‹ DupleixChapitre 93 sur 189 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

coinplaisamment. Nous avons suivi sa vie presque jour par jour, et jamais rien qui justifie la légende ne nous est apparu. Dupleix n'a jamais pensé à faire la moindre conquête. Comment l'aurait-il pu ? Avec une loge non fortifiée, une garnison de deux compagnies blanches et sans argent, il n'aurait pu sans folie tenter quoi que ce fût. Une seule fois, à Bengale, Dupleix toucha à la politique. C'est à la fin de son séjour que se passa cet épisode tout à fait caractéristique de son état d'esprit sur cette matière à cette époque.

Il y avait à Delhi un certain de Volton, déserteur de la garnison de Pondichéry, qui, ayant guéri le Grand Mogol de quelque maladie, était devenu son médecin. Il était rentré en relation avec ceux de sa nation, très probablement pour s'assurer sa grâce, et il mettait son influence au service du gouverneur. Il offrit à Dupleix, par l'intermédiaire de Groiselle, chef à Patna, des concessions de terre, le titre de cinq azaris (i) et un serpeau ("').

Dupleix consulta, dit-il, quelques personnes au fait, qui prétendirent que rien ne pouvait être plus avantageux pour la Compagnie, mais qu'il ne fallait pas se charger de ce qu'on appelle jaguir, qui sont des terres attachées au titre de mansebdar. « Il ne faut à la « Compagnie que le titre simple, avec toiis les honneurs qui y sont « attachés et toutes les marques. Il faut aussi que le sieur de Vol- « ton ait attention de faire mettre dans ce firman que les chefs de « Pondichéry et de Bengale, représentant la Compagnie, auront le « droit, quand bon leur semblera, de faire marcher devant eux « toutes les marques de cette dignité. Le titre doit être à perpé- « tuité au nom de la Compagnie représentée par ses chefs à Pondi- « chéry et ici. Mais si l'argent qu'il faudrait dépenser montait à « une somme considérable, il vaudrait mieux s'en passer (3). »

Ainsi Dupleix reçut à Bengale la proposition d'un titre maure et d'un jaguir ou concession de terre. C'est précisément ce qu'il obtint en 1750 de Mousafer-Sing et ce qu'il vanta alors à la Compagnie comme un avantage politique de première importance. On voit

(1) Commandant ou mansebdar de 5,000 chevaux, titre honoritique des Mogols. Fr., 8982, 115. Dupleix à Groiselle, 31 août 1739.

(2) Présent consistant en un costume de seigneur indigène ordinairement de grande valeur.

(3) Fr., 8982, 115. Dupleix à Groiselle, 31 août 1739.

qu'en 1739, alors que la fortune lui offrait ce qu'elle lui fit payer plus tard, ses idées sur les avantages qui doivent en provenir sont des plus vagues et incertaines. Il ne sait ce dont il s'agit, il consulte et, après avoir consulté, il refuse le jaguir, c'est-à-dire les terres, la richesse, la puissance, pour n'accepter que le titre. Et pourquoi Taccepte-t-il? Est-ce dans une intention de conquête ou d'intervention dans les affaires maures? Pouvons-nous voir là l'éclair naissant qui illumine cet esprit et lui révèle une politique? Pas le moins du monde : Dupleix raisonne en 1739 comme la Compagnie raisonnera plus tard. De Volton disait qu'il faudrait payer le firman et indiquait la somme. Dupleix alors s'écrie qu'il était fou, s'il croyait la Compagnie disposée à dépenser une grosse somme pour un cinq azaris, un simple titre qui ne ferait que la constituer en dépenses pour l'avenir.

Il transmit la nouvelle de cette négociation à Dumas ('^ pour lui demander ses ordres. Il exposait l'affaire et ajoutait qu'il avait fait répondre par Groiselle de ne s'engager dans aucune dépense : t II est cependant certain, ajoutait-il, que si la Compagnie pouvait t avoir le titre de cinq azaris, il nous éviterait, surtout à Bent gale, bien des avanies, et que c'est la plus grande marque de « distinction et de protection du Mogol et qui, dans bien des cas, € retiendrait l'avidité du misérable gouvernement auquel nous t avons affaire. Il ne s'agit point d'avoir ni les charges ni les émof luments, il ne faut absolument que le titre et le droit de jouir t de tous les privilèges qui y sont attachés. La Compagnie et la t nation seraient bien plus respectées qu'elles ne le sont dans le « pays.... » Ainsi, Dupleix ne voit dans cette proposition qu'une occasion d'acquérir un titre qui assure à la Compagnie une certaine tranquillité, il l'envisage comme une sauvegarde et non comme une première conquête, il n'a pas un mot sur les conséquences politiques d'une telle concession. C'est qu'il n'a pas et n'a jamais eu les vues qu'on lui a prêtées. Il n'est encore qu'un marchand. Il méprise les agents hindous et leurs princes ; mais il n'a pas pénétré leur faiblesse. Le voir discuter avec un tel calme, une telle froideur, et rejeter pour une question d'argent une proposition qui

(1) Fr., 8982, 202. Dupleix à Dumas, 1739.

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