CHAPITRE VII
Ainsi, vers la fin de 1738, Dupleix demandait à la Compagnie de lai faire avoir des lettres de noblesse et, quel que fût le succès de sa démarche, il se préparait à revenir en Europe quand il aurait liquidé ses affaires. Le mauvais succès de son commerce, dans les deux dernières années, le retardait: mais sa détermination était arrêtée. Il parlait à ses amis de son prochain départ comme d'une chose résolue. Sa carrière pouvait donc se terminer en 1740 après fortune faite dans l'Inde et l'obtention de lettres de noblesse, à peu près comme se termina celle de Dumas.
Mais des malheurs commerciaux allaient reculer ce départ projeté depuis si longtemps et le maintenir en ces contrées où l'attendaient encore tant de traverses et tant de gloire. L'année 1739 fut une année de désastres. A la fin de 1738, rien n'était revenu de Bassora. Le sieur de la Gatinais,, parti avec le Petit-Heureux pour Mozambique afin de relever la cargaison et les produits de la Na'iade condamnée, n'était pas revenu, non plus que le vaisseau de Malacca. Dupleix attendait encore pour mars 1739 le vaisseau de Manille. Il put faire partir trois vaisseaux dans le courant de janvier ; mais il avait 60,000 roupies immobilisées dans l'affaire de Mozambique''!, ; il avait été volé par trois négociants anglais qui lui avaient vendu quatre-vingt-sept caisses d'opium dont le poids était faux et la qualité inférieure, de sorte qu'il y perdit 18,000 roupies. Manquant d'argent, il ne savait comment se tirer de ses engagements. Le vaisseau l'Heureux avait apporté de Surate pour 60,000 roupies de traites et Dupleix, après avoir craint de ne pouvoir les payer, ne s'était tiré d'affaire qu'à grand'peine et après bien de l'inquiétude ■';. En mars 17.39 un grand malheur arriva : la flottille de Patna fit naufrage dans le Gange. Il y perdit beaucoup et dut écrire à Groiselle, chef de Patna, de faire patienter les créanciers; car il était dans l'impossibilité de les payer avant l'arrivée de ses vaisseaux. Il était même fort embarrassé pour la dépense journalière de Chandernagor(3i.
Enfin le vaisseau la Concorde arriva de Malacca : « On ne pouvait
(1) Fr., 8982, 19 Dupleix à Dumas, 17 janvier 1739. 11 dit ;i la Compagnie 7,000 à 8,000.
(2) Ibid.
(3) Fr., 8982, 57. Dupleix à Groiselle, 3 a^-ril 1739.
166 Dl'PLEIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
i pas, dit Dupleix, faire un plus mauvais voyage: le subiécargue « était la plus grande bêle qui fût au monde. » La guerre que Nader- Chah faisait dans l'Inde paralysait les ventes au Bengale. A Dumas qui se plaignait qu'on ne lui eût point vendu une cargaison de poivre qu'il y avait envoyée, Dupleix répondait que lui-même avait encore pour ioO,000 roupies de coton en magasin, depuis juin 1738. Il n'y avait que La Bourdonnais qui fût heureux : 1,100 piastres de cauris vendus au Bengale par Dupleix avaient donné 14,143 roupies. Aussi, sur ce beau bénéfice, Dupleix avait pris une commission de 5 %; car il en voulait à La Bourdonnais d'exploiter ce commerce de cauris de Mozambique dont la découverte lui appartenait et dont il n'avait encore rien tiré. Parmi ces déboires, Dupleix poussait une entreprise nouvelle qu'il avait annoncée à M. Orry, mais qu'il gardait secrète pour tout le monde dans l'Inde. Il s'agissait de l'Assam. « Le pays, disait-il, est grand et vaste, touchant du côté de l'est à la Chine, ayant au sud les royaumes d'Arracan, d'Acca et de Siam, confinant au nord au Grand et Petit-Thibet, à l'ouest au Bengale. On y trouve beaucoup d'or, d'opium et de poivre (':. » L'affaire était montée par Dupleix, d'accord avec le directeur hollandais Sichterman et le sieur Eliot, de Calcutta, qui paraît en avoir été l'initiateur. Les chefs de l'expédition, un employé de la Compagnie anglaise nommé Mill et un Hollandais, nommé Goodingt, étaient à Assam en février 1739. Mill revint au Bengale et emporta 80,000 1. de marchandises, surtout des bijoux, des diamants et des topazes. Il devait avoir le tiers du bénéfice de l'entreprise, et Goodingt 13 % de ce tiers. Dupleix demandait à ces agents de lui envoyer des curiosités, des dents d'éléphant, des cornes de rhinocéros. Il avait établi des relais de palimars (messagers à piedj, pour avoir des nouvelles. Il envoyait un cheval pour être présenté au roi d'Assam. Les convois se faisaient partie par eau, par Cassimbazar et Dacca, partie par terre. Il avait chargé Goodingt et son compagnon Mathews de demander au roi une permission pour la nation française de trafiquer dans le pays, ce qui déplaisait à l'Anglais Mill. Mais des difficultés se produisirent. Les bateaux furent arrêtés sur le fieuve par les Maures, il fallut payer
(1) Fr., 8981, 56. Dupleix à Orry, 5 janvier 1739.
CHAI'ITRE VII. 167
pour passer; l'Assam était pauvre et Goodingt écrivait que Mili apportait trop de marchandises pour le pays.
Dupleix n'avait pas beaucoup de confiance dans la réussite : « je suis comme saint Thomas, » écrivait-il à Eliot.
On n'eut de nouvelles de Mill et de ses compagnons qu'en novembre 1739, et les intéressés étaient dans une terrible inquiétude. Puis quatre mois passèrent encore sans nouvelles; de mauvais bruits couraient sur la mission et les inquiétudes se renouvelèrent. Enfin, en mars 1740, des lettres de Mathews apprirent à Dupleix que tous étaient vivants et en bonne santé, mais le commerce n'avait pas réussi. Il n'en fut pas surpris; il n'avait pas cru aux merveilles qu'on débitait sur ce pays. L'affaire fut abandonnée (•). Dans les conjonctures oîi se trouvait Dupleix, l'incident, au moins, montre un esprit d'entreprise que rien ne décourageait, et certes, à cette époque, il eût été excusable de perdre confiance et de désespérer de l'avenir. Un des vaisseaux d'Europe, le Philibert, n'ayant pu toucher à Pondichéry à cause des vents d'ouest, gagna le Gange; mais n'ayant trouvé à Balassor qu'un bot anglais, il se fit piloter par lui et périt avec les 1,200,000 roupies qu'il portait (-). Peu après ce malheur, un certain nombre d'employés, Guillaudeu le jeune, Barthélémy, Weymarc, teneur de livres, et Ravet, répandirent le bruit que Dupleix s'était approprié le reliquat des fonds venus de France en 1738, avec la complicité des sieurs Renault et Saint-Paul, gardes-magasins. Il s'agissait d'une somme de 8i,000 roupies que le bilan, dressé au départ des vaisseaux, faisait ressortir par erreur comme excédent liquide. Le bruit prenait assez de consistance pour qu'on en écrivît à Pondichéry et à Cassimbazar.
Dupleix, irrité, réunit tous les employés à la loge, reprit devant eux le bilan article par article et démontra, la plume à la main, les erreurs faites par ses calomniateurs. Une délibération le constata, qu'ils furent obligés de signer. Entre temps, Dupleix avait fait remarquer que le bilan était taché de vin en plusieurs endroits, ayant été porté et examiné, portes fermées et le verre en main, soit chez
(1) Sur cette affaire d'Assam, Fr., 8982, 66, 74, 75, 92, 107, 136, 143, 242. Correspondance de Dupleix avec ses agents en Assam, du 11 mai 1739 au 8 mars
(2) Fr., 8982. Dupleix à Mill, S^juillet 1739.
Guillaudeu, soit chez le cabaretier Lafonde. Dupleix, en racontant l'aflfaire à la Compagnie, lui demanda justice de cette calomnie, déclarant que « si elle en conservait les crapuleux auteurs à son « service, lui-même n'y pourrait demeurer (*). » La Compagnie en révoqua trois.
Ses affaires personnelles allaient de plus en plus mal. Son frère sollicitait depuis longtemps pour lui le cordon de Saint-Lazare et, dans une conversation avec le contrôleur général, avait cru, comme dit Dupleix, en voir une faible lueur. Mais celui-ci doutait de la réussite, ocar je crains, lui écrivait-il, qu'on ne t'oppose l'affaire du coquin, laquelle jusqu'à présent a mis obstacle à ce que tu as entrepris pour moi. Je remarque avec chagrin qu'elle t'a toujours été jetée au nez lorsqu'il a été question de moi ; elle m'a fait plus de tort qu'à tout le reste de la famille (2). » Sa demande fut en effet repoussée, une lettre postérieure nous l'apprend '•'). Les échecs commerciaux lui furent encore plus sensibles, car l'année 17S9 le ruina presque complètement.
Il avait appris, vers la mi-juin 1739, que le vaisseau le Balocopal, venant de Manille, et richement chargé, avait quitté Madras le o juin; il l'attendait très prochainement. Il attendait aussi de Mozambique le Petit-Heureux, capitaine La Gatinais, qui rapportait plus de 60,000 roupies (4). Le 5 août, l'on n'en avait pas de nouvelles et Dupleix était d'autant plus inquiet qu'aux bouches du Gange un coup de vent avait fait périr six vaisseaux anglais. Il espéi-ait encore que les siens avaient été jetés vers la côtedePégou. Mais s'ils avaient péri, la perte devait être pour lui considérable, car il avait de très gros fonds sur le vaisseau de Manille. « Cette
(1) Fr., 8982, 101. Dupleix à Dumas, 2 août 1739. lljid., 208. Dupleix aux directeurs, 14 janvier 1740.
(2) Ibid., 103. Dupleix à son frère, 5 août 1739. Il s'agit d'une condamnation encourue en 1729 par son beau-frère Jacques Desnos de Kerjean, commissaire de la marine. Nous n'en avons pas trouvé le texte ni la cause ; mais elle est attestée par une lettre de Dupleix le père et par plusieurs passages de la correspondance de Dupleix, notamment dans une négociation tentée auprès des Dupleix de Condom par Bacquencourt, très probablement pour marier son frère ; cette affaire lui avait déjà été objectée, ce qui explique le mot de Dupleix.
(3) Fr., 8982, 142. Dupleix à son frère, 12 novembre 1739.
(4) Fr.,8982. Dupleix à xMill., 11 juin 1739.