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CHAPITRE XIV

On disait aussi alors que Dupleix n'avait pas voulu recevoir Godeheu, qu'il l'avait repoussé et qu'il voulait se jeter dans les bras du Mogol (1).

Les Français n'eurent pas la triste excuse d'être forcés par l'Angleterre à rappeler Dupleix. Il était attaqué depuis longtemps. Personne ne le défendait, sauf le directeur Gilly, qui l'excusait très justement sur le fait de la paix non conclue, en faisant remarquer que l'ordre de la faire n'avait pu lui parvenir avant le mois d'octobre 1752, du moins l'ordre absolu, qu'on ne pouvait lui faire un crime de projets à la vérité audacieux, mais dont on avait pendant deux ans approuvé les succès et qu'après tout les renforts qu'il avait reçus lui avaient peut-être permis de se relever de son échec i-).

Le coup fut porté par Silhouette, qui dirigeait l'esprit de Machault. Un mémoire, présenté en juillet 1753, suggéra toutes les mesures qui furent prises docilement par le ministre presque sous la dictée du commissaire.

Ayant In les mémoires d'Amat et d'Auteuil, Silhouette voyait très bien que le plan de Dupleix était de soutenir Salabet-Sing en Dekhan, pour nous assurer nos possessions. Silhouette était, en effet, très intelligent, rien ne lui manquait du côlé de l'esprit ni des études, il le savait ; mais l'orgueil, assez ordinaire à de tels hommes, l'empêcha de juger Dupleix avec équité. Il ne voulut pas même discuter l'idée : « L'idée de donner la loi à tout le Dekhan avec une f poignée de Français est une folie, écrivit-il. Il s'agit de prendre f un sage milieu qui même n'est pas exempt de danger. On pose « pour principe qu'il ne convient pas à la Compagnie de se rendre t dans l'Inde une puissance militaire, et qu'elle doit se borner aux « objets de commerce. »

Il en tirait cette conséquence qu'il fallait renoncer à tous les titres, au commandement attribué à Dupleix du Krichna au cap Comorin, un officier du roi ne pouvant se rendre officier du Mogol ni lui prêter serment. 11 indiquait comme bonnes à garder les concessions de Divy, Valdaour, Gingi, etc., toutes celles dont Machault envoya

(1) Correspondance de Frédéric II. Knyphausen au roi, 18 avril 1755. Ainsi le public transformait en faits réels les suppositions de Silhouette.

(2) Col. C* 39, 129. Mémoire sur les affaires de l'Inde, par Gilly, directeur, août 1753.

la liste le 3 septembre suivant à Mirepoix ; il laissait aux Anglais Bahour et Tirvedv pour les raisons que reprit docilement Machault.

Il demandait qu'on remplaçât Bussy, dont les vues et les desseins étaient trop dangereux, et cela immédiatement. Pour les troupes, on les retirerait le plus tôt possible, en abandonnant Salabet-Sing. « Le système de Bussy consiste à nommer le divan : il est dange- « reux et odieux par la tyrannie qu'il suppose. »

Il conseillait d'envoyer un commandant avec autorité supérieure, et comme le mémoire devait être communiqué aux directeurs, il indiquait, pour les tromper, que Dupleix serait soumis à ce commandant, auquel on donnerait 2,000 hommes pour assurer le succès de sa mission f^).

L'envoi d'un commissaire et le choix de Godeheu furent rendus publics dans les premiers jours d'août 17o3, la famille de Dupleix l'en prévint par la voie de terre, par une dépêche du 20 août. Présentée comme elle le fut, la mesure ne pouvait qu'être approuvée du public. On ne savait en France rien de ce qui s'était passé aux Indes depuis le désastre de Trichinapali, c'est-à-dire que les dernières nouvelles remontaient à octobre 1732, soit à onze mois. Le courrier de Dupleix, qui relatait les faits jusqu'à la date du 26 février 1753, fut expédié sur VAmon, qui, parti en février, mouilla à l'île de France le 21 avril et en repartit le l*"" mai. Il aurait dû être en France trois mois plus tard, mais il revint le 13 juillet faisant eau. Bouvet de Lozier, gouverneur des lies, expédia, le 1"' septembre seulement, la frégate l'Utile, qui arriva en janvier 1754, avec les dépêches et les quelques bonnes nouvelles sur lesquelles Dupleix comptait pour atténuer l'effet du désastre de Trichinapali (alliance avec le Maïssour, reprise du siège de la place, etc.). Si VA7ison était arrivé fin juillet 1733, peut-être les bonnes nouvelles eussent elles changé l'opinion. Quant aux mémoires de Bussy, de Moracin et surtout de Dupleix, partis en octobre 1753, ils ne furent lus en France que six mois après le départ de Godeheu. Ainsi, Dupleix fut condamné sur le seul échec de Trichinapali, et parce que le retard d'un vaisseau laissa l'opinion un an entier (janvier 1753-

(1) Col. O 39, 88. Mémoire de Silhouette sur les affaires de l'Inde, juillet

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