‹ DupleixChapitre 141 sur 189 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ton eût pu comprendre en France quel avenir la fortune nous présentait : pour devenir les maîtres de l'Inde, il nous suffisait à ce moment là de le vouloir.

Pour formuler en deux, phrases le système de Dupleix à cette époque où l'opposition anglaise n'est pas encore inquiétante, on pourrait dire qu'il consistait à protéger le soubah du Dekhan afin d'obtenir de lui des concessions de terres que la Compagnie régirait soit comme fermière, soit comme propriétaire.

Dupleix avait constitué dans le Carnate un établissement territorial appartenant à la France et administré par le gouverneur de Pondichéry. Le reste de la nababie lui fut donné aussi, mais il ne l'administra pas directemeiît. Il resta dans les termes de sa lettre à Bussy du 28 octobre ITol et délégua l'administration à un prince maure qui fut d'abord Chanda-Sahib. Un moment, il est vrai, il se trouva mécontent de lui ; il disait alors qu'il était de même caractère que totis les Maures, qui sont les plus grands misérables en même temps que les plus grands poltrons. Un peu plus tard la cavalerie du nabab ayant refusé de marcher dans une affaire, Dupleix répétait avec violence « qu'il faisait un grand misérable et qu'il était indigne de commander (i). » Le bruit courait à ce moment-là que Méhémet-Ali était mort; le gouverneur écrivit à Bussy qu'il allait se proclamer lui-même nabab d'Arcate. D'après ce que nous savons des paravanas qu'il avait, cela ne doit pas nous étonner. Cependant cette pensée est contraire au système qu'il expose ordinairement. Chanda-Sahib se serait trouvé supplanté parle fait non plus de son rival, mais de son propre allié. Bussy, qui était alors très inquiet de l'attaque de Gazendi-Kan, frère de Salabet-Sing, et qui demandait des renforts, déconseilla vivement ce parti à Dupleix, de peur que l'opposition ne fût encore plus vive contre lui que contre le nabab maure et que cette guerre ne compromît nos véritables intérêts qui étaient auprès de Salabet-Sing : « C'est vouloir cueillir f un fruit qui n'est pas mûr, lui écrivait-il; une fois Salabet-Sing « affermi dans la possession du Dekhan, ce même projet aujourt d'hui prématuré pourra avoir une heureuse issue (-). »

(1) Arch. Vers. E. 3750, 8. Dupleix à La-w, 4 janvier 1752.

(2) Fr , n. acq., 9158, 12. Bussy à Dupleix. Aiderabad, 13 juillet 1752.

Ce n'avait été sans doute chez Dupleix qu'une velléité, car à la mort de Chanda-Sahib, assassiné le 8 octobre 1752, il nomma nabab d'Arcate Mortiz-Ali-Kan, nabab de Veliore.

On voit quelle inconstance il y avait dans la conduite de Dupleix, mais pour mieux faire apprécier son imagination aventureuse et sa témérité dans l'action, il faut indiquer ici les divers projets de moindre importance dont il poursuivait la réalisation en même temps que les grandes affaires de l'Inde.

Au commencement de 1750, il proposa à la Compagnie de créer un établissement au Pégou pour en accaparer le commerce et en chasser les Anglais. La Compagnie, malgré les avantages commerciaux qu'elle y voyait, répugnait à employer la force pour se les assurer. En effet, il y avait là deux princes qui se disputaient le pouvoir; Dupleix proposait de s'établir dans le pays, sauf à faire, quand on serait en possession, un traité avec l'un des deux, en lui promettant notre secours pour le maintenir. Le sieur Bruno, capitaine du Favori, qu'il y avait envoyé en mission, disait qu'avec 600 Français on pourrait occuper Siriam et empêcher les Anglais, qui en avaient été chassés, de s'y rétablir (i).

En môme temps, de concert avec le sieur Louët, chef de Mahé, Dupleix faisait occuper les forteresses de Nelisseram et de Ramattaly, sur la côte de Malabar, à quelque distance de Tallichéry. Les Anglais, dont ce nouvel établissement gênait le commerce, le firent attaquer par un rajah du pays, le roi de Bedrour, et les Hollandais de Cochin protestèrent auprès du conseil supérieur. Les troupes envoyées de Mahé furent battues par les Naïrs, aidés par les Anglais, et l'enti-eprise dut être abandonnée.

Ce n'est pas tout. En 1741, le rajah de Travancore avait offert à La Bourdonnais de céder à la Compagnie un territoire, pourvu qu'on signât avec lui un traité de défense mutuelle. La Bourdonnais ne conclut rien ; mais le rajah renouvela sa demande vers le temps du siège de Pondichéry, offrant de construire à ses frais les bâtiments nécessaires, pourvu qu'on y mit des soldats. On lui promit 300 hommes, et l'on s'engagea à le soutenir dans ses guerres défensives. La Compagnie approuva d'abord l'établissement, croyant

(1) Fr., n. acq., 9145, 175. La Compagnie à Dupleix, 2 janvier 1753.

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les affaires de l'Inde terminées; mais, apprenant les échecs subis par Dupleix en Carnate, elle ordonna de surseoir à toute démarche nouvelle (U.

Que dire de la négociation suivie avec le vice-roi de Goa,.et qui devait aboutir à un traité d'alliance? Il s'agissait de rétablir par force les Portugais à Bassein et à San-Thomé. La première place était occupée par les Marattes, la seconde par les Anglais. La Compagnie et le ministère interdirent absolument cette entreprise (2). Dupleix voulut aussi s'emparer de Surate, d'accord avec les Marattes. Il est encore question dans sa correspondance d'un projet de conquête du Tanjaour, sous ce prétexte que le pays était riche (3', d'une intervention engagée aux Maldives pour y restaurer un roi, et d'un établissement à faire en Cochinchine. Tous ces projets, formés de 1750 à 1753, en même temps qu'il avait à lutter contre de terribles difficultés en Carnate, marquent bien de l'impétuosité. Tant d'entreprises en quatre ans ! « // est rarement de la « prudence, disait la Compagnie, d'embrasser ainsi à la fois plusieurs « objets. »

C'est quand il eut à lutter contre les objections de la Compagnie, qu'il chercha pour la première fois à coordonner ce qu'il avait fait et finit par formuler une théorie de l'action française dans l'Inde telle qu'il la concevait ; mais c'est en 1753 seulement qu'il exposa par écrit et clairement son système politique.

Les lettres de la Compagnie du l'^'" février 1752, répondant à celles par lesquelles il annonçait l'intronisation de Mousafer-Sing, lui apportèrent l'ordre de borner ses acquisitions et la défense de fournir des troupes au soubahdar. Comme nous le verrons plus loin, les idées dont s'inspiraient les directeurs, ou plutôt le ministre, n'é aient pas déraisonnables, si l'on se souvient qu'ils n'avaient nulle connaissance du pays, et que Dupleix, dont les idées n'étaient rien moins qu'arrêtées, n'avait pu leur donner des lumières qu'il n'avait pas lui-même ni leur soumettre un plan qu'il n'avait pas encore conçu. Au reçu de ces lettres, Dupleix comprit qu'il fallait informer l'opinion. Bussy, dès qu'il avait deviné le grand avenir

(1) Fr , n. acq., 9145, 177. La Compagnie à Dupleix, 2 janvier 1753.

(2) Ibid., 181.

(3) Ibid., 175.

qui s'offrait à la Compagnie dans le Dekhan, lui avait conseillé d'envoyer Kerjean en France pour porter les nouvelles et faire un rapport capable d'éclairer l'aveuglement, s'il y en avait (i). Il rappela donc Kerjean à Pondichéry, dans l'intention de l'envoyer en France. Kerjean ne put partir, ayant été gravement blessé le 6 septembre 1752, et Dupleix envoya à sa place son beau-frère, le comte d'Auteuil, homme fort médiocre, dont il avait eu récemment peu à se louer. Il parait que d'Auteuil, dont la sœur avait épousé La Bourdonnais, avait pris parti pour celui-ci contre Dupleix. Avec lui partait un certain Amat, employé révoqué de la Compagnie, pour lequel le gouverneur s'intéressait. Amat ne le méritait certainement pas et paraît n'avoir été qu'un intrigant assez bas. Il affectait alors un complet dévouement à son protecteur. Il était chargé des écritures, et les mémoires qui furent présentés à la Compagnie et au ministre sont, en effet, de sa main, et sans doute de sa composition (2).

Le départ de d'Auteuil fut annoncé par Dupleix dans ses lettres d'octobre 1752, aux syndics, à sa famille (3), à ses amis, surtout à Godeheu, en qui il avait confiance. Mais l'envoyé n'avait pas le talent nécessaire pour persuader des gens prévenus: sa propre famille tenait pour La Bourdonnais, qui venait de sortir de la Bastille, grâce surtout, paraît-il, aux démarches de sa femme. D'Auteuil montra peu de zèle. Son mémoire, qui fut envoyé trop tard, d'ailleurs, à la Compagnie et à M. de Silhouette, ne contient aucun plan politique '^). C'est un simple exposé des services de Dupleix depuis 1742. Il explique la suite des événements qui causèrent son inter-

(1) C« 83, 163. Bussy à Dupleix, 13 octobre 1751.

(2) Fr., n. acq., 9147, 289. Dupleix neveu à Dupleix, 18 octobre 1754. D'Auteuil lit peu de chose à Paris pour la cause de Dupleix. 11 ne connaissait que le militaire et ne savait rien du commerce ; on lira un peu plus de parti d'Amat, qui au moins s'entendait au commerce et connaissait l'Inde.

(3) Arch. Vers. E .3749, 20, 23, 45. Lettres de Dupleix aux syndics, à M""' de Bacquencourt, à Godelieu, à Savalette, à Dupleix (son neveu), octobre 1752.

Ibid., 45, 12 octobre. 11 prie ce dernier de fournir à d'Auteuil l'argent qu'il demandera en prenant des reçus et en tirant sur Dupleix qui avait en mains les fonds du capitaine.

(4j Lettre de Dupleix de Bacquencourt à Silhouette présentant et accompagnant le mémoire d'Amat et de d'Auteuil, à la date du 30 septembre 1753 (Col. O 84, 4 et suiv.). Il avait été présenté à la Compagnie le 14 juillet.

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