PREFACE. XI
choisies pour les besoins de la cause. Je ne m'en suis pas servi, voulant voiries pièces dans leur intégrité et les voir toutes.
Mon étude a donc été faite de première main. Outre le fonds Ariel et les lettres de Dupleix qui sont aux archives de Versailles, documents signalés plutôt qu'utilisés par T. Hamont ; outre le fonds de l'Inde aux archives du ministère des colonies, j'ai trouvé à la bibliothèque de l'Arsenal une partie de la correspondance de Dupleix de 1730 à 1740; une autre partie était cataloguée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. J'ai eu à ma disposition les papiers acquis par cette Bibliothèque après la mort de P. Margry, archiviste du ministère de la marine, lesquels forment un fonds considérable. On trouvera d'ailleurs plus loin la bibliographie complète des documents presque tous inédits que j'ai consultés (1).
Un travail continué pendant plusieurs années m'a fait considérer comme erronées les assertions rappelées tout à l'heure, qui traduisent l'opinion générale sur Dupleix. Je crois avoir au contraire démontré : 1" que la Compagnie n'avait pas les moyens de suivre une politique et n'en a jamais eu aucune; 2° que Dupleix, avant 1749, n'en eut pas plus qu'elle; 3° que l'entreprise qu'il a tentée alors, née des circonstances, ne devait pas avoir de lendemain et n'a été poussée qu'au hasard ; qu'il a agi au jour le jour et n'a pas eu de plan arrêté avant 17o3; 4° que, par suite, il a manqué des ressources nécessaires; et quant à ses chefs, ils n'ont pu apprécier à temps la valeur de projets tout à fait contraires à leurs traditions. Outre les preuves de ces conclusions générales, on trouvera dans celte'étude des éclaircissements sur bien des points que je devais toucher; on verra ce qu'il faut penser de Dumas et des vues politiques qu'on lui a supposées, des richesses de Dupleix et de ses dignités indiennes, de ses rapports avec la Bourdonnais avant 1746
(1) Je dois remercier M. Couard, archiviste du département de Seine-et-Oise, et M. Farges, chef du service des archives au ministère des affaires étrangères, du courtois accueil qu'ils ont bien voulu me faire. Je suis particulièrement reconnaissant à M. V. Tantet, chef du service des archives au ministère des colonies, de l'infatigable complaisance qu'il a mise à faciliter mes recherches dans ce dépôt jadis presque fermé, et dont il a su rendre l'accès facile aux travailleurs.
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et de l'importance réelle de leur querelle, du rôle attribué à M"* Dupleix et de la mission de Duvelaër à Londres.
On comprendra que, restreignant mon enquête à la genèse des plans de Oupleix et aux causes de sa disgrâce, j'aie laissé de côté Thisloire militaire, sauf à lirer des documents ce qui pouvait m'éclairer. On ne doit donc chercher ici ni récils de batailles ni descriptions pittoresques. Par la force des choses, mon récit est une réfutation perpétuelle, une contradiction à mes prédécesseurs, sans que j'aie cru devoir l'indiquer à chaque page; soutenant une thèse qui peut paraître hardie, il m'a semblé que je devais m'efforcer d'être surtout clair et précis et qu'on me saurait gré d'avoir évité tout procédé littéraire et recherché la simplicité. D'autres avant moi avaient fait tant de portraits peu ressemblants que, pouvant peut-être en tracer de plus vrais, j'ai préféré laisser au lecteur le soin de recomposer lui-même celui du héros, avec des traits nouveaux, s'il y a lieu.
Je ne m'excuserai pas d'avoir touché à ce Dupleix légendaire, sans vice et sans faiblesse, presque divin, qui se dressait dans nos récits traditionnels et dominait une des plus tristes parties de noire histoire, comme ces hautes ruines, vestiges d'empires disparus qui, restées debout dans des plaines maintenant désertes, semblent veiller sur des tombeaux. Si la foule, dans la mémoire qu'elle garde des personnages illustres, conserve surtout les traits par où ils se distinguent du commun, oublie les autres et se laisse volontiers éblouir par le prestige de leur gloire, l'historien, tout en demeurant sensible à la beauté d'actes extraordinaires, est obligé de réduire ces grandes figures à leur mesure exacte et de marquer dans leur œuvre qu'on croit presque surhumaine la part de leur humanité.