‹ Duplex Ses Plans Politiques; Sa DisgraceChapitre 113 sur 193 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

les articles du rachat fussent fixés avant l’entrée des Français dans la ville, La Bourdonnais refusa et le feu reprit. Le 21, les députés revinrent et acceptèrent les conditions proposées la veille. Ils livraient la ville et tout ce qu’elle contenait, biens de la Compagnie anglaise et des particuliers, moyennant la faculté de racheter {a ville par le paiement d’une rançon à fixer. La Bourdonnais entra à dix heures du matin et reçut toutes les clefs des magasins et des caisses, qu’il fit remettre aussitôt à MM. d’Éprémesnil et Bonneau, commissaires de l’armée, chargés de cette fonction, l’un par luimême, l’autre par Dupleix (1).

A la version de La Bourdonnais nous allons opposer celle du conseiller d’Éprémesnil, second de Pondichéry, qui avait accompagné l'expédition. Si partial qu’on puisse le supposer pour Dupleix, on ne peut rejeter son témoignage, surtout à un moment où la querelle entre les deux chefs n'était pas engagée.

Le 19 septembre, d’Éprémesnil écrit : « La dévastation des « meubles ici est considérable. Les soldats brisent tout, et notre « camp est plein de calèches, de glaces, de tableaux, sans tout ce « qui est cassé. La Bourdonnais ayant vu, dans la maison de Fran- « cisco Pereira (?), deux bureaux en marqueterie dignes d’être pré- « sentés au roi, à si bien fait qu’il se les est fait donner. »

Le 20, il y à armistice. « La Bourdonnais a répondu finement « aux députés anglais qui demandaient s’ils pouvaient se racheter : « Voilà un chapeau qui vaut deux écus, la guerre me l’a procuré, « vous m'en donnez un demi-écu, je le rends parce que j'ai le mien (?). « Ces paroles ont rendu l’âme aux deux députés ; sur la fin de la « conversation, qui ne dura pas une demi-heure, ils avaient l'air « aussi gais qu'humiliés à leur arrivée. »

Le 20 également, d'Éprémesnil note les transports continuels de caisses pleines et de palanquins que Mahé de la Villebague fait faire par les Cafres, les cipayes, les pions, du camp à San-Thomé; luimême y va deux fois par jour. [1 y en a de quoi charger un vaisseau.

Le 21, jour de l’entrée à Madras, à neuf heures du soir, il écrit :

(1) Mémoires de La Bourdonnais, p. 112 et suivantes. (2) Ancien médecin de Chanda-Sahib qui habitait aux environs de Madras.

(3) Conforme au récit de La Bourdonnais.

« J'ai déjà parlé à M. l'amiral plusieurs fois, ainsi que M. Bonneau, « de nous mettre en fonctions. Il ne répond rien, et si je n’avais « parlé aussi haut que je l’ai fait, nous n’aurions pas encore les « clefs du Trésor, que l’on avait remises à M. de la Villebague, je « souhaite que ce soit sans mauvais dessein. J’ai déclaré à M. de « La Bourdonnais que je coucherais à la porte du Trésor, s’il ne « m'en faisait remettre la clef, et que je dresserais procès-verbal « de son refus. Enfin elle est venue. »

Cela est en contradiction avec le récit de La Bourdonnais, qui prétend avoir fait remettre les clefs immédiatement à d'Éprémesnil. Celui-ci, entendant l’amiral déclarer qu’il ne rendrait compte à personne, lui répondit que, pour son honneur, ce ne serait pas convenable. Il demanda à Dupleix de se rendre lui-même à Madras, la ville étant de son gouvernement (1).

Ainsi, bien avant que Dupleix eût pu savoir même le sort de Madras, avant qu'il connût les intentions de La Bourdonnais, d'Éprémesnil signalait l’attitude étrange de l'amiral, et appelait l'intervention du gouverneur général.

Le lendemain matin 22 septembre, il s'aperçut que les clefs du Trésor, qu'on lui avait remises, ne s’ajustaient pas aux serrures ; on lui dit que les écrivains malabares s'étaient enfuis avec les vraies. {1 n'y eut donc pas d'inventaire du Trésor ni des magasins. Le 25, La Bourdonnais déclara qu’il avait nommé commissaires son propre frère, La Villebague et un certain Desjardins, pour procéder au chargement de ses vaisseaux. Sur l’observation que c’était irrégulier, il s’'emporta.

Cependant, d’Éprémesnil avait appris qu’on chargeait de nuit la Marie-Gertrude, dont le capitaine la Gâlinais était à la solde de La Bourdonnais, que des chaloupes chargées à couler y portaient les effets pillés dans la ville. En même temps, l'amiral tenait avec les Anglais une conduite singulière; tantôt il les menaçait de détruire la ville, tantôt il disait qu’il allait enlever les marchandises

(1) Col. C? 81, 154. D'Éprémesnil à Dupleix. Madras, 21 septembre 1746, neuf heures du soir. Le témoignage de d'Éprémesnil sur le refus des clefs est corroboré par la protestation du sieur Bonneau, commissaire nommé par La Bourdonnais lui-même (C? 81, 106). Mis aux arrêts par La Bourdonnais, celui-ci dut s'enfuir de Madras de peur d'être embarqué de force pour les îles.

Page 1