CHAPITRE VII
» meilleur marché et de plus belle qualité; c'est encore à moi « qu'elle doit une plus grande diminution sur le salpêtre^ qui est « une des bonnes suites du comptoir de Patna. C'est sous ma régie « que les plus fortes et les plus belles cargaisons ont été faites. « C'est encore à moi que la Compagnie a l'obligation de l'idée de < faire fabriquer ses matières en roupies arcattes et d'avoir su « donner cours à ces mêmes roupies. Je rougis en vérité de vous « rappeler, Messieurs, tout ce que j'ai fait, ma modestie ne peut « s'accommoder de ce récit, mais je ne pouvais me le refuser après « l'oubli qu'il semble qu'on fait de moi en France. N'est-ce pas, « Messieurs, me donner à entendre que l'on n'est pas content de « mes services, que de ne m'avoir pas traité comme M. Dumas (i)? » Voilà donc enfin le motif de ce long panégyrique personnel I Dumas étant encore jeune et devant conserver longtemps, selon toute apparence, le poste de gouverneur général, il demandait sans délai les mêmes distinctions que lui, n'estimant pas possible qu'on pût les lui refuser. Il croyait les mériter et ne les mériterait jamais mieux, car il ne lui resterait rien à faire à Pondichéry après Lenoir et Dumas : « Quand même je serais à Pondichéry, dit-il, je « me trouverais trop heureux de soutenir les choses sur le pied « oîi ils les ont mises. Tout y est réglé, tout y est fait, je ne vois « plus d'avantage considérable à y procurer à la Compagnie. j>
Il est évident qu'il n'avait pas, à cette époque, la moindre idée de ce qu'il y ferait plus tard. Il concluait de tout cela qu'il fallait le récompenser tout de suite. « Je ne prétends pas à trouvera redire « aux grâces que M. Dumas vient de recevoir : elles sont fondées « sur les services qu'il a rendus. Ne puis-je pas, sans tropde pré- « somption, dire que les miens ne cèdent pas aux siens, l'emportent « même? » Et, entraîné par la passion, il ajoutait avec une exagération d'expressions dont il est coutumier : « La récompense ne « peut être reculée sans me déshonorer.... Ajoutez, s'il vous plaît, « que né d'une famille qui de temps immémorial s'est soutenue avec « honneur, fils et frère de directeurs, j'avais plus de droits d'y aspi- « rer que tout autre (-). »
(1) Fr., 8981, 20. Dupleix à la Compagnie, 25 novembre 1738.
(2) Ibid. Dupleix à la Compagnie, 25 novembre 1738.
16i DLPLEIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
Quels pouvaient être les sentiments des directeurs et du contrôleur général en recevant de pareilles sommations ? Quels que fussent les mérites réels de Dupleix et ses services, ils ne lui donnaient pas le droit d'exiger la même récompense que Dumas, son supérieur, sous le prétexte que Dumas n'avait rien fait de plus que lui. Le ton même de la supplique, l'infatuation presque naïve qu'elle traduit, ne pouvaient que confirmer le ministre et les directeurs dans cette idée où ils devaient être que Dupleix était aussi ambitieux et passionné, aussi inquiet et jaloux qu'il était actif et intelligent. Quand on a suivi pas à pas son travail depuis son arrivée à Chandernagor, on doit bien se dire que c'était surtout pour lui qu'il travaillait et que si la Compagnie bénéficiait de son activité et des relations qu'il s'était faites, c'était en seconde ligne seulement. Il y avait bien du vrai dans cette assertion de quelques envieux, que c'était surtout pour son propre commerce qu'il avait rétabli le comptoir de Patna.
Il se résolut alors à ne retourner en France qu'après avoir obtenu une réponse aux demandes qu'il venait de faire. Si on lui répondait par un refus, il prendrait son congé ; si on lui accordait la noblesse et la croix de Saint-Michel, il prétexterait, pour partir, le mauvais air de Bengale et l'état de sa santé. En attendant il allait travaillera ramasser ses fonds, liquider ses affaires pour être en état de prendre un parti : « Il est convenable que je n'oublie pas les « trois quarts de mon bien. Les procureurs que nous chargeons « de nos affaires ne les terminent jamais aussi bien que nous- « mêmes. Les mauvais voyages de l'Inde depuis deux ans m'occa- « sionnent la bien dure nécessité de reculer mon départ. Je serais « forcé de rester ici malgré moi un an si la Compagnie prenait le « parti de me remercier. Je n'ai jamais été si embarrassé. J'ai plus « de 400,000 roupies dehors (0. Le défaut d'une somme aussi con- « sidérable m'oblige à des emprunts dont je paie des intérêts « exorbitants qui m'emportent tout le bénéfice que je puis faire. « Enfin, mon cher ami, ma situation n'est point gracieuse. >
(1) Voilà le chiffre probable de ce que Dupleix avait gagné, en admettant que jes 400,000 roupies dont il parle soient à lui et non empruntées. Ajoutons les 250,000 livres ou environ qu'il a lait passer en France. Cela fait 1,250,000 1. en 1739.