CHAPITRE XIV
reçues de l'Inde avaient jeté une terreur quelque peu honteuse dans les esprits de directeurs affolés et du ministre même, et que de la direction et du ministère la panique avait gagné le public. Le 27 décembre 1752, une chaloupe anglaise, partie de Madras le 27 juillet précédent, avait apporté la nouvelle de la capitulation de Law à Trichinapali et de la mort de Chanda-Sahib.
La Compagnie, prévenue par son correspondant à Londres, le sieur Samuel Rouge, crut d'abord que c'était un faux bruit, comme on en faisait courir souvent et dont se faisaient l'écho même les lettres particulières. Elle adressa, le l^"" janvier 1753, à Dupleix, une dépêche où elle disait : « Que la ferme assurance montrée par « lui au sujet du siège de Trichinapali suspendrait seule son inquié- « tude sur une telle entreprise, si elle pouvait ignorer les bruits « désavantageux qui couraient au départ du Dauphin. Elle attendait « des nouvelles certaines par les vaisseaux partis de l'Inde en oct tobre 1752. » Mais la Gazette de Hollande publia, le 9 janvier, les dépêches officielles anglaises, et confirma la lettre du correspondant, dont on avait d'abord voulu douter. L'etfet fut d'autant plus grand que le désastre était fort exagéré : il était question dans la dépêche anglaise de 1,700 prisonniers français. On crut Pondichéry perdu. La Compagnie, qui venait précisément d'envoyer, le 2 janvier, à Dupleix l'ordre de ne pas accepter le gouvernement de la province d'Arcate et de faire la paix sans retard, lui écrivit, sous le coup de la mauvaise nouvelle, une lettre relativement très modérée : « Elle « comptait qu'il aurait saisi les meilleurs moyens pour faire la < paix. Elle lui annonçait 1,400 soldats, en marquant qu'ils étaient « destinés à la garde des établissements et non à de nouvelles con- « quêtes : on lui enverrait les munitions nécessaires à la défense t des comptoirs par la deuxième expédition. »
La défaite de Trichinapali effaçait tous les services antérieurs de Dupleix, et paraissait justifier toutes les craintes qu'on lui avait fait connaître depuis 1751. Elle donna particulièrement une grande force aux raisonnements de Delaitre et de Silhouette, qui, dès cette année-là. avaient prédit, semblait-il, le désastre. Tout ce qu'ils avaient dit et tout ce qu'on racontait de l'orgueil, de l'ambition, de la cupidité du gouverneur parut certain. Les accusations très habiles de La Bourdonnais dans ses mémoires semblèrent prouvées.
Lui-même, mis en liberté en 17b2, paraît avoir eu des relations avec Silhouette et Godeheu : « C'est la source où ils puisaient, » écrivait à Dupleix un de ses correspondants (•).
Lorsque d'Auteuil et Amat, envoyés pour exposer les affaires SOUS leur vrai jour, arrivèrent en France dans les premiers mois de 1753, ils trouvèrent les ministres et les directeurs trop prévenus contre la politique de Dupleix pour qu'on ptit espérer changer leur opinion. Nous avons dit ailleurs que les mémoires remis par eux étaient incomplets. Cependant un les fit copier et répandre dans le public (2). Aiiiat fut même à ce sujet vivement interpellé dans l'assemblée d'administration delà Compagnie, par le directeur Michel et par Silhouette, qui lui demandèrent à propos de quoi il prenait les affaires de Dupleix si fort à cœur (2). On l'accusa de les avoir fait imprimer; il dut venir se justifier devant le lieutenant de police Berryer. « Esprit turbulent et dangereux, » disait de lui Silhouette, qui n'aimait pas la contradiction. Le seul résultat de leur voyage fut qu'on se résolut à soutenir Salabet-Sing. Dupleix avait parlé trop tard, comme il s'était trop tard aussi avisé d'intriguer à Paris. Il ne songea à tout cela qu'au lendemain de l'échec de Trichinapali, parce qu'il prévit bien le parti qu'on en tirerait contre lui.
Par l'expédition de janvier-février 1753, il donna l'ordre à son neveu de voir assidûment le maréchal de Noailles, qui pouvait être utile, de renouer avec M""= de Pompadour une négociation ayant pour objet d'obtenir en mariage une de ses nièces ; il écrivit personnellement au comte d'Argenson, en lui offrant ses services et en lui demandant sa protection auprès du roi. De son côté, M™' Dupleix envoya un beau présent à M"" de Montmorency, pour l'engager à agir auprès du prince de Conti, un autre à M. de Silhouette pour faire connaissance. Dupleix de Bacquencourt fut chargé d'offrir des tissus brodés à la Dauphine et à Mesdames, filles de France, et pour ne rien négliger, la marquise de Pompadour reçut un présent considérable (3). Au courrier d'octobre, il fit en-
(1) Fr., n. acq., 9162, 75. Amat à Dapleix, 20 novembre 1753.
(2) Ibid., 8U. Amat à Dupleix, 20 novembre 1753.
(3j Fr., n. acq., 9151, passim. Courrier de janvier-février 1753. Dupleix à d'Argenson, à Saint-Georges, à son neveu.