‹ Duplex Ses Plans Politiques; Sa DisgraceChapitre 92 sur 193 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

année sera une des plus mauvaises que j'aurai essuyées (1), » écrivait-il à son frère. Pour comble de malheur, le vaisseau de Djeddah, l’'Heureux, qui arriva à Chandernagor le 18 septembre, ramenait Vincens gravement malade. Il avait écrit de Madras, puis de Balassor à Dupleix, qu’il ne revenait que pour l’embrasser, ainsi que sa famille, et mourir. Usé par les déceptions et par les fatigues continuelles qu’il s’était imposées, n'ayant pour ainsi dire pas cessé de naviguer depuis 1733, il mourut au bout de sept à huit jours, presque subitement, le 26 septembre 1739. Cette perte chagrina infiniment Dupleix. Pour les familles Albert et Vincens, elle était irréparable. Avec les habitudes de prodigalité de M"° Vincens, la disparition de l’homme dont le travail apportait l’aisance pouvait faire craindre la pauvreté et pis encore(?). Dupleix, bien résolu à ne jamais abandonner la famille de son ami, prit dès ce moment le rôle de conseiller et presque de tuteur.

Mais découragé par ces tristes événements, par ceux qu’il redoutait encore, il se résolvait à ne pas s’engager beaucoup pour 1740, « étant plus que fatigué de toujours perdre sur mer et d’avoir des sommes considérables en arrière. » Le 26 décembre, n’ayant aucune nouvelle de ses deux vaisseaux, il commençait à perdre l’espérance et, le 3 janvier 1740, il écrivait à son ami la Garde-Jazier (3) : « L’on a raison de dire que tous les projets de l’homme s’en vont en fumée et que quiconque a le dessein de se reposer se trouve souvent réduit à travailler plus que jamais. J'en fais cette année « la triste expérience par la perte que je supporte de deux vais- « seaux dans lesquels j'avais de très gros fonds. Ces deux articles « font une diable de brèche à mes fonds et je vois avec peine les « espérances de mon retour en Europe bien éloignées. »

« L’heureuse arrivée du vaisseau de Manille, dit-il à Godeheu (4), « me mettait dans le cas de choisir un parti. Je ne le puis à présent, dont, en vérité, je suis bien mortifié. Il est fâcheux, après « de longs travaux, de se voir forcé de travailler sur de nouveaux « frais et de ne pouvoir parvenir à ce but de tranquillité que les

(1) Fr., 8982, 103. Dupleix à son frère, 5 août 1739. (2) Fr., 8982, 128. Dupleix à Dumas, 1er octobre 1739.

(3) Fr., 8982, 173. Dupleix à la Garde-Jazier, 3 janvier 1740.

(4) Fr., 8982, 173. Dupleix à Godeheu-Dezaimont, 5 janvier 1740.

« hommes se proposent et auxquels ils n’arrivent presque jamais. « Dieu soit loué! il me reste des bras et du courage, je les emploie- « rai tant que je les aurai. »

Au directeur Hardancourt, il avoue qu’il a perdu la plus grande partie du fruit de ses travaux, de sorte qu’il fallait qu’il recommençât de plus belle (1).

Il était obligé de renoncer à l’idée de retour, il avait tout perdu et avait tant de fonds aventurés dans l'Inde (80,000 roupies à Bassora seulement), qu’il lui était interdit d’y penser (?).

Ces citations prouvent que Dupleix était, au commencement de 1740, dans une situation de fortune inférieure à celle, pourtant modeste, qu’il jugeait nécessaire pour vivre en Europe. Il se considérait comme presque ruiné, comme ayant une fortune à recommencer. C’est la seconde fois que cet édifice patiemment élevé retombait. Une fois déjà, en 1735, la perte du vaisseau de Djeddah avait emporté une grosse part de ses premiers gains. Les années 1736 et 1737 avaient été assez favorables (3), mais, en 1738, il avait eu des pertes et, en 1739, un désastre.

Il n’est évidemment pas possible de donner le chiffre de sa fortune avec quelque certitude. Mais nous savons ce qu’il envoyait chaque année en France, 20,000 roupies environ ; il y avait 250,000 livres en tout à la date de 1738. Nous pouvons apprécier assez exactement ce qu’il pouvait avoir perdu sur le vaisseau de Manille; Castanier y perd 34,000 roupies. La perte de Dupleix est bien plus forte (4). D’après cela, elle ne peut être moindre de 100,000 roupies. Nous savons qu’il perdait 60,000 roupies au moins avec le Petit-Heureux. Quelle que fût sa perte totale (5), quelle que füt la somme qu’il pouvait rassembler dans l'Inde, il est hors de doute que ses ressources étaient très inférieures à celles qu’on lui prête sans autres preuves que le mémoire de son avocat. Quand les

(1) Fr., 8982, 192. Dupleix à Hardancourt, 6 janvier 1740.

(2) Fr., 8962, 196. Dupleix à Saint-Georges, 8 janvier 1740.

(3) Encore écrit-il, à la date du 26 juillet 1737 : Je n’ai pas encore réparé la perte que j'ai faite sur le vaisseau de Djeddah. Je n’ose la dire, crainte de blâme de mes amis. 8980, 14. Dupleix à Marquaysac.

(4) 8982, 216. Dupleix à Castanier, 12 janvier 1740.

(5) 8982, 216. Dupleix à Castanier, 12 janvier 1740. Cette perte m'emporte un fonds considérable que je ne pourrai de bien longtemps ramasser.

écrivains, qui ont parlé de sa fortune à Chandernagor, parlent de plusieurs millions, ils énoncent une opinion contredite par les chiffres mêmes et par tous les renseignements que fournit la correspondance de Dupleix.

Un homme qui commence, comme nous l’avons vu, avec des fonds assez modiques et empruntés à gros intérêts, qui partage avec des associés les bénéfices aussi bien que les risques, qui d’ailleurs vit largement, peut-être fastueusement, ne peut pas en trois ans (1732-1735) faire une bien grosse fortune. En effet, le vaisseau de Djeddah, perdu la troisième année, portait 500,000 roupies, mais Dupleix n’en a qu’une partie (1). Ce coup l’accable, dit-il, et c’est évidemment parce qu’il n’a pas beaucoup d'avance et que presque toute sa fortune est là. La nécessité où il est d'emprunter, en 1738, pour payer ses traites, lorsque ses marchandises ne se vendent pas assez vite, prouve qu'il a tout risqué sur mer. A celie date, 250,000 livres en France sont à lui nettes de toute charge, mais les 80,000 de Bassora, les 200,000 roupies de marchandises invendues au Bengale, qui semblent constituer son avoir, étaient-elles à lui seul et nettes de charges? pouvons-nous dire que nous avons là le chiffre de sa fortune? C’est possible, mais il est possible également qu'il y eût des intéressés dans ces sommes, et qu'il en dût une partie ; cela est même probable, puisque la perte des sommes engagées à Mozambique et sur le vaisseau de Manille parait l’avoir ruiné complètement.

Disons donc, et ce sera la conclusion de cet exposé, que Dupleix a épargné peu au Bengale, que son travail a été rendu presque infructueux par la mauvaise fortune, qu’enfin il n’a pu revenir à Pondichéry en 1741 qu’avec des ressources personnelles assez modestes. Il se vante dans ses mémoires d’avoir eu alors une fortune capable d'entretenir au besoin la colonie et d’en assurer la défense, mais il parle ainsi en 1756 pour justifier ses réclamations pécuniaires qu’il ne voulait pas expliquer autrement.

Or, précisément au moment où Dupleix, presque ruiné, se voyait forcé de demeurer dans l’Inde, le départ inespéré de Dumas offrit à

(1) Vincens en a aussi beaucoup perdu, mais c'était à la grosse. D’autres personnes de la colonie y sont aussi intéressées.

son ambition la satisfaction qu'il désirait tant. Dumas, dans le courant de septembre 4739, pria en effet Dupleix de ne pas l'intéresser dans les expéditions de 1740, et de lui réunir les fonds qu’il pouvait avoir au Bengale. Dupleix en conclut assez justement que Dumas avait l'intention de se rettrer. Naturellement, il supposa d’abord que le successeur désigné était La Bourdonnais, qui avait, disait-on, envoyé son frère en France pour demander le poste (1). Cela ne devait pas lui être difficile; « il avait la protection de « Fulvy, qui le couvrait contre vents et marées, et l’on était dans « le siècle des choses surprenantes (2). » Dupleix affectait de le voir déjà gouverneur.

Quant à la retraite de Dumas, on disait qu’il était persécuté par

sa femme (3), qui s’ennuyait dans son pays natal, où l’on n'est jamais prophète. Pourtant il ne fit connaître nettement son dessein à Dupleix que dans les premiers mois de 1740. Celui-ci écrivait alors à son frère : « Dumas m’apprend qu'il a demandé son congé en janvier 1739 ; il recevra la réponse cette année. Il compte par ce qu’il me marque que ce sera moi qui le relèverai. Si la chose arrive, il la faudra recevoir : mais, en vérité, je ne le souhaite pas, et au titre près, je suis bien mieux ici. Ceci est mon enfant, je l'ai formé, je l’ai fait ce qu’il est, et là tout est fait, il n’est point possible d’en faire davantage, à moins de tromper la Compagnie (4). »

C’est dans ces sentiments que Dupleix attendait sa nomination. On voit combien peu d'enthousiasme il montrait, quoiqu'il dût être flatté au fond d'obtenir ce qu’il avait si vivement désiré cinq ans plus tôt. Cependant nous ne devons pas suspecter la sincérité du sentiment qu’il exprime à son frère : il avait sa fortune à refaire et préférait naturellement Bengale, plus favorable au commerce.

Il est superflu sans doute de répéter ici que nul plan politique ne pouvait, à celte époque, hanter l'esprit de Dupleix. Nous n’avons pas trouvé de trace jusqu’à présent des vues qu’on lui prête

AR

(1) Fr., 8982, 128. Dupleix à Dumas, 1° octobre 1739. Ibid., 155. Dupleix au P. Thomas, 5 décembre 1739. Ibid., 157. Dupleix à Pilavoine, 5 décembre 1739.

(2) Fr., 8982, 161. A Dulaurens, 5 décembre 1739.

(3) Gertrude Wanzyll, fille du gouverneur hollandais de Porto-Novo.

(4) Fr., 8982, 244. Dupleix à son frère, le 11 mars 1740.

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