CHAPITRE II
« d'intérêt à la prospérité de la Compagnie. Ils n'en avaient point « de fortune : jusqu'en 1748, les directeurs n'avaient point d'ac- « tions. Ils n'en avaient point d'honneur : l'administration princi- « pale roulait sur les commissaires du Roi. »
A cette opinion assez sévère on peut joindre celle de Dupleix :
* La division qui règne dans notre direction, les connaissances « peu étendues de presque tous ceux qui la composent sont des « obstacles qui feront toujours un tort infini aux atfaires. M. de « Montaran, avec les meilleures volontés, est contrecarré par son « collègue, qui croit en savoir autant et plus que lui, et à dire « vrai, je crois que l'un et l'autre sont peu au fait de ces af- « faires (•). »
Il écrivait ailleurs i-) que les cabales de la direction ruineraient la Compagnie, et que, pour bien régir cette affaire, il ne faudrait qu'un seul et bon commissaire, que M. de Montaran n'avait pour but que le bien, mais qull avait pris le faux côté en se livrant à l'homme de la Compagnie le plus borné (Dupleix veut ici parler du vieux Castanier). « Sans doute, ajoute-t-il, que la décrépitude lui « aura acquis des connaissances que la force de l"àge mûr n'a pu « lui donner. » D'ailleurs, les directeurs ne sont que des ignorants incapables de gérer une affaire J:. « Leurs divisions dérangent « toutes les affaires, et dans le vrai, ils sont peu capables d'en « gérer d'une certaine étendue (4). »
Nous verrons plus loin que ses opinions sur les hommes qui ont régi les affaires de Tlnde, Lenoir son ennemi, Dumas et Duvelaër, ses amis, sont des plus sévères. On peut donc dire, avec chance de ne pas se tromper beaucoup, que les directeurs travaillaient peu, que, sauf quelques-uns, ils ne présentaient aucune garantie de compétence, qu'ils n'avaient pas de responsabilité effective à cause du contrôle permanent du commissaire du roi, qu'ils n'avaient nul intérêt personnel à la prospérité de la Compagnie, qu'ils en avaient un très grand à plaire au commissaire, au ministre et aux gens bien en cour.
(Ij Fr , n. acq., 9151, 161. Dupleix à Lalande-Magon, 18 février 1754.
(2) Fr., n. acq., 9151, 24. Dupleix à Saint-Georges, 20 janvier 1753.
(3) Fr., n. acq., 9151, 38. Dupleix à son neveu. 15 février 1753.
(4) Fr., n. acq., 9151, 109. Dupleix à Choquet, 9 novembre 1753.
•iO DIPLEIX, ses PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
Dupleix a correspondu en particulier avec presque tous les directeurs. Il existe de lui des lettres adressées à Hardancourt, à Castanier, à Cavalier, à Sainlard ; il leur fait sans cesse des olTres de services, il est le mandataire de Castanier pour ses affaires commerciales; il reçoit leurs recommandations, il leur donne des nouvelles de leurs affaires ou de leurs amis, mais jamais ces lettres ne laissent supposer qu'il puisse être question avec ces directeurs d'autre chose que d'intérêts particuliers ou de récriminations assez mesquines contre leurs collègues. Jamais on ne les voit demander aucun renseignement sur les événements de l'Inde, jamais ils ne montrent le moindre désir de s'en instruire. Il paraît que la correspondance officielle leur suffisait, car, s'ils l'eussent voulu, ils eussent pu sans peine obtenir d'un homme qui dépendait d'eux et qui, d'ailleurs, désirait leur plaire, les renseignements qu'obtint, par exemple, M. de Montaran. Ce commissaire est le seul qui ait entretenu avec Dupleix une correspondance particulière où il marque le désir de s'instruire et sa préoccupation des intérêts de la Compagnie.
Il semble en définitive que la plupart des directeurs ont vu dans leurs charges soit un moyen de faire leur fortune commerciale, en se servant, comme de mandataires gratuits, des employés de la Compagnie (ainsi fit Castanier, par exemple), soit une retraite honorable ressemblant à une sinécure, mais dont l'éclat relatif permettait de se pousser à la cour ou dans les emplois.
D'ailleurs, bien qu'on ne puisse guère trouver, on le comprend^ dans les archives officielles, les preuves de malversations commises par les directeurs dans l'exercice de leurs fonctions, il est certain que tous ne les pratiquaient pas avec probité. II paraît que directeurs et commissaires du roi faisaient de la contrebande (•). Dupleix parait considérer comme une démarche parfaitement naturelle de faire afjir Pliitus dès qu'il s'agit d'obtenir quelque grâce, il recommande ce moyen à son frère pour lui-même, quoiqu'il écrive en même temps à d'autres que ces moyens ne sont pas de son fait. Il accuse formellement Dumas et La Bourdonnais d'avoir acheté leurs postes en faisant un présent de 30 à 40,000 livres au valet de chara-
(l, D'Argenson, Mémoires, 1740, t. III, p. 51 ; t. VIII, p. 13U.