CHAPITRE XIV
négociations commencèrent entre les Anglais et lui. Il va sans dire que le négociateur était au-dessous de sa tâche, ayant, comme Silhouette, une prédilection pour les Anglais et peu de connaissance de l'Inde, où il avait été quelques années simple commis ^il Les ministres anglais, dont la mauvaise foi parait assez évidente, essayèrent de gagner du temps, refusèrent d'accepter la neutralité, puis voulurent y comprendre les Hollandais. « Ils amusent le tapis, « écrivait un agent secret. Ils ne sont pas encore en mesure de « prendre un certain ton avec la France : ils se flattent d'y par- « venir et prennent des mesures pour cela (2). » En septembre, Mirepoix, qui n'avait encore rien fait, prit l'afifaire en main. Comme il ne connaissait rien aux choses de l'Inde, Machault lui donna ses instructions par une lettre secrète du 3 septembre 17o3. On voit qu'à cette date rien n'était conclu, puisque Machault fixe les concessions à faire pour la convention future et demande aux Anglais d'envoyer à leurs gouverneurs des instructions pacifiques. Il consentait à reconnaître Méhémet-Ali-Kan comme nabab d'Arcate, et la Compagnie réduirait ses domaines dans les limites que voici : elle renoncerait à Bahour comme étant gênant pour les Anglais par sa proximité ; à Tirvedy, plus éloigné il est vrai, mais énormément à leur bienséance. Elle désirait garder Gingi (que Duvelaër avait eu d'abord mission d'abandonner avant qu'on en connût la situation), Divy, Masulipatam, Narzapour, mais si les Anglais insistaient, Mirepoix pourrait abandonner Masulipatam. Il ne faudrait pas non plus rompre pour Divy et Narzapour; à toute force on consentirait à les neutraliser (3). On ne peut vraiment reprocher à Machault de manquer d'amour pour la paix. Le traité Godeheu est triomphal auprès de celui qu'aurait alors signé ce ministre. Mais les Anglais ne furent pas satisfaits et demandèrent en outre que la France abandonnât le Dekhan Comme on voulait y garder deux établissements, puisque les Anglais en avaient deux depuis longtemps dans ce pays, ils exigèrent qu'ils fussent loin de Masulipatam,
(1) Fr., n. acq., 9151, 145. Dupleix à Saint-Georges, 25 janvier 1754. Il augurait mal de cette négociation.
(2) Aff. étr. Fonds Asie, 12, 276. Rapport d'un agent français à Londres, juin
(3) Col. C* 39, 30. Machault à Mirepoix, 3 septembre 1753.
qu'ils n'eussent aucun revenu, qu'ils ne fussent pas fortifiés. Cette fois Machault s'étonna: « Qu'espéreraient de plus les Anglais d'une t guerre heureuse? dit-il. C'est la Compagnie des Indes française f qui fait tous les sacrifices de la paixO! » Faiblesse impardonnable chez un ministre qui savait à cette date que Dupleix avait réparé le désastre de Tiichinapali! Mais nous n'avons pas à exposer les détails d'une négociation fallacieuse traînée par l'Angleterre jusqu'en 1735 pour lui permettre d'achever ses préparatifs de guerre. Il nous suffit, pour notre démonstration, que dans toutes les négociations de 1753, le nom de Dupleix n'ait pas même été prononcé. Le même jour où il adressait à Mirepoix la honteuse instruction que nous venons d'analyser, Machault annonçait à Duvelaër le départ de Godeheu pour l'Inde, indiquant que Dupleix serait subordonné au commissaire, que cette démarche devrait rassurer les esprits en Angleterre, que, dirigé par une autorité indépendante, Dupleix, par ses talents et ses ressources, servirait la Compagnie avec plus de profit pour elle (').
Il est donc bien certain que la mission de Duvelaër n'eut pas pour objet d'offrir ni d'accorder le rappel de Dupleix. D'ailleurs nous avons de Duvelaër deux lettres adressées de Londres à Dupleix lui-même qu'il croit aux Indes, et dans lesquelles il lui parle du peu de succès de sa mission. La première est du 30 janvier, la seconde du 25 juillet 1754 (3), et le destinataire ne reçut certainement pas celte dernière à Pondichéry.
D'où provient l'erreur que nous venons de relever? D'un simple bruit qui courut à Paris, né sans doute d'un mot mal compris, d'une phrase peut-être comme celle de Machault citée tout à l'heure : cette démarche rassurera les esprits gui craindraient les vues de M. Dupleix. Une lettre de l'ambassadeur de Prusse Knyphausen à Frédéric II, en date du 18 avril 1755, enregistre le bruit que les Anglais auraient exigé le rappel de Dupleix en échange de celui de Sanderson (Saunders), mais qu'ils ne rappelleront pas Saunders et le laissent agir comme commissaire. Ce bruit est répandu à Paris.
(1) Arch. Aff'. étr. Fonds Asie, 12 313. Machault à Mirepoix, 3 juillet 1754.
(2) Col. C* 39, 34. Machault à Duvelaër, 3 septembre 1753.
(3) Fr., n. acq., 9148, 100, 102. Duvelaër à Dupleix, 30 janvier, 25 juillet