CHAPITRE VI
LA VIE DE DUPLEIX JL'SQU'a SA NOMINATION AU POSTE DE DIRECTEUR DE CHANDERNAGOR (1697-1731)
Après avoir décrit rorganisme de la Compagnie, les traditions administratives et la détresse financière, sans lesquelles on ne peut s'expliquer l'échec de Dupleix, il est temps d'en venir à ce grand homme lui-même, dont la vie n'est pas aussi bien connue qu'on est porté à le croire. Les biographes n'ont pas rapporté sur sa jeunesse d'autres renseignements que ceux qu'il donne lui-même en passant au début de son premier Mémoire contre la Compagnie.
Or, ils sont des plus brefs et parfois erronés. Ils ne donnent rien de précis avant l'année 1746, et nous montrerons que même après celte date ils se trompent souvent. Mais ce qu'il était, ce qu'il a fait aux Indes pendant vingt-cinq années, on n'en parle pas. Nous essaierons de jeter quelque lumière sur cette partie de sa vie. On comprendra mieux le politique en connaissant fhomme et le marchand.
Dupleix a été baptisé à Landrecies le l^"" janvier 1697. Son père s'appelait François Dupleix et sa mère Anne-Louise de Massac. Il reçut les prénoms de Joseph-François : son parrain était M F.-J. Salninet, représentant M. Joseph le Gendre d'Arminix ; sa marraine, dame Claude-Jeanne de Massac, probablement sa grand"mère ' .
Son père, qui résidait alors à Landrecies, se trouva, par les hasards de sa carrière administrative, conduit en Bretagne quelques années après. Il paraît que Dupleix fit ses études à Quimper. Il y habitait chez une dame de la Rochecery de Koujoux, qu'il
(1) Acte de baptême de Dupleix. Arch. col., dossier de Dupleix.
appelait sa maman ; elle le nommait son fils Joson ; elle lui rappela ces souvenirs de jeunesse en lui demandant un secours quand il fut devenu gouverneur des Indes et célèbre (i). C'est sans doute pendant ce séjour en Bretagne que M. Dupleix maria sa fille Anne au sieur Desnos de Kerjean, commissaire de la marine : « malheureuse alliance, dit Dupleix, que nos père et mère firent avec tant de vivacité et de précipitation ('). » Outre cette sœur, il avait un frère aîné, pour lequel il conserva toujours une vive amitié. La famille était probablement originaire de Ciiâtellerault, si l'on en croit une pièce du dossier de Dupleix. En tout cas, ils avaient des parents de leur nom à Condom (3). Son père fut, en 1721, fermier de la ferme du tabac pour en rendre compte à la Compagnie des Indes. Il n'était donc ni fermier général ni directeur de la Compagnie, comme on la dit. Il présenta en 1729 son fils aîné pour lui succéder. Mais la Compagnie ayant remis le bail du tabac aux fermiers généraux, Dupleix de Bacquencourt se trouva fermier général et en possession, comme le lui écrivait son frère, de placer tous ces fâcheux de collatéraux. « Je t'aiderai, ajoutait-il, à les nourrir, vêtir et établir, quand j'aurai gagné quelques centaines de mille livres (*), » Il semble en efl'et que les familles de Massac, de Montaull (â), alliées aux Dupleix, fussent pauvres. Les deux frères prêtèrent leur appui à leurs cousins avec un réel dévouement.
Nous savons par Dupleix lui-même e qu'il étudia les mathématiques, qu'il les aimait et que ces connaissances lui servirent à l'époque du siège de Pondichéry ; mais sa correspondance ne fait aucune allusion précise à son éducation littéraire ou scientifique. On n'y trouve aucune citation latine ou française, aucun nom d'auteur ni d'ouvrages classiques. Il ne savait pas l'anglais et ne l'apprit pas même à Chandernagor, quoiqu'il eût alors des relations
(1) Fr., n. acq., 9150, 110. M'"" de Roujoux à Dupleix. Rennes, 20 janvier
(2) Fr., 8980, 56. Dupleix à son frère. Chandernagor, 23 novembre 1737. Il traite son beau-frère de coquin. 11 y avait eu contre celui-ci une condamnation prononcée en 1728 ou 1729 et qui parait avoir nui au crédit de la famille.
(3) Fr., 8980, 56. Dupleix à son frère. Chandernagor, 23 novembre 1737.
(4) Id.
(5) Lieutenant de roi à Avesnes, oncle de Dupleix.
(6) Mémoire du sieur Dupleix contre la Compagnie des Indes, au début.