CHAPITRE XII
venlion dans les affaires de l'Inde. La guerre dans le Carnate avait été entretenue par les Anglais et non par Dupleix, qui aurait volontiers conclu la paix, mais qui ne pouvait la faire après la défaite de Law à Trichinapali, parce que les Anglais exigeaient que nous abandonnassions toutes nos acquisitions, et que la province restât à Méhémet-Ali-Kan. On ne pouvait non plus rappeler les troupes de Bussy, de peur de livrer Salabet-Sing aux intrigues anglaises. Déjà ceux-ci lui demandaient de confirmer Méhémet-Ali-Kan, de leur accorder à eux-mêmes diverses concessions, moyennant lesquelles ils lui fourniraient 2,000 hommes portant chapeau, des canons et des munitions. Salabet-Sing avait envoyé la lettre à Dupleix et demandé en même temps des renforts de troupes françaises (1). 11 ne pouvait donc être question de se retirer du Dekhan.
Le grand défaut du mémoire était d'être une espèce d'apologie de ce qu'on avait fait, mais non le plan de ce qu'on devait faire. Or, la Compagnie et le ministère avaient alors un système pacifique dont la valeur est assurément fort discutable, mais qui existait, qu'il fallait combattre et remplacer par un autre. Ce plan pour la domination sinon pour la conquête militaire de l'Inde, Dupleix ne l'avait pas formulé pour d'Auteuil en octobre 17o2, et celui-ci n'avait pas la force d'esprit nécessaire pour en trouver l'expression.
« Il est difficile, écrivait Dupleix un peu plus tard, de faire chant ger d'idées à des personnes qui n'ont été habituées depuis de « longues années qu'à des idées trop bornées i-l Non seulement « on traite de ridicule celui qui en veut présenter d'autres, mais « on le croit digne des Petites-Maisons. »
Ces idées nouvelles, que Dupleix craignait d'entendre traiter de paradoxales, il ne les avait pas encore exposées dans leur ensemble, parce que jusqu'alors, comme on l'a vu, il avait agi selon les conjonctures et profilé des occasions. Mais du sommet où il était arrivé, pareil au voyageur qui, du haut d'une montagne, saisit d'un regard la route parcourue et voit se dessiner les lignes du chemin dont il n'avait rien aperçu pendant sa marche, Dupleix raisonnant après coup sur les faits des années 1749 à 17ol, sur l'histoire de la Com-
(1) C« 84, 4. Mémoire de d'Auteuil et d'Amat,
(2) Fr., n. acq., 9151, 69. Dupleix à Montaran, 9 novembre 1753,
pagnie, sur les merveilleux résultats obtenus si vite avec si peu de ressources, sur la faiblesse des princes hindous et la force de l'Europe, vit qu'il était facile d'ériger en méthode politique la conduite qui, pour lui, n'avait été jusqu'alors qu'une suite d'expédients heureux ; son esprit s'éclaira de cette lente lueur qui naît de réflexions presque inconscientes, chaque jour répétées, et qui finissent par créer l'idée lumineuse et parfaite. Il avait pensé d'abord simplement à augmenter de quelques villes le territoire de la Compagnie; c'était refaire en grand ce qu'avait fait Dumas à Karikal; pour cela il avait loué des soldats à Chanda-Sahib et tout pouvait s'arrêter là; mais après le succès de la première afi'aire, il la renouvela avec Mousafer-Sing. La mort de Naser-Sing était une conclusion merveilleuse de l'aventure et inespérée; plus grand était le prince que nous élevions, plus grands s'ofl"raient les résultats de l'entreprise. A chaque victoire nouvelle, l'humilité de ces nababs, qui devaient toute leur puissance aux armes françaises, attestait le triomphe de la force européenne; une richesse énorme affluait chez les particuliers; Dupleix et ses soldats se voyaient les arbitres de l'immense Dekhan; ils entrevoyaient maintenant la domination de l'Inde entière.
Or, le 19 février 1752, Dupleix avait annoncé à la Compagnie que Bussy avait obtenu pour la France la libre disposition du Carnate, ajoutant quune aflaire de cette importance méritait toute son attention, et qu'il aurait déjà pris des arrangements pour agir en maître, si l'affaire de Trichinapali eût été terminée : « A peine « vous nous proposez une affaire, répondit la Compagnie le 2 jan- « vier 1753, qui mérite, dites-vous, toute notre attention, bien « loin de nous donner le temps d'en recevoir les nouvelles, d'y ré- « fléchir et de vous en marquer notre sentiment, vous décidez seul « et sans hésiter.... Nous vous défendons très expressément de son- « ger à cet agrandissement (0. »
C'est pour répondre à ce reproche assez fondé que Dupleix fit un mémoire où ses idées apparaissent enfin arrêtées, bien qu'un peu différentes de celles qu'on lui prête traditionnellement.
f La matière est nouvelle et n'avait pas encore été traitée, »
(1) Fr., n. acq., 9145, 175 et suiv. La Compagnie à Dupleix 2 janvier 1753.