‹ Dupleix: ses plans politiques; sa disgraceChapitre 35 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

• Golard est an coquin que la Compagnie aurait dû exclure à la c mort de Dumas. Moreaux, atrabilaire et fripon, ne sait que peu c de chose de l'Inde. Courtin a de la naissance, mais nulles conc naissances et nul talent. Boyelleau, d'une famille pauvre, que • Godeheu croit honnête et dont Dumas fait un grand homme, a su c faire ses affaires et est fort à son aise, mais ses connaissances de c l'Inde ne s'étendent pas fort loin. »

En somme, si Ton excepte Law l'aîné et l'Irlandais Friell, Dupleix ne trouvait parmi les conseillers de l'Inde que des gens médiocres ou pires encore, c Le défaut général des employés, dit-il, est de s'atta- « cher à leur intérêt particulier. Les talents pour occuper les prec miers postes comme il faut ne sont point communs dans l'Inde. »

Parmi les sous-marchands et les commis, à part Delarche, c qui est sage, fort rangé, sait la langue persane, et qui, sans la vanité, vice ordinaire de l'enfant de l'Inde, serait un employé sans défaut, » la plupart sont notés comme paresseux, bornés ou malhonnêtes. De H. du Bausset, qui fut plus tard son procureur après son départ, Dupleix écrit, en 1750 : « Tout le monde dit de lui qu'il est très c propre à être fait conseiller. Je crois que vous comprenez ce que c cela veut dire 0). A dire vrai, il ne fait qu'un pensionnaire de la t Compagnie. Je l'occupe à prendre soin des limites et des cocot tiers (2). » On voit quelle était la faible valeur de ce personnel en 1750, à l'époque la plus brillante de la Compagnie, et quels tristes auxiliaires Dupleix put avoir pour l'exécution de ses plans.

Tous ces employés étaient sans autre fortune que celle qu'ils avaient pu gagner dans le commerce particulier ; leurs appointements leur permettaient à peine de vivre et les malversations paraissent être passées en coutume. La prise de Madras fut l'occasion d'un vaste pillage; presque tous ceux qui y avaient séjourné y avaient fait leur main, au dire de Dupleix, et méritaient la lettre rouge. Mais en dehors de cette occasion exceptionnelle, les employés avaient l'habitude de contracter les marchés de la Compagnie en leur propre nom. C'était un abus courant et les coupables ne croyaient pas commettre de faute en lui repassant avec bénéfice les

(1) On disait dans l'Inde que le poste de conseiller était un poste de chanoine.

(2) Col. C» 15. État des employés de l'Inde.

marchandises qu'ils faisaient fabriquer avec les piastres mêmes envoyées d'Europe par elle (*). Ils faisaient aussi du négoce et le plus clair de leur temps était consacré à fournir des cargaisons au commerce dinde en Inde. La Compagnie ne les occupait qu'en second lieu. Ils n'y faisaient pourtant pas fortune. Le sieur Guillaudeu, qui avait amassé 120,000 roupies, était une exception parmi les employés subalternes ( 2 ). Ils menaient, en effet, la vie fort large, étaient pour la plupart mariés à des femmes du pays, quelquefois d'origine européenne, plus souvent de sang mêlé, parfois même de sang indigène, bien que ces dernières alliances fussent mal vues.

c On appelait mestices (mestizo) les enfants nés d'un Européen et c d'une femme noire, lesquels, d'après l'édit de 1661, sont réputés • regnicoles et Français ; les enfants mariés à des Européens font c des quartices et enfin, augmentant toujours en blancheur, ils sont « appelés créoles. La plupart de nos employés sont mariés à ces « créoles dont la source est plus ou moins obscure. Il y en a cepenc dant qui viennent directement des Portugais. Il n'y a pas de noirs c parmi les employés, mais seulement des fils de blancs et de créoles c (appelés fils de l'Inde) (3). > Boyelleau et Dupleix lui-même étaient mariés avec des créoles. Le conseiller Lenoir, chef à Yanaon, avait épousé la petite-fille d'une esclave de M me François Martin, Delarche, la fille d'un Arménien, Cotterel, une fille d'esclave, Laurain, aussi une esclave, quoiqu'il fût parent du directeur Sain tard. De tels mariages nuisaient à l'avancement.

Les enfants ne recevaient d'éducation que si on les envoyait en France; la mère de M m0 Dupleix, femme du chirurgien de la Compagnie, ne savait pas écrire. Ce n'est qu'après 1731 qu'il y eut un maître d'école à Chandernagor, et, vers la même époque, la Compagnie essaya vainement d'établir à Pondichéry trois religieuses ursulines pour l'éducation des filles (*).

Ces employés avaient peu de chose à faire, puisque le travail

(1) Fr. n. acq., 9144, 218. Les directeurs à Dupleix, 28 février 1749. Gosse et Dulaurens sont intéressés dans le marché des cotons qu'ils achètent pour la Compagnie. Ils n'ont pas cru commettre de faute.

(2) Arsenal, 4743, 49. Lettre de Dupleix, 1735.

(3) Fr., 8980, 50. Dupleix aux syndics et directeurs généraux. Chandernagor, 28 novembre 1737.

CHAPltRE IL Si

commençait seulement an moment de l'arrivée des vaisseaux et que la visite des marchandises n'employait que quelques semaines. Les trois quarts de l'année se passaient dans l'oisiveté, à moins que les employés n'eussent à faire pour leur commerce particulier. Ainsi la paresse, l'ignorance et souvent l'improbilé étaient, au témoignage de Dupleix, les vices ordinaires de ce personnel.

« Je me doute de votre surprise, écrit-il à Montaran(*), de trouc ver dans un si grand nombre de sujets si peu de capacités et < encore moins de bonnes volontés. Cependant il n'y en a point un

• qui n'aspire au premier poste et c'est même une injustice à c moi de l'occuper si longtemps. Il faut que chacun ait son tour, c je l'avoue, mais il faudrait au moins s'en rendre digne. C'est un

• dicton dans l'Inde, lorsqu'un employé est paresseux et peu atc taché à son devoir: Il n'est bon qu'à être conseiller. »

Le témoignage de Dupleix, que l'on pourrait taxer de quelque partialité, bien qu'il soit rendu à une époque où tout lui souriait, où lui-même se préparait à quitter l'Inde et où par conséquent sa vivacité naturelle pouvait s'atténuer, est corroboré par ceux qu'il est possible de recueillir et qui, d'une époque un peu antérieure, s'appliquent en somme au même personnel.

Une lettre du sieur de la Morandière aux commissaires du roi (?) donne de curieuses informations sur les procédés qu'on employait pour faire sa main. Il avait été défendu d'entretenir aucun rapport avec un vaisseau venu d'Ostende aux Indes et le gouverneur la Prévotière avait fait publier cet ordre. Cependant il y envoya son confident Dumas pour négocier le passage sur ce vaisseau de M me Hardancourt, veuve du gouverneur de Bengale, et sous ce prétexte fit pourvoir le vaisseau de marchandises et de vivres frais.

Quant à Dumas, c il disait publiquement que l'établissement de la

• nouvelle Compagnie était le temps de moissonner, » et il faut, ajoute la Morandière, c qu'il ait fait une bien ample récolte pour

• avoir tenu ici table ouverte et fait une telle dépense qu'un

(1) B. N., fr. 9151, 16. Dupleix à Montaran, 80 janvier 1750.

(2) C* 72, 163. La Morandière aux commissaires pour la régie, Pondichéry, 6 janvier 1723. Il avait été caissier.

La Morandière paraît être mécontent et aigri : mais Dumas était fort sujet à caution.

« homme en France, à 30,000 livres de rentes, n'en eût pas fait c davantage. » Ce même Dumas n'était à son bureau que le 1 er du mois, pour payer les troupes. Le reste du temps, il le fallait chercher à sa maison de ville ou à sa maison de campagne. Les repas splendides qu'il donnait au gouverneur lui faisaient tout pardonner. La Morandière l'accuse aussi d'avoir fait acheter par la Compagnie, comme chose bonne à faire des présents, toute sa friperie et jusqu'à ses vieux couteaux de table. Le même Dumas avait pendant sept mois payé en fanons d'argent les appointements des employés, tandis qu'il recevait des pagodes d'or, parce que la pagode valant alors 25 fanons 1/4, au lieu de 19, cours ordinaire, il gagnait 24 % à ce change. Dupleix disait de lui, quelques années plus lardO) : c Vous le connaissez aussi bien que moi : il a voulu vitement s'enc richir ; cette avidité vous fait faire bien des faux pas. » Et ailleurs (?) : « Il est trop connu dans l'Inde pour y être jamais honoré.

* M. Lenoir l'a traité de fripon en face des directeurs, en offrant

• d'en faire la preuve. »

Nous avons un tableau de ce qui se passa à Chandernagor après le départ de Dupleix, qui nous montre quel désordre pouvait régner impunément dans un comptoir. Il avait été remplacé par Dirois, puis par Burat. Ce dernier, incapable et facile à dominer, ne sut pas maintenir la subordination. Une compagnie de la garnison déserta avec armes et bagages, officiers en tête.

La Compagnie fut misérablement volée par le courtier Indinaram. Il avait obtenu pour 20,000 roupies la ferme des aidées de la Compagnie, qui lui en rapportait 80,000(3). Il imposait à son profit des droits d'entrée sur toutes les marchandises. Le seul droit de Coaly, qui était de trois quarts de mesure de riz pour la valeur d'une roupie de cette denrée, lui valait 20,000 roupies par an. Pour les autres denrées, telles que le nesly (riz en paille), le tabac, les grains, l'huile, le sucre, le beurre fondu, le bétel, l'araque, qui étaient des objets considérables, Indinaram taxait arbitrairement

(1) Fr. 8979, 53. Dupleix à Vincens. Chandernagor, 13 octobre 1732.

(2) 8981, 25. Dnpleix à son frère, 4 décembre 1738.

(3) Col. C* 34, 149. D'après un mémoire sur le commerce et les affaires de la Compagnie aux Indes orientales, présenté à M. de Montaran. L'auteur est témoin oculaire

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