CHAPITRE VII. 12b
peine arrivé et où il savait qu'on gagnait vite du bien. Ses idées même en matière commerciale n'avaient donc rien d'arrêté et cédaient le pas au désir un peu prématuré d'être gouverneur de Pondichéry. Il regrettait certainement cette résidence et les amis qu'il y avait laissés. Il y avait conservé un jardin dont il était fort entêté, et comme il comptait y retourner quelque jour, il recommandait à ses amis de pousser leurs promenades jusque-là pour y avoir un peu l'œil sur les jardiniers (•). Il se plaignait d'être volé et pillé par ses domestiques, étant incapable de conduire son ménage, et demandait à son frère de lui envoyer sa cousine Fanchon, qui lui serait pour cela d'une grande utilité (2). Pourtant il le priait de ne plus lui chercher une femme comme il le lui avait demandé l'année d'avant (en janvier 1731). Il voyait trop de risques pour faire venir au Bengale une jeune fille : t Et d'ailleurs l'envie de « me marier est un peu ralentie. Cependant, ajoutait-il, si elle venait « cette année, il faudrait l'épouser (3). >
Il se plaignait aussi aux directeurs de la Compagnie de n'avoir que quatre mille livres de traitement, quoique le comptoir fût * le plus considérable de l'Inde, le centre du commerce. » Il lui était impossible de vivre avec ces appointements. Les différences que la Compagnie faisait entre le gouverneur de Pondichéry et celui de Chandernagor étaient injustifiées. La présence de dix à douze vaisseaux pendant six mois et le voisinage des étrangers causait à Bengale de grands frais de réception. Enfin, le gouverneur de Pondichéry avait le droit d'envoyer en France pour 1,000 pagodes de marchandises par an, et Dupleix disait qu'il abandonnerait bien ses appointements pour une pareille condition W. Bien qu'il fût venu à Bengale par point d'honneur et qu'il souhaitât d'en être tiré incessamment (â), il n'en cherchait pas moins à rendre sa position tolérable en faisant venir des amis et à tirer parti des facilités de fortune qu'offrait le pays. Il avait formé le projet d'attirer au Bengale
(1) Fr., 8979, 16. Chandernagor, 11 décembre 1731. Dupleix à M. de Lollière.
(2) Nous ne savons qui est cette cousine Fanchon.
(3) Il semble que les démarches de Dupleix auprès de son frère infirment les insinuations qu'on a faites sur ses relations avec M™' Vincens. Fr., 8979, 20. Dupleix à son frère, 10 janvier 1732.
(4) Fr., 8979, 21. Aux directeurs. Chandernagor, 18 janvier 1732.
(5) Ibid., 25. Dupleix à M. de la Garde. Chandernagor, 14 janvier 1732.
son ami Vincens et la nombreuse famille de M"° Albert. Comme il ne pouvait suffire à tout le travail,, quelque bonne volonté qu'il eût, il recommandait Vincens au directeur Hardancourt, qui le protégeait lui-même, comme un employé vigilant, actif, versé dans les comptes et n'ayant aucun avancement à espérer de M. Lenoir. Il serait,, disait-il, charmé d'avoir un pareil second (i). Il conseillait à Vincens lui-même de songer à faire sa fortune, de profiter de la protection qu'il lui offrait pour venir commercer au Bengale et se mettre en état de se passer de la Compagnie. Mais Vincens hésitait à donner sa démission d'employé pour courir cette chance; il avait une famille nombreuse et celle de sa belle-mère à soutenir, il craignait d'embarrasser son ami. Un moment la résolution en parut prise, et Dupleix lui écrivit joyeusement C^) : « Je vous avoue que < le parti de venir me voir m'a fait un plaisir aussi sensible que i j'en ai ressenti de ma vie. Vous me dites en même temps que « toute la famille voudrait faire la même chose. Elle n'a qu'à ve- « nir, je ne me démentirai jamais à son égard. Ne croyez donc pas « m'embarrasser.... J'en écris à M™* Albert. Elle peut venir en « toute sûreté, et ses filles trouveront mieux à s'établir. J'attendrai t avec impatience votre réponse à tous pour vous apprêter des » appartements. Je fais déjà travailler à plusieurs cadres de lit, f afin qu'en arrivant vous ne soyez pas obligés d'aller quêter des e lits chez personne. Je ne sais comment ma commère Jeanne s'ac- « commodera de tout cela et si elle voudra vous suivre. La mer t est un obstacle (jui me fait craindre sa préférence pour Pondi- « chéry. »
Les craintes de Dupleix étaient assez fondées; Vincens revint sur sa décision, malgré les instances de son ami, qui le suppliait de quitter le service /^owr faire tort à l'archevêque (3). Il préférait à ce moment mener, comme dit Dupleix, la vie d'un malheureux, et refusa même d'aller en Chine comme subrécargue, à bord d'un bâtiment oîi Dupleix avait un intérêt W. Enfin, ayant fait à son ami le
(1) Fr., 8979, 23. Dupleix à Hardancourt. Chandernagor, 14 janvier 1732.
(2) Fr., 8979, 35. Dupleix à Vincens. Chandernagor, 8 avril 1732.
(3) Lenoir.
(4) Fr., 8979, 37, 39, 40, 41. Dupleix à Vincens. Lettres d'avril, mai, juin