CHAPITRE IX
à Madras le dessein de faire passer ses richesses à Goa. A Saint-Paul il fréta un petit vaisseau qui porta sa femme, ses enfants (ses ennemis ajoutent : et ses richesses), au Brésil et de là à Lisbonne (0.
Enfin il parut en Angleterre, peu de temps après, une brochure qui accuse nettement La Bourdonnais. Elle contenait notamment (-) une lettre du gouverneur Morse écrite de Pondichéry le 18 janvier 1747 (v. s.) au comité secret de la Compagnie anglaise par laquelle il l'informait qu'il avait été obligé d'employer une autre somme que celle stipulée dans les articles, affaire qui demandait du secret et qui avait été renvoyée à M. Monson et à lui.
M. Monson ayant été invité à fournir sur ce fait des explications, répondit en ces termes aux directeurs, le 21 décembre 1748 : « On t nous donna à entendre qu'il fallait payer une autre somme que « celle stipulée dans le traité public. Bien que la nature de l'affaire « exigeât le secret, il fallut en informer le conseil qui, pour sauver t les apparences avec la personne avec qui on traitait, renvoya f l'affaire à M. Morse et à moi pour l'ajuster avec elle.
« On emprunta 84,400 pagodes, dont une partie fut payée tout de « suite à la personne, on ne garda que la somme nécessaire pour « payer la garnison de Madras pendant six mois. La moitié du tout « fut donnée en diamants que les Anglais firent revenir de l'inté- « rieur du pays, où ils les avaient fait cacher à l'approche des « Français. »
Le ministre des affaires étrangères de France ordonna, par lettre du 20 juin 1750, de faire venir à Paris les sieurs Monson et Straton, conseillers de Madras, pour recevoir leur témoignage dans l'affaire de La Bourdonnais (3). Ils devaient être défrayés de tout.
Cela prouve au moins que le ministre attacha une importance réelle à cette publication. L'étude du procès de La Bourdonnais et des documents anglais, s'il y en a, peuvent seuls démontrer si ces indices contre La Bourdonnais sont fondés.
(1) Il envoya aux Indes, de Lisbonne, un navire, après sa sortie de prison en 1753. 9151, 56. Dupleix à Montaran.
(2) Aff. étr., Asie, 12, 183. Lettre à un propriétaire de la Compagnie des Indes. Londres, 1750. Extrait fait pour le ministre des affaires étrangères, 11 avril 1750.
(3) Aff étr., Asie. Mémoires et documents, 12, 189.
Il y a une conclusion qui doit être tirée de cet exposé: c'est que la rivalité de Dupleix et de La Bourdonnais, comme on Ta appelée d'un mot trop fort et par suite inexact, n'a pas eu pour l'avenir l'importance qu'on lui suppose traditionnellement.
C'est une simple querelle entre deux commandants, dont la cause e.st dans leurs relations personnelles et dans une simple diver.sence de vues. Elle a duré trois semaines à peine et n'a pas eu de conséquences par elle-même. C'est l'ouragan du 13 octobre qui est le fait le plus grave. Sans cela, le changement de mousson obligeait la flotte à partir, et par suite les opérations cessaient dans la mer des Indes. Cet ouragan eut une conséquence extrêmement importante. La Bourdonnais dut laisser aux Indes, faute de vaisseaux, 900 soldats blancs et 300 Cafresqui doublèrent la garnison de Pondichéry et permirent à Dupleix de se défendre en 1748 et d'entreprendre en 1749 ce qu'il n'aurait jamais pu tenter sans ce secours extraordinaire. Qu'aurait-il pu faire contre Boscawen, avec 436 soldats et des cipayes ? Ainsi le désastre de La Bourdonnais a causé la grandeur de Dupleix. Mais ni l'un ni l'autre ne le pouvait prévoir en 1746.
Dire, comme on l'a dit, que la rivalité de ces deux hommes est cause de la perte de l'Inde, cela n'a pas de sens. Dupleix n'avait rien en vue à cette époque et la prise de Madras était certainement, en 1746, ce que les Français pouvaient faire de mieux. La Bourdonnais était déjà rappelé en France à cette date ; eiît-il été d'accord avec Dupleix, il serait reparti sans en faire davantage. Leur union n'aurait en somme rien donné de plus que ce qui était fait. Sans la querelle, on eût gardé Madras; on le garda malgré la querelle. Il n'y a rien à dire de plus. Si l'on prétend maintenant que le procès de La Bourdonnais et les libelles qu'il répandit contre Dupleix indisposèrent l'opinion contre lui et nuisirent à sa politique, c'est une conséquence difficile à bien mesurer et sur laquelle on peut dire ce que l'on veut.