CHAPITRE II
« combrement des entreponts. On a 23 volontaires par vaisseau à « 9 livres par mois; lo bons matelots à 15 livres ne coûteraient pas « plus et feraient de meilleure besogne. Ceux-là sont des gens « sans aveu. Notre capitaine d'armes est un vieux gentilhomme; « notre sergent d'armes est sourd et fou, ayant eu une attaque « d'apoplexie. Les équipages, d'ailleurs, sont mêlés d'invalides qui « ne font rien et qui mangent la Compagnie.
« Nos cordages sont trop gros et difficiles à manier; il faut * douze hommes pour une écoute ; les Hollandais les font plus « minces et moins chers. Les voiles sont de mauvaise qualité et « cousues à l'aiguille carrée dont le fil ne bouche pas le trou. « Le linge de table que la Compagnie a payé comme neuf s'est € trouvé en partant presque tout déchiré. Ce sont toutes vieilles « serviettes qui ont toutes sortes de marques. On y trouve même « des moitiés de chemise. »
« Nous avons trop d'officiers : plus il y en a, moins le service se f fait. Il ne faut pas de capitaine en second. Les Anglais ni les Hol- « landais n'en ont. Il faut quatre pilotes sans pilolins, un maitre « d'équipage, deux contremaîtres, deux bossemans, quatre quar- « tiers-mai très: il ne faut ni maitre de chaloupe ni de canons; les « quartiers-maîtres font ce service, deux canonniers suffisent, les « matelots servent le canon au besoin.
« Les Anglais ont seulement un capitaine et trois pilotes, les « Hollandais un capitaine, un écrivain et trois pilotes, dont le pre- « mier est maître d'équipage. »
Hébert se plaignait des officiers. Si la Yerrune, commandant l'escadre, est actif et bon pilote, le capitaine Delamare a été flibustier, en a gardé des manières peu polies, et Boisloré, garde de la marine, n'a jamais commandé. Celui-ci maltraite les officiers de son bord et leur dit des injures atroces. Les officiers se plaignent vainement au chef de l'escadre. Il rentre un soir tellement ivre qu'il faut le hisser à bord avec des cordes, et pendant qu'on le descend à sa chambre, il commande de hisser les huniers. II a retiré les clefs des soutes à l'écrivain, qui devrait les avoir. Un autre jour, il lève la canne sur lui. Delamare bat son équipage à coups de bâton et de pied. Le même et Boisloré font travailler leurs hommes à piler de la farine pour des vaisseaux espagnols qui leur
ont acheté leur pacotille à cette condition. Un jour, Boisloré tire l'épée, étant ivre, contre son lieutenant Brunet.
Ailleurs, Hébert raconte les négociations commerciales des capitaines qui vont de porte en porte vendre leurs propres marchandises comme des fripiers (i). Ils ont, dit-il, entre eux tous, officiers et officiers mariniers, 250,000 livres de pacotille, tandis que le chargement total de l'escadre est de 750,000 livres.
Ils vendent naturellement leur marchandise de préférence à celle de la Compagnie. « Voilà comment nous sommes servis, dit « Hébert, et vilipendés par les officiers du roi, lesquels, à les ent tendre parler, sont braves, courageux, savants, expérimentés en 0 tout. Il n'est pas de Français, à les entendre, plus polis, et vo- « lontiers ils réformeraient la langue française. »
Le commandant la Verrune refusa d'aller aux Indes, sous prétexte que les vaisseaux n'étaient pas en état. Seul, le capitaine du Saint-Louis, le moins bon navire de la (lotte, fit le voyage. La vraie raison des autres était qu'ils avaient gagné beaucoup d'argent. La Verrune avait même chargé sur le Saint-Louis, à l'insu du capitaine Delaraare, plus de trente tonneaux pesant de socs de charrue, fer et outils. La visite du directeur FoucheroUes n'avait pas plus décelé cela que le reste.
Il ne parait pas que le corps de la marine se soit fort amendé après 1720. La Bourdonnais, en 1745, se plaint que les ofliciers ne veulent pas se battre ni apprendre les signaux. Dupleix écrit à son ami Saint Georges, capitaine de la marine royale et souvent employé par la Compagnie (') : « Je sais d'où provient la perte fré- » quente des vaisseaux de la Compagnie. Son choix dans le corps t de la marine n'est pas plus scrupuleux que pour celui des autres « corps. La protection et l'ancienneté décident plus chez elle que « le mérite et la capacité. »
Nous savons que tous débutaient comme pilotins ou enseignes ad honores; quelques-uns même avaient servi comme simples matelots. Ils ne pouvaient donc avoir qu'une instruction pratique, laquelle ne s'accompagnait de notions théoriques sérieuses que
(1) Col. C« 68, 99, 102. Ilél.ert aux directeurs, 4 juillet 1707.
(2l Fr., n. acq., 9151, 44. Dupleix à Saint-Georges, 20 janvier 1753.