentir l'imprudence d'une telle conduite. Charles, instruit des projets du roi, rompit une seconde fois, et se retira en Bretagne, dont le souverain lui offrit assistance, en se promettant bien de profiter de ces débats pour s'approprier la moitié de la Normandie. En conséquence, plusieurs divisions de troupes bretonnes entrèrent dans cette province, et y firent de rapides progrès.
Le sire de Rostremen s'empara de Falaise ; le sire de Rohan, de Vire ; et Guillaume deBruc, de Bayeux. Louis XI, extrêmement courroucé en apprenant cette agression, se mit en marche à la tête de forces imposantes ; les colonnes marchaient sous les ordres de capitaines tous élèves de Dunois ; ce général se tint en seconde ligne avec le corps de réserve. Les Bretons se virent enlever rapidement leurs conquê-
vendant pour payer l'impôt extraordinaire de notre duc, qui nous charge plus que nous n'en pouvons porter. » Le prince, frappé de cette réponse, cassa le tribut et ne voulut plus qu'il en entrât rien dans ses coffres. (Hist. de Bretagne, dom Morice.)
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tes. Le sire de Rohan, repoussé devant la ville de Caen, fat obligé de repasser l'Orne en toute hâte; le sire de Rostremen et le prince d'Orange le suivirent. I Guillaume de Bruc fut encore plus malheureux que ses collègues : chassé de Bayeux, il se retira en Bretagne, toujours en combattant; poursuivi jusqu'auprès d'Ancenis par un gros de bandes françaises que commandait Adrien de l'Hôpital, il soutint un combat opiniâtre sous les murs du château de Joue, fut battu, et fait prisonnier avec son fils. Cet Adrien de l'Hôpital, d'origine armoricaine, était proche parent de Guillaume de Bruc ; mais une haine de famille les divisait, chose fort ordinaire en Bretagne, où les rivalités particulières se perpétuaient des siècles entiers. Adrien (1) conduisit ses deux captifs à Lisieux, leur demandant pour rançon une somme énorme. Guillaume de Bruc et son fils préférèrent la liberté à l'opulence ; on brisa leurs fers, mais ils furent ruinés : de riches alliances relevèrent en peu de temps cette antique maison.
Les revers essuyés devant Joue et sur plusieurs autres points remplirent de frayeur l'âme du duc de Bretagne, qui voyait déjà ses États envahis par un ennemi implacable. Voulant épargner à ses peuples les calamités d'une guerre désastreuse, François II
(1) Cet Adrien de l'Hôpital fut un des meilleurs généraux du quinzième siècle; il commanda l'avant-garde française à la bataille de Saint-Aubin du Cormier^ et se signala ptus tard dans la conquête de Naples.
implora, dans cette circonstance, l'intercession de Dunois, dont il avait épousé la nièce, et lui écrivit une lettre datée de la Bourardière, près Nantes, le 8 janvier 1467, dans laquelle il l'appelait mo^i onc/e ; (( Je jure, disait-il, de me conduire à l'avenir par votre bon conseil et avis, comme de celui que je connais aimer loyalement le bien du roi et du | royaume. Je vous écris en vous priant de faire entendre au roi que je suis et que je lui serai toujours tel que je dois. « Il fallut tout le zèle du comte de Longueville pour vaincre l'obstination de Louis XI ; grâce à ses soins, la bonne intelligence parut rétablie entre le suzerain et le vassal ; le traité fut signé, sous les auspices de Dunois, au château d'Ancenis, le 10 septembre 1468. Cette pacification devenait d'autant plus urgente, qu'un météore effrayant apparaissait sur l'horizon politique, en menaçant de tout embraser : c'était Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, qui succédait à Philippe le Bon. Le ciel ne voulut pas laisser à Dunois la douce joie de conjurer les orages qui allaient fondre sur la patrie ; il descendit au tombeau le 28 novembre 1468, âgé de soixante-dix- sept ans, avec la douleur d'apprendre qu'une rupture venait d'éclater entre Louis XI et Charles le Téméraire. Né au milieu des tempêtes, les ayant traversées pendant un demi-siècle, le héros aurait pu espérer, au terme de sa carrière, voir tarir la source de tant de maux : mais la vie n'estelle pas un cercle de misères? et, pour avoir beau-
coup souftert, est-on dispensé de souffrir encore ?
Ce guerrier, dont le nom rappelle des souvenirs si glorieux pour la France, mourut à Saint-Germain en Laye. D'après ses intentions, son corps fut enterré à Notre-Dame de Cléri, et son cœur porté à Ghâteaudun.
Dunois eut deux femmes : la première, fille de Louvet, ne lui donna pas d'enfants ; la seconde, Marie d'Harcourt, le rendit père d'un fils que l'on nomma François. Celui-ci en eut un aussi, François II d'Orléans, qui fut le premier duc de Longueville, et qui laissa trois enfants, Claude, Louis et François : ce dernier eut en apanage le marquisat de Rothelin. La descendance des deux premiers s'éteignit au commencement du dix-huitième siècle ; celle de François d'Orléans, marquis de Rothelin, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Alexandre d'Orléans, marquis de Rothelin, dernier du nom, mourut en 1747, laissant deux filles. L'aînée, Henriette d'Orléans, fut mariée au prince de Rohan de Rochefort : de ce mariage sont issus M. le prince Charles de Rohan Rochefort, madame la princesse Charlotte de Rohan, et madame la marquise de Quirieu. La seconde fille du marquis de Rothelin, Françoise-Dorothée d'Orléans, épousa Timoléon, duc de Cossé-Rrissac : de ce mariage sont issus M. le comte Emmanuel de Rrissac, madame Blanche de Cossé-Rrissac, marquise de Malestroit de Bruc, et madame Augustine de Cossé-Rrissac, comtesse de Marcieu.