CHAPITRE X
la conquête de l’Inde par les Européens. Les relations anciennes des Français avec Chanda-Sahib avaient rendu cette alliance naturelle et facile. Elle fut le point de départ de la politique de Dupleix, mais en juillet 1749, Dupleix bornait encore son dessein à changer le nabab d’Arcate pour avoir dans ce prince un ami et un obligé à la place d’un ennemi. Nous verrons comment l’entreprise heureuse faite en faveur de Chanda-Sahib amena Dupleix à en tenter une seconde analogue, comme un joueur heureux recommence le coup qui lui a réussi une fois; nous verrons qu'en expérimentant sa propre force et la faiblesse des Hindous, Dupleix sentit naître en son âme audacieuse le grandiose dessein qui lui vaut justement tant de gloire, mais alors sa pensée, que rien n’avait préparée à embrasser des objets si étendus, ne prévoyait qu'une expédition pareille à celle que faisait Boscawen en Tanjaour.
Le conseil supérieur fit connaître à la Compagnie les mesures qu’il avait prises à peu près dans les mêmes termes que ceux de la délibération citée plus haut. Il ajoutait pourtant que Chanda-Sahib était conduit par le petit-fils de Nizam, nommé par le Mogol soubab de Golconde à la place de son grand-père mort depuis quatre à cinq mois. Il racontait comment les cipayes aux ordres de Reza- Sahib étaient sortis de Pondichéry en corps d’armée, le 15 juillet, accompagnés d’un détachement commandé par M. d'Auteuil et composé d'environ vingt officiers tant de troupes que de marine, de 420 blancs, soldats, matelots et canonniers, de 50 Cafres et de deux pièces de canon. Chanda-Sahib payait tous les frais de l’expédition, sauf la solde qu'il était indifférent à la Compagnie de payer à Pondichéry ou ailleurs : « Ces troupes ne sont que pour faire « montre, écrivaient les conseillers, et nous ne croyons pas qu'il y « ait des coups à porter ni à essuyer; c’esl pour en imposer à celui « qui vient mettre Sander-Sahib en place et se prévaloir auprès de « lui de l’amitié et de la protection d’une nation aussi puissante « que la nôtre (1). »
La jonction de la petite armée et des troupes de Chanda-Sahib (?)
(1) Fr., n. acq., 8931, 21. Lettre du conseil supérieur de Pondichéry à la Compagnie, 1er août 1749.
(2) I1 avait avec lui des Marattes, au dire de Dupleix (9151, 21. Dupleix à d'Auteuil, 12 août 1749).
se fit le 28 juillet (1). Le 1°" août, une action eut lieu à Ambour ; le nabab Anaverdi-Kan, qui s’opposait à la marche de Chanda-Sahib, y fut tué, son fils Mafous-Kan fait prisonnier et son armée mise en déroute, bien que son artillerie fût servie par des Européens. On y perdit le capitaine Taylor, officier écossais qui avait déserté des troupes de Boscawen pendant le siège, six hommes tués ou blessés; mais l'établissement de Chanda-Sahib, dans son gouvernement, paraissait devoir. se faire sans empêchement, un simple soldat français recevait les salam de la multitude; la guerre semblait terminée (?). Ce n'était donc, en somme, qu’un heureux incident tout à fait comparable à l'affaire de Karikal, quoique plus brillant. Dupleix en jugeait bien ainsi, nous allons le montrer sans peine.
Nous savons qu’il avait demandé son congé en 1742, venant de subir l’opération de la fistule et redoutant d’être obligé d'en subir une seconde. Son frère remit, en 1748, à la Compagnie, un mémoire en son nom pour renouveler cette demande, alléguant des raisons d'intérêts, succession paternelle à régler, créances à recouvrer. [l demandait pour lui à repasser en France en 1750 ou au commencement de 1751, promettant qu’il retournerait dans l’Inde si la Compagnie le jugeait bon (3).
Dupleix lui-même écrivit à Machault le 28 février 1749, veille du jour où il traita avec Ali-Reza-Kan, une lettre où il réitère sa demande de congé : « Jose me flatter, dit-il, que vous voudrez bien « m’accorder la grâce de me retirer dans ma patrie (4). » Il semble,
(1) Fr., n. acq., 8931, 21. Lettre du conseil supérieur, 9 août 1749.
(2) Aff. étr., Asie, doc. et mém., 12, 179. Relation des faits concernant le rétablissement de Chanda-Sahib, extrait des lettres arrivées par l’Apollon le 17 mars 1750. Elle se trouve aussi Col. C?, 82, 231. Elle est faite par Dupleix de Bacquencourt et envoyée par lui à Machault le 26 mars 1750. Elle nous apprend que Dupleix aurait obtenu de Ragogy une réduction de 14 lakhs de roupies sur 16 qu'il réclamait à Chanda-Sahib. Dupleix l’affirme ailleurs. D'après la relation, les motifs de la conduite de Dupleix sont les suivants : il a voulu donner la province à un ami, punir Anaverdi-Kan de son hostilité et de sa perfidie. La donation de Villenour a été faite au nom de Dupleix, mais au contraire de Dumas qui s'était fait donner personnellement l’aldée d'Archiouac par Chanda-Sahib pour prix de l’asile donné à sa famille en 1740, Dupleix à fait transférer l’aldée de Villenour à la Compagnie.
(3) Arch. col. Dossier de Dupleix. Mémoire, décembre 1748. — Fr., n. acq., 9144, 218. La Compagnie à Dupleix, 28 février 1749,
(4) Col. C? 82, 202. Dupleix à Machault. Pondichéry, 28 février 1749.
CHAPITRE X. 239 d'après ces mots, qu’il s’agisse d’une retraite définitive et cela n’a rien qui puisse étonner si l’on se souvient que Dupleix pensait à quitter l’Inde dès 1741. Cela prouve certainement qu’il n’attachait pas grande importance à ce qu’il allait entreprendre et que l'affaire à ses yeux ne comportait pas de suites. À plus forte raison peut-on en conclure qu'il n’avait pas même l’idée du vaste développement que l’entrée en scène de Mousafer-Sing devait lui donner. Un homme qui demande à se retirer n’a pas de plan à longue échéance. Après toutes les preuves que nous a déjà données la vie de Dupleix exposée jour par jour, nous trouvons ici la certitude indubitable qu’il n’eut pas de politique préconçue.
La Compagnie lui accordait ce congé sur la demande de Bacquencourt, le jour même où il écrivait à Machault (1). Elle le laissait maitre d'organiser à sa guise la régie des affaires de l’Inde. Ses amis de France se préparaient à le recevoir. Godeheu lui offrait sa maison de Lorient pour s’y reposer à son débarquement et se promettait « de bonnes causeries en bonnet de nuit et en robe de « chambre (?). » Duvelaër lui disait qu’on envoyait exprès pour le ramener l’Achille, le plus grand des vaisseaux de la Compagnie (3). Le bruit courait même à Paris qu'il était parti de l'Inde en mars 1749 (4) ; aucun de ses parents ni de ses amis ne soupçonna qu'un dessein quelconque püût l'y retenir.
Mais, mieux que tous ces témoignages, la correspondance de Dupleix avec son beau-frère d'Auteuil, commandant les forces auxiliaires mises à la disposition de Chanda-Sahib, nous prouve qu’il s’agit alors d’une expédition sans lendemain et non de la première démarche d’un plan longuement préparé. Elle nous montre que les préoccupations de Dupleix après la victoire d’Ambour n'ont pas pour objet la grande politique, mais qu’elles affectent en général un caractère personnel et témoignent d’un certain esprit de lucre qui inspira en partie, il faut le dire, l’œuvre entière qui nous occupe.
Le 5 août le gouverneur mandait à d'Auteuil (®) :
(1) Fr., n. acq., 9144, 218. La Compagnie à Dupleix, le 28 février 1749.
(2) Fr., n. acq., 9148, 237. Godeheu à Dupleix, 17 mars et 14 avril 1749. (3) Ibid., 63. Duvelaër à Dupleix, 25 octobre 1749.
(4) Fr., n. acq., 9148, 243. Godeheu à Dupleix, 5 novembre 1749.
(5) Fr., n. acq., 9156, 12. Dupleix à d'Auteuil. Pondichéry, 5 août 1749.
« J'écris au fils de Sander-Sahib sur la part de pillage qui est « due à nos braves soldats. Je lui écris aussi qu’il me semble conve- « nable qu'il m'envoie ma part des éléphants, chevaux. etc., de « tout ce qu’il a pris sur l'ennemi. Vous parlerez de tout cela « souvent au fils de Chanda-Sahib et à lui-même aussi. »
Le même jour il écrivait ces lignes. étonnantes s’il avait eu les plans qu’on lui prête: Je ne suis rien des desseins de Sander-Sahib ; faites en sorte de les savoir. Je crois qu'il ne se séparera de vous que quand il se sera débarrassé du seigneur qui est avec lui (c'était Mousafer-Sing), ef à vous dire vrai, je crois qu’il aura raison (1). Ainsi Dupleix estimait qu'il serait bon d’être débarrassé de Mousafer-Sing, tant il était loin de prévoir l'avenir ! Il est vrai qu’il pensait à bien autre chose :
« Au sujet des deux prisonniers que vous avez, il convient de ne « les remettre à Chanda-Sahib qu'après être convenu de la part « que vous aurez dans leur rançon. Prenez à ce sujet les meilleures « précautions pour n’être point la dupe de ces gens-là.
« P.-$. — Chanda-Sahib ferait bien d'envoyer entourer Chette- « petton et Chinglepetton. Il y a de grandes richesses dans ces « places et la terreur y est. Ce sont encore des occasions de faire « de bons coups (?). »
Il revient sur ces sujets qui lui tiennent à cœur évidemment : « Je conçois l'obligation que Chanda-Sahib vous doit avoir et à la « nation. Je souhaite qu’il vous en donne des preuves indubi- « tables ; ne relâchez point vos prisonniers sans être assuré d’une « part de leur rançon. L’un d'eux est riche. Chanda-Sahib en tirera « un bon lopin (*). Il me semble qu’on ne se presse pas trop « d'envoyer entourer Chettepetton et Chinglepetton. Pressez sur « les deux points. »
Il continuait à ne rien savoir des projets du nouveau nabab. Il donnait à d'Auteuil l’ordre de lui obéir. Il lui recommandait de ne pas marquer trop d’empressement à le quitter, car il ne convenait pas de l’abandonner sitôt. Ainsi le 9 août, après trois semaines de campagne, Dupleix admettait comme prochain l’abandon de notre
(1) Fr., n. acq., 9156, 13. Dupleix à d'Auteuil, 5 août 1749. (2) Fr., n. acq., 9156, 15. Dupleix à d'Auteuil, 6 août 1749. (3) Fr., n. acq., 9156, 18. Lettre du 9 août 1749.
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