CHAPITRE IX
Rien n'était moins conforme que cette altitude aux instructions d'Orry. La Bourdonnais, dès lors qu'il changeait, comme il en avait le droit, l'ordre arrangé par le ministre, devait agir comme chef militaire dans sa pleine responsabilité. Dupleix n'avait rien à dire, mais seulement des secours à fournir.
11 répondit à cette lettre qu'il avait, par une sorte de miracle, pu fournir aux dépenses nécessitées par les demandes de La Bourdonnais, à la mise en défense de la ville de Pondichéry et à l'augmentation de la garnison. Il promettait de fournir 700 à 800 hommes tant blancs que noirs, et ne doutait pas de la réussite du grand projet si on l'entreprenait. Mais, à son avis, on ne pourrait en parler qu'après la destruction de l'escadre anglaise. Il promettait tous les secours qui dépendraient de lui, et bien que fort reconnaissant des offres avantageuses que lui faisait La Bourdonnais, il déclarait ne pouvoir les accepter, puisqu'il ne courait pas le risque de l'entreprise. Il n'y contribuerait que par les lumières et les secours qu'il fournirait avec le plus entier empressement ;').
On peut voir dans cette réponse de Dupleix la preuve qu'il avait aperçu le calcul de son correspondant. Résolu de se tenir dans les limites des ordres reçus, il voulait bien fournir tous les secours possibles, mais n'entendait pas assumer les responsabilités de l'entreprise. Ce souci, fort légitime chez lui, se voit très bien dans cette lettre, qui replace chacun en son lieu : La Bourdonnais, auteur principal comme chef militaire et inventeur du plan ; Dupleix, simple auxiliaire.
Quand la flotte, après un combat avec les Anglais, eut gagné Pondichéry (7 juillet 1746), les deux chefs étaient parfaitement d'accord, quels que fussent leurs anciens griefs. Ils ne les avaient ni l'un ni l'autre oubliés, sans quoi l'on ne trouverait pas presque à chaque page de leur correspondance ces protestations d'amitié, ces appels à l'union, superflus chez ceux qu'anime uniquement le désir du bien public; mais rien ne permet de supposer que ces souhaits d'amitié et d'union ne fussent pas sincères. Il n'y avait jamais eu rupture ouverte entre les deux hommes, et nous avons vu que Dupleix avait fait plus que son devoir pour seconder l'expédition. Mais on com-
(1) Col. C> 81, 58. Dupleix à La Bourdonnais. Pondichéry, 23 avril 1746.
prend qu'il suffisait de bien peu de chose pour réveiller l'ancienne antipathie. Telles relations faciles par correspondance ne le sont plus dès qu'on est face à face. Ils ne s'étaient pas revus depuis 1730. Les jeunes gens qui avaient ensemble mené la joyeuse vie de Pondichéry se retrouvaient à l'âge mûr, ayant moins de souplesse ou moins d'indulgence qu'autrefois , avec le souvenir d'anciennes querelles à peine combattu par la pensée qu'ils avaient besoin l'un de l'autre, d'ailleurs également autoritaires, ombrageux, indépendants dans leur domaine et soucieux de le paraître. Il y eut certainement chez Dupleix ce sentiment qu'il était seul chef dans la ville, et que La Bourdonnais, maître de ses vaisseaux, n'était à terre que son hôte et non pas son égal.
Sur les incidents qui se produisirent dès le débarquement, La Bourdonnais, dans ses mémoires, passe très rapidement. Il dit qu'il n'entrera pas dans des détails sur la manière peu décente dont il fut reçu ni sur les airs de supériorité que Dupleix affecta de conserver avec lui et qui faisaient connaître son caractère vain et jaloux.
Que Dupleix fût, en dignité, le supérieur de La Bourdonnais, cela fait d'autant moins doute que La Bourdonnais était désigné par Orry pour succéder à Dupleix ; son grade de capitaine de frégate ne lui conférait aucune supériorité sur le commandement général d'une grande forteresse et de plusieurs comptoirs (i).
Or, le 7 juillet 1746, La Bourdonnais débarqua. On tira une salve de quinze coups de canon quand il toucha le rivage, une autre quand il fut au pied du rempart du fort Louis, une troisième quand il entra dans le gouvernement, où Dupleix l'attendait et l'embrassa .^j. Mais Dupleix n'avait pas été au-devant de lui.
Deux jours après, étant sorti de Pondichéry, le poste de la porte
(1) Les Français dans l'Inde, journal d'Anandaran^'appoullé (extraits traduits par J. Vinson). Cet Hindou, qui fut divan de la Compagnie, est, comme ses compatrioles, indifférent au fond et fort timide devant les puissants. Mais son journal n'était pas fait en vue d'une polémique entre Dupleix et La Bourdonnais. Il relate les faits qu'il a vus avec exactitude, et sur bien des points nous avons pu contrôler la sûreté de ses informations.
(2) Quand Dupleix était arrivé en 1742, on avait tiré vingt et un coups. Mais il était le gouverneur et ce chiflre parait être d'étiquette pour tout ce qui le touche.