CHAPITRE XII
BussY, en effet, n'avait pas même dit à Dupleix lequel des trois frères devait être soubah, ce qui prouve l'incertitude où il fut pendant les premiers jours.
Le lendemain 2o février, Dupleix conseillait de reconnaître l'aîné des trois frères, et d'obtenir comme condition de cette reconnaissance confirmation des paravanas. Ensuite, Bussy devait se rendre à Haiderabad où le nouveau soubah, maître de ses trésors, lui en ferait largesse (0. Il devait lui montrer la même affection qu'à l'autre.
« Au surplus, mon cher Bussy, ajoutait Dupleix, tout votre but « et le mien doivent être de conserver les possessions de la Com- « pagnie, de les augmenter même; voilà quelle doit être toute « votre attention dans toutes les circonstances où vous vous trou- « verezC^) »
Quand ces lettres arrivèrent à Bussy, la révolution était accomplie, Salabet-Sing avait été reconnu par tout le monde, les concessions des Français avaient été confirmées et les gratifications doublées. Bussy qui n'était, on doit le remarquer, qu'un simple capitaine d'infanterie, se rendit compte, comme les officiers qui raccompagnaient, du merveilleux prestige que leur valeur militaire leur donnait aux yeux des Hindous. La conscience de leur supériorité transforma en maîtres ces hommes qui, dès l'abord, n'avaient été que de simples auxiliaires. De même que Dupleix, après la défaite de Naser-Sing, avait cessé de craindre les indigènes, de même Bussy, après la révolution à laquelle il avait présidé, n'eut plus aucun doute sur sa force et se considéra comme le maître de Dekhan. Son faste et son orgueil s'exagérèrent; Dupleix en fut instruit et s'en inquiéta.
Il n'est pas sans intérêt de savoir que, malgré les services déjà rendus par Bussy et l'estime que Dupleix faisait de lui, il n'y avait pas à cette époque une parfaite union entre eux. Leurs historiens supposent que Bussy fut continuellement inspiré par Dupleix, qu'il fut son élève, presque son fils : ce n'est pas exact, au moins au début de leurs relations. Bussy écrivait fort peu. Dupleix se plaint,
(1) Arch. Vers. E. 3748, 14. Dupleis à Bussy, 25 février 1751.
(2) Arch. Vers. E. 3748, 16.
le 1«' avril 1751, de n'avoir pas reçu encore l'accusé de réception de ses lettres à partir du 24 février. C'est le 2 avril seulement qu'il reçoit la seconde lettre de Bussy. Celui-ci, qui est à Cadapet, à douze ou quatorze jours de marche, a laissé passer six semaines sans écrire. Dupleix paraît avoir été très froissé de son silence; il ne lui en fit rien sentir, mais il eut avec son neveu Kerjean, qui servait dans l'armée, une correspondance significative. Il avait ordonné à Bussy de communiquer ses lettres à Kerjean pour que celui-ci put au besoin le suppléer (i). Craignant de n'être pas obéi, il en envoyait ordinairement le double à Kerjean. Apprenant enfin les hauteurs de Bussy avec les seigneurs maures et qu'il avait refusé de recevoir dans sa tente le divan Ramdaspendet, Dupleix écrivit à Kerjean que si, arrivé à Haiderabad, Bussy refusait de suivre le soubah à Aurangabad, lui, Kerjean, devrait prendre le commandement. En même temps, il lui faisait parvenir un ordre conforme pour être reconnu, en cas de besoin, par la troupe (^). Ayant appris que Bussy marcherait, Dupleix révoqua cet ordre le 18 avril. Il n'en résulte pas moins que ce dernier n'était, au moins au début de l'expédition, ni un homme nécessaire, ni même un confident pour Dupleix O).
Cependant il avait obtenu tout ce que pouvait désirer le gouverneur, sauf pour le fils de Mousafer-Sing auquel on avait promis le gouvernement du pays depuis le Quichena jusqu'à la mer W, mais qui obtint seulement Adony et Canoul. La seule préoccupation de Dupleix, à présent, était d'obtenir les firmans confirmatifs des donations de provinces, des honneurs et des jaguirs qui leur avaient été accordés à tous. Comme il y avait rivalité entre Ramdaspendet et Saïd-Lasker-Kan, seigneur maure très influent, pour le poste de premier ministre (wakil moullak), Dupleix, ne sachant qui des
(1) Arch. Vers. E. 3748, 23. Dupleix à Bussy, 20 mars 1751.
(2) Arch. Vers. E. 3748, f» 21. Dupleix à Kerjean, 21 mars 1751.
(3) 11 ne lui donna de pleins pouvoirs qu'en 1753, vu son éloignement, son zèle et sa capacité (Fr , n. acq., 9159, 277. Autographe de Dupleix, Pondichéry, 4 mai 1753).
(4) Arch. Vers. E. 3748, 36. Dupleix à Bussy, 18 avril 1751. (Que devient alors le commandement donné à Dupleix sur le même territoire? Dupleix n'en peut donc disposer? Comment peut-il admettre qu'il soit attribué à. un autre? On en arrive à douter qu'il l'ait reçu.)