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CHAPITRE IX

Le conseil lui répondit par une délibération qui présentait l’alternative suivante: ou attaquer la flotte anglaise ou attaquer Madras, et comme on supposait qu'il renoncerait à l’attaque de la ville, Dupleix lui déclara en même temps qu’il allait congédier les cipayes levés sur sa demande pour cette affaire (1) et dont les frais étaient fort lourds ; puis il lui réclama les 250 soldats et les 400 topas de la garnison qui avaient été embarqués sur l’escadre (2), alléguant la crainte de l’escadre anglaise.

La Bourdonnais les refusa et se plaignit publiquement que le conseil seul l'arrêtàt en ne lui ordonnant rien. Il donnait lecture, à qui voulait l’entendre, de sa lettre du 26 août. Le conseil alors le somma, au nom du roi et de la Compagnie, de choisir l’un des deux partis indiqués dans la délibération par laquelle il avait répondu le même jour. L’amiral était enfin arrivé à se faire donner un ordre (3). À cette date eut lieu une séance du conseil à laquelle les deux chefs assistérent. Le marchand Desmarets raconta à Rangappa que Dupleix et La Bourdonnais s'étaient disputés assez vivement et s'étaient oubliés jusqu’à se tutoyer (4).

Après ces incroyables tergiversations, bien capables d'irriter des gens plus calmes que son collègue, La Bourdonnais se résolut à agir. On fabriqua 800 pieux de palissades, des sacs à mitraille; loin de reprendre ses hommes, Dupleix embarqua en sus 20 topas, 75 cipayes et des chevaux ().

Il disait à La Bourdonnais, avec une modération assez mériloire : « Je crois cette conquête si nécessaire à l’honneur du roi et au « bien de la Compagnie que, si vous êtes empêché de l’entreprendre « en cette saison, vous devez l’entreprendre en janvier prochain... « Je ne vous présente pas mes sentiments comme devant faire la « règle de votre conduite, vous me demandez conseil, je vous dis « ce que je crois honorable à la nation et à la Compagnie. Je sais « que le ministre vous laisse entièrement le maître de vos opéra-

(1) En novembre 1745.

(2) Col. C? 81, 64. Dupleix à La Bourdonnais, 27 août 1746.

(3) Col. C? 81, 64. Délibération du conseil supérieur, 27 août 1746.

(4) Journal d'Anandarangappoullé, p. 40. M d'Auteuil, d’après le même témoin, s'était violemment querellée avec Me de La Bourdonnais, sœur de son mari.

(5) Col. C? 81, 64. Dupleix à La Bourdonnais, 3 septembre 1746.

« tions et qu’il me charge seulement de vous seconder de tout ce « qui dépendra de moi. Je me flatte que vous voudrez bien me « rendre à ce sujet la justice que je fais mes efforts de mériter (1). »

Il semble que Dupleix, après avoir travaillé et dépensé depuis un an, fourni vivres, poudre, soldats, canons, s’effaçait de très bonne grâce devant son bizarre collègue. Au fond, il était vivement blessé. Dans une conversation avec Rangappa à la date du 4 septembre, il reproche à La Bourdonnais de lui laisser tous les frais de l'expédition de Madras, de l'avoir ruiné, puis se répandant en récriminations qui ne doivent pas nous étonner après ce qu’on a déjà vu de sa violence et de sa passion, il rappelle qu’on accuse l'amiral de payer Fulvy, d’avoir évité la disgrâce, par ce moyen, en 1741. « On allait lui mettre la corde au cou. Et maintenant ce « chien de La Bourdonnais est venu perdre la réputation des Fran- « çais dans l’Inde. Il rassemble des marchandises et ne pense plus « à la guerre. Il veut un ordre du conseil pour se couvrir (?). » Il ajouta encore que les desseins de La Bourdonnais sur Madras lui coûtaient cher et qu’il lui fallait des compensations aux dommages subis dans le commerce depuis deux ans.

Enfin, le 13 septembre, la flotte partit : La Bourdonnais emmenait Paradis, commandant de Karikal, ingénieur en chef de Pondichéry 6), auteur du plan d'attaque (4).

Débarqué en deux points différents, le petit corps d'armée était devant Madras le 15 septembre. Les environs, couverts de maisons de campagne, étaient livrés au pillage, et si l’on en croit le conseiller d'Éprémesnil, second de Pondichéry, qui suivait l’armée en qualité de commissaire général, La Bourdonnais et son frère La Villebague encombrèrent la ville voisine de San-Thomé du produit de leurs rapines.

Madras, mal fortifié et faiblement gardé, ne pouvait se défendre

(1) Col. C? 81, 65. Dupleix à La Bourdonnais, 6 septembre 1746.

(2) Journal de Rangappa, p. 67-69. Il est impossible de ne pas remarquer la vérité caractéristique de ces paroles prêtées à Dupleix. Elles sont conformes à tout ce qu'on peut savoir de lui sur lui-même et font apparaître la sincérité de l'écrivain Hindou.

(3) Né à Landau, et non pas Suisse, comme le dit Hamont après d’autres.

(4) Col. C? 81, 144. Mémoire de Paradis sur le siège de Madras projeté, présenté à M. de La Bourdonnais, envoyé par Dupleix en 1742.

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