Dupleix; ou Les français aux Indes Orientales
Greffée, en 1719, par l'Ecossais Lawet le Régent sur les troncs desséchés d'associations anémiques, la Compagnie française des Indes, trop partialement favorisée à ses débuts par l'aveuglement intéressé de Philippe d'Orléans et des princes du sang, ses principaux actionnaires, puis par Louis XV plus tard, aurait atteint une formidable puissance, si le mercantilisme n'avait étouffé tout patriotisme dans son administration.
Ses règlements, dus à Richelieu et à Colbert, modifiés avec sagesse, réformés selon les circonstances et l'expérience acquise, auraient eu d'excellents effets, si la direction générale de la Compagnie n'était pas malheureusement tombée entre les mains de créatures cupides, surtout occupées d'augmenter fictivement les dividendes des actionnaires et de dissimuler habilement, lors des rares assemblées générales, l'état vrai des fonds et du commerce confiés à leurs soins.
L'effondrement du système financier de Law menaça un instant l'existence de la Compagnie; mais, comme le Phénix, elle sut renaître de ses cendres.
Elle eut à son service, au point de vue commercial
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et militaire, une éblouissante pléiade d'intelligences rares, de génies extraordinaires, de héros dignes des temps antiques, par leur vaillance et leur désintéressement : Dupleix, La Bourdonnais, d'Autheuil, Bussy- Castelnau, La Touche, Kerjean, Paradis.
Leur politique habile, leurs victoires éclatantes, remportées sur des ennemis supérieurs en nombre, avec une poignée de bandits ramassés dans les prisons de la mère-patrie et de soldats indigènes, à demi façonnés à la discipline et à la tactique des armées européennes, étaient traitées de démence et de fables ! La Cour de Versailles, démoralisée par les funestes exemples d'un roi devenu l'esclave des plus viles passions, et le monarque lui-même ne pouvaient prêter une oreille attentive aux exploits des immortels lieutenants de Dupleix, qui affermissaient chaque jour, de plus en plus, la prépondérance et la grandeur de la France dans ces splendides régions de l'Inde !
Les ventes de marchandises opérées au port de Lorient ou à Nantes, intéressaient seules le public en général, les directeurs et les actionnaires de la Compagnie en particulier.
Un homme, trop au-dessus de son temps pour être compris, ayant contre lui ce crime de génie, expié généralement ici-bas par la misère, l'exil ou la mort, avait conçu un projet audacieux et sublime ! Il voulait, avec les faibles forces mises à sa disposition par la Compagnie,donner à la France, sa patrie bien-aimée, ce vaste empire des Indes, devenu la proie de l'Angleterre et le plus précieux des joyaux de la Couronne britannique.
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Cet homme s'appelait Joseph-François Dupleix î
Lorsque son plan fut presque entièrement exécuté, au grand émoi de l'Angleterre, il tourna ses regards vers rindo-Chine! vers ces terres déjà rougies par le sang généreux de tant de missionnaires catholiques!
L'Angleterre, alarmée de ces succès croissants, de l'ascendant inouï pris par Dupleix sur tous les princes Hindous ses voisins, devenus ses égaux ou ses vassaux, résolut d'arrêter un pareil essor et de se débarrasser d'un si dangereux rival.
Comptant à bon droit, hélas ! sur la faiblesse des ministres de Louis XV et sur l'avidité stupide de la Compagnie française, le gouvernement de Londres sut obtenir, sans beaucoup d'efforts, la disgrâce et le rappel du célèbre gouverneur de nos établissements des Indes Orientales.
Dupleix s'inclina devant l'ordre écrit de son roi, sans songer un seul instant à une révolte facile, et quitta noblement le faîte de grandeurs inimaginables pour rentrer à Paris, où il mourut de misère et de chagrin.
Il abandonna le pouvoir en s'écriant: « Vive le Roi! » et ce roi eut juste assez de reconnaissance pour empêcher l'incarcération de l'un de ses plus fidèles et plus brillants sujets ! Cette incarcération était imminente, en raison des dettes généreusement contractées par Dupleix, dans le but de soutenir, contre les Anglais, les intérêts et le prestige de la France et de la Compagnie !
Dupleix expira, le ii novembre 1763, dans une maison de la rue Neuve des Petits-Champs, non loin du splendide hôtel de la Compagnie, sa débitrice de treize millions de francs, au minimum.
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Un huissier opéra le récolement dans la chambre mortuaire, en présence même du cadavre à peine refroidi du martyr !
L'intervention de l'homme de loi dans des circonstances aussi solennelles, montre combien la vie a de singuliers retours et combien sont insondables les décrets de la Providence.
L'ancien gouverneur de Pondichéry avait réduit à sa loi les plus superbes princes indiens ; il avait refusé la main de sa belle-fille à l'empereur mogol, fasciné par le récit des faits et gestes du grand chef des Francs ; il ne laissait même pas, en mourant, la somme nécessaire pour le paiement de son cercueil !
Avant de rendre son âme à Dieu, Dupleix avait pu voir son œuvre ébranlée par un Judas, Godeheu, commissaire général du roi de France dans l'Inde ; puis enfin il avait dû constater le triomphe complet des Anglais ! Pondichéry, cette ville si chère, défendue jadis avec tant de bonheur, avait été rasée de fond en comble et ses habitants dispersés s'étaient enfuis !
L'emprisonnement de La Bourdonnais, suivi de l'acquittement et du décès de cet excellent officier de marine ; la ruine de Dupleix ; le meurtre judiciaire et inutile de Lally-Tolendal ; le vol odieux des pièces de comptabilité qui appuyaient les justes revendications du brave marquis de Bussy, réclamant le remboursement d'avances faites à la Compagnie et le paiement des arriérés dûs sur son traitement, n'empêchèrent point la Compagnie de sombrer enfin après cinquante ans d'existence peu honorable.
Son privilège exclusif de commerce lui fut retiré par
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le roi, sur les instances de l'abbé Terray, alors ministre.
L'abbé Morellet, l'un des économistes les plus distingués de l'époque, avait été chargé, au préalable, de rédiger un mémoire pour préparer l'opinion publique à cet événement.
En 1720, la Compagnie des Indes avait été, au contraire, défendue par l'abbé Terrasson, auteur de lettres en laveur du Système, publiées dans le Me7'aLre de France.
Louis XV dédommagea les actionnaires de la Compagnie en leur faisant remettre des titres de rentes sur l'État.
Moyennant trente millions, la Compagnie céda au roi toutes ses propriétés. L'estimation du matériel et des édifices du seul port de Lorient s'éleva à ^2,755,117 livres. D'après l'inventaire dressé, elle avait à l'embouchure de Blavet trente-deux navires jaugeant 23,000 tonneaux et douze gabares.
Si la Compagnie des Indes a disparu pour toujours, entachée d'une indélébile flétrissure, en raison de ses coupables et honteuses manœuvres, la noble figure de Dupleix, sortant maintenant de la pénombre de l'Histoire, apparaît, au contraire, comme une vision pure, radieuse, dans tout l'éclat de sa beauté.
Chose étrange ! les Anglais furent les premiers à présenter sa vie sous un jour éclatant et vrai.
Leurs auteurs contemporains : Campbell, Cartwright, Macaulay, Malcom, Orme, le colonel Wilkes, The national Review, traduite en 1 863, par la Revue Britannique, etc., l'ont étudiée avec une scrupuleuse impartialité qui méritent tous éloges et s'accordent pour
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reconnaître en lui l'une des personnalités les plus puissantes du siècle passé.
Les Anglais firent plus ; ils lui érigèrent une statue dans la cour d'honneur du palais du gouverneur du Bengale ! Quel éloquent hommage rendu à la mémoire de leur adversaire le plus acharné !
Par arrêté du 29 avril 1 861, le ministre d'Etat chargé des Beaux-Arts fit placer une deuxième statue de Dupleix dans les galeries de Versailles.
Une troisième statue lui fut enfin élevée à Pondichéry, à la suite d'une demande adressée par le gouverneur M. Bontemps et le Conseil d'administration de la colonie, en novembre 1867 ; elle fut inaugurée le 28 juillet 1870.
Le nom du héros a été donné : à une corvette de l'État ; à l'une des casernes de Paris ; à une rue et à la grande place de Landrecies.
Sur la façade de l'Hôtel-de-Ville, une plaque de marbre porte l'inscription suivante ;
Dupleix, Fraiiçois-Joscphy
gouverneur général des Indes françaises,
né à Landrecies, le i^"" janvier lôgj (^).