CHAPITRE VII
pour passer ; l’'Assam était pauvre et Goodingt écrivait que Mill apportait trop de marchandises pour le pays.
Dupleix n'avait pas beaucoup de confiance dans la réussite : «je suis comme saint Thomas, » écrivait-il à Éliot.
On n'eut de nouvelles de Mill et de ses compagnons qu’en novembre 1739, et les intéressés étaient dans une terrible inquiétude. Puis quatre mois passèrent encore sans nouvelles; de mauvais bruits couraient sur la mission et les inquiétudes se renouvelérent. Enfin, en mars 1740, des lettres de Mathews apprirent à Dupleix que tous étaient vivants et en bonne santé, mais le commerce n’avait pas réussi. Il n’en fut pas surpris; il n'avait pas cru aux merveilles qu’on débitait sur ce pays. L'affaire fut abandonnée (1). Dans les conjonctures où se trouvait Dupleix, l'incident, au moins, montre un esprit d'entreprise que rien ne décourageait, et certes, à cette époque, il eût été excusable de perdre confiance et de désespérer de l'avenir. Un des vaisseaux d'Europe, le Philibert, n'ayant pu toucher à Pondichéry à cause des vents d’ouest, gagna le Gange; mais n'ayant trouvé à Balassor qu’un bot anglais, il se fit piloter par lui et périt avec les 1,200,000 roupies qu’il portait (2). Peu après ce malheur, un certain nombre d'employés, Guillaudeu le jeune, Barthélemy, Weymare, teneur de livres, et Ravet, répandirent le bruit que Dupleix s'était approprié le reliquat des fonds venus de France en 1738, avec la complicité des sieurs Renault et Saint-Paul, gardes-magasins. Il s'agissait d'une somme de 84,000 roupies que le bilan, dressé au départ des vaisseaux, faisait ressortir par erreur comme excédent liquide. Le bruit prenait assez de consistance pour qu’on en écrivit à Pondichéry et à Cassimbazar.
Dupleix, irrité, réunit tous les employés à la loge, reprit devant eux le bilan article par article et démontra, la plume à la main, les erreurs faites par ses calomniateurs. Une délibération le constata, qu'ils furent obligés de signer. Entre temps, Dupleix avait fait remarquer que le bilan était taché de vin en plusieurs endroits, ayant été porté et examiné, portes fermées et le verre en main, soit chez
(1) Sur cette affaire d’Assam, Fr., 8982, 66, 74, 15, 92, 107, 136, 143, 242. Correspondance de Dupleix avec ses agents en Assam, du 11 mai 1739 au 8 mars
(2) Fr., 8982. Dupleix à Mill, 8 juillet 1739.
Guillaudeu, soit chez le cabaretier Lafonde. Dupleix, en racontant l'affaire à la Compagnie, lui demanda justice de cette calomnie, déclarant que « si elle en conservait les crapuleux auteurs à son « service, lui-même n'y pourrait demeurer (1). » La Compagnie en révoqua trois.
Ses affaires personnelles allaient de plus en plus mal. Son frère sollicitait depuis longtemps pour lui le cordon de Saint-Lazare et, dans une conversation avec le contrôleur général, avait cru, comme dit Dupleix, en voir une faible lueur. Mais celui-ci doutait de la réussite, «car je crains, luiécrivait-il, qu'on ne t’oppose l'affaire du coquin, laquelle jusqu'à présent a mis obstacle à ce que tu as entrepris pour moi. Je remarque avec chagrin qu’elle L’a toujours été jetée au nez lorsqu'il a été question de moi; elle m’a fait plus de tort qu’à tout le reste de la famille (2). » Sa demande fut en effet repoussée, une leltre postérieure nous l’apprend (3). Les échecs commerciaux lui furent encore plus sensibles, car l’année 1759 le ruina presque complètement.
Il avait appris, vers la mi-juin 1739, que le vaisseau /e Balocopal, venant de Manille, et richement chargé, avait quitté Madras le > juin; il l’attendait très prochainement. Il attendait aussi de Mozambique le Petit-Heureux, capitaine La Gatinais, qui rapportait plus de 60,000 roupies (4). Le 5 août, l’on n’en avait pas de nouvelles et Dupleix était d'autant plus inquiet qu'aux bouches du Gange un coup de vent avait fait périr six vaisseaux anglais. Il espérait encore que les siens avaient été jetés vers la côte de Pégou. Mais s'ils avaient péri, la perte devait être pour lui considérable, car il avait de très gros fonds sur le vaisseau de Manille. « Cette
(1) Fr., 8982, 101. Dupleix à Dumas, 2 août 1739. Ibid., 208. Dupleix aux directeurs, 14 janvier 1740.
(2) Ibid., 103. Dupleix à son frère, 5 août 1739. Il s’agit d’une condamnation encourue en 1729 par son beau-frère Jacques Desnos de Kerjean, commissaire de la marine. Nous n’en avons pas trouvé le texte ni la cause ; mais elle est attestée par une lettre de Dupleix le père et par plusieurs passages de la correspondance de Dupleix, notamment dans une négociation tentée auprès des Dupleix de Condom par Bacquencourt, très probablement pour marier son frère ; cette affaire lui avait déjà été objectée, ce qui explique le motde Dupleix.
(3) Fr., 8982, 142. Dupleix à son frère, 12 novembre 1739.
(4) Fr., 8982. Dupleix à Mill., 11 juin 1739,
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