CHAPITRE IX
dominait les rapports réciproques. Or, c'est ce que fît La Bourdonnais, quand il conclut une capitulation sans réserve, quand il se conduisit en maître à Madras, quand il négligea de parti pris le second de Pondichéry, commissaire nommé pour l'inventaire. On peut même aller plus loin et dire que La Bourdonnais s'étant fait ordonner l'entreprise par le conseil, renonçait à l'égalité et en devenait comptable à Dupleix. Mais il devait au moins observer le concert.
Laissons de côté les incidents de la querelle entre le 2o septembre et le 13 octobre, date de l'ouragan qui fut la catastrophe de cette tragédie et qui obligea La Bourdonnais à se retirer en abandonnant tout à la discrétion de Dupleix. Ils sont d'ailleurs tous reprochables à l'amiral, qui se montra d'une violence folle. Quels ont pu être les motifs de sa conduite? D'après lui, c'est l'honneur militaire et le respect de sa parole. Mais dans une lettre du 23 septembre, deux jours après cette parole donnée, il paraît considérer la convention de rachat comme hypothétique, il y trouve des difficultés et il demande conseil à Dupleix. D'où viennent encore les tergiversations bizarres notées par d'Éprémesnil d'après le témoignage des Anglais eux-mêmes et les menaces de détruire la ville? L'orgueil bien connu de La Bourdonnais explique en partie qu'il ait refusé de reconnaître l'autorité d'un homme qu'il n'aimait pas, mais il semble bien qu'il y ait eu autre chose.
Nous n'avons pas la preuve péremptoire que La Bourdonnais ait reçu de l'argent des Anglais; mais il y a des indices accusateurs. Nous savons que l'intérêt, bien plus que la gloire, l'avait toujours guidé; c'était un corsaire et un marchand; l'expédition était pour lui une atïaire; il avait songé avec plus de complaisance à une croisière qu'à l'attaque douteuse de Madras et il avait fallu la lui imposer. Une fois vainqueur, qu'il ait cherché à tirer un profit pécuniaire de sa victoire, quoi de plus conforme à ses habitudes? Que les Anglais aient offert, bon gré, mal gré, quelque présent à celui qui leur rendait Madras pour 1,100,000 pagodes, quoi de moins invraisemblable ?
Nous avons mieux que ces probabilités morales. Je laisse de côté les témoignages de Dupleix, pour qui la concussion de La Bourdonnais ne fait pas de doute, mais il y a des témoignages contemporains dignes d'intérêt.
Le sieur Friell, Irlandais, qui vil La Bourdonnais en proie à une agitation si singulière, pleurant comme un enfant, parlant de la potence et de l'échafaud, et qui passa trois quarts d'heure avec lui pour le calmer, dit de lui (i) : « Il ne peut pas avoir rendu une « capture aussi considérable pour des espérances incertaines, sans « avoir bien fait ses affaires particulières. Il a commencé par « remettre aux habitants comme présent, de la part de M™* de La « Bourdonnais, leurs meubles, bijoux, argenterie, etc. Tout ce que « le gouverneur a réclamé comme lui appartenant lui a été remis. « Il entre dans ce don pour 25,000 pagodes d'argenterie appartenant « à la Compagnie, pour environ 140,000 pagodes de corail en bran- « ches, consigné par divers juifs de Londres à ceux d'ici, trois ou « quatre cents balles de soie de Bengale, sans compter plusieurs « magasins scellés comme appartenant au gouverneur, remplis de « poivre, câlin, etc. Les magasins des particuliers regorgent de « bonnes marchandises et tout cela est rendu au nom de M™^ de « La Bourdonnais. Enfin, MM. les Anglais sont contents comme t des rois.... »
En effet, les Anglais qui, dans les premiers jours, se montraient fort irrités contre La Bourdonnais, avaient changé d'attitude dès la signature de la convention de rachat. Il avait dit publiquement chez M"""" Barnawal (fille de M"»*Dupleix), que Dupleix voulait faire sauter la ville. Aussi avaient-ils conclu tout de suite avec lui. Ils étaient maintenant pleins d'enthousiasme pour lui et disaient qu'il tenait du sang anglais C^).
L'indulgence subite de La Bourdonnais, le changement d'humeur des Anglais, son opiniâtreté à les protéger, peuvent s'expliquer s'il reçut d'eux de l'argent. On sait d'ailleurs qu'il n'avait fait aucun inventaire du trésor, et qu'il empêcha même les commissaires d'en faire un. Il fit stipuler dans le traité de rançon qu'il n'y aurait aucune réclamation pour cause de pillage. Cette conduite est assez douteuse.
Lorsqu'il repartit pour la France, en 1747, il alla relâcher à Saint-Paul de Loango, colonie portugaise. Or, on sait qu'il avait été deux ans au service du Portugal dans l'Inde et on lui avait prêté
(1) Col. C> 81, 157. Friell à Dupleix, 2 octobre 1746.
(2) Col. C* 81, 162. D'Éprémesnil à Dupleix, 18 octobre 1746.