CHAPITRE VII
écrivains, qui ont parlé de sa fortune à Ciiandernagor, parlent de plusieurs millions, ils énoncent une opinion contredite par les chiffres mêmes et par tous les renseignements que fournit la correspondance de Dupleix.
Un homme qui commence, comme nous l'avons vu, avec des fonds assez modiques et empruntés à gros intérêts, qui partage avec des associés les bénéfices aussi bien que les risques, qui d'ailleurs vit largement, peut-être fastueusement, ne peut pas en trois ans (1732-1735) faire une bien grosse fortune. En effet, le vaisseau de Djeddah, perdu la troisième année, portait oOO, 000 roupies, mais Dupleix n'en a qu'une partie (0. Ce coup l'accable, dit-il, et c'est évidemment parce qu'il n'a pas beaucoup d'avance et que presque toute sa fortune est là. La nécessité oîi il est d'emprunter, en 1738, pour payer ses traites, lorsque ses marchandises ne se vendent pas assez vite, prouve qu'il a tout risqué sur mer. A cette date, 2o0,000 livres en France sont à lui nettes de toute charge, mais les 80,000 de Bassora, les 200,000 roupies de marchandises invendues au Bengale, qui semblent constituer son avoir, étaient-elles à lui seul et nettes de charges? pouvons-nous dire que nous avons là le chiffre de sa fortune? C'est possible, mais il est possible également qu'il y eût des intéressés dans ces sommes, et qu'il en dût une parlie; cela est même probable, puisque la perte des sommes engagées à Mozambique et sur le vaisseau de Manille paraît l'avoir ruiné complètement.
Disons donc, et ce sera la conclusion de cet exposé, que Dupleix a épargné peu au Bengale, que son travail a été rendu presque infructueux par la mauvaise fortune, qu'enfin il n'a pu revenir à Pondichéry en 1741 qu'avec des ressources personnelles assez modestes. Il se vante dans ses mémoires d'avoir eu alors une fortune capable d'entretenir au besoin la colonie et d'en assurer la défense, mais il parle ainsi en 17o6 pour justifier ses réclamations pécuniaires qu'il ne voulait pas expliquer autrement.
Or, précisément au moment où Dupleix, presque ruiné, se voyait forcé de demeurer dans l'Inde, le départ inespéré de Dumas offrit à
(1) Vincens en a aussi beaucoup perdu, mais c'était à la grosse. D'autres personnes de la colonie y sont aussi intéressées.
son ambition la satisfaction qu'il désirait tant. Dumas, dans le courant de septembre 1739, pria en effet Dupleix de ne pas Tintéresser dans les expéditions de 1740, et de lui réunir les fonds qu'il pouvait avoir au Bengale. Dupleix en conclut assez justement que Dumas avait l'intention de se retirer. Naturellement, il supposa d'abord que le successeur désigné était La Bourdonnais, qui avait, disait-on, envoyé son frère en France pour demander le poste (0. Cela ne devait pas lui être difficile; « il avait la protection de « Fulvy, qui le couvrait contre vents et marées, et l'on était dans t le siècle des choses surprenantes (2), » Dupleix alTectait de le voir déjà gouverneur.
Quant à la retraite de Dumas, on disait qu'il était persécuté par sa femme (3), qui s'ennuyait dans son pays natal, où l'on n'est jamais prophète. Pourtant il ne fit connaître nettement son dessein à Dupleix que dans les premiers mois de 1740. Celui-ci écrivait alors à son frère : « Dumas m'apprend qu'il a demandé son congé en jant vier 1739; il recevra la réponse cette année 11 compte parce qu'il « me marque que ce sera moi qui le relèverai. Si la chose arrive, • il la faudra recevoir : mais, en vérité, je ne le souhaite pas, et « au titre près, je suis bien mieux ici. Ceci estnion enfant, je l'ai t formé, je l'ai fait ce qu'il est, et là tout est fait, il n'est point t possible d'en faire davantage, à moins de tromper la Gompa- « gnie (M. »
C'est dans ces sentiments que Dupleix attendait sa nomination. On voit combien peu d'enthousiasme il montrait, quoiqu'il dût être llatlé au fond d'obtenir ce qu'il avait si vivement désiré cinq ans plus tôt. Cependant nous ne devons pas suspecter la sincérité du sentiment qu'il exprime à son frère : il avait sa fortune à refaire et préférait naturellement Bengale, plus favorable au commerce.
Il est superllu sans doute de répéter ici que nul plan politique ne pouvait, à cette époque, hanter l'esprit de Dupleix. Nous n'avons pas trouvé de trace jusqu'à présent des vues qu'on lui prête
(1) Fr., 8982, 128. Dupleix à Dumas, 1'' octobre 1739. Ibid., 155. Dupleix au P. Thomas, 5 décembre 1739. Ibid., 157. Dupleix à Pilavoine, 5 décembre 1739.
(2) Fr., 8982, 161 A Duiaurens, 5 décembre 17.39.
(3) Gertrude Wanzyll, fille du gouverneur hollandais de Porto-Novo. {4j Fr , 8982, 244. Dupleix à son frère, le 11 mars 1740.