ACTE PREMIER
COQUARDIER.
Comment dans sa lune ?
CLARISSE
Dans sa lune de miel.
COQUARDIER.
Je ne l'ignore pas, puisqu'il a épousé ma fille !
CLARISSE
Toutes les fois que monsieur et madame s'embrassent, je me dis : les v"là encore dans la lune!
COQUARDIER.
11 n'y a qu'un mois qu'ils sont mariés.
CLARISSE
On peut ùii'G en les voyant : Ces deux êtres-là s'adorent. C'est ce qui m'a décidé à entrer à leur service. Les gens heureux, ça n'est pas regardant.
COQUARDIER.
N'en abusez pas! N'oubliez pas que vous servez un homme illustre.
CLARISSE
C'est donc un illustre, monsieur?
COQUARDIER.
J'exagère peut-être en disant : illustre, mais je ne recule pas devant l'adjectif : célèbre !
CLARISSE
Ah!
COQUARDIER.
C'est un des premiers avocats de Paris. C'est le fameux Durand, qui a fait acquitter Galardin, qu'on aurait dû guillotiner vingt fois. Vous ne l'avez pas connu, Galardin?
CLARISSE
Non. monsieur.
COQUARDIER.
Tant mieux pour vous.
CLARISSE
Pourquoi?
COQUARDIER.
Parce que sa spécialité, c'était les bonnes! Tant que maître Durand vivra, il y aura, en France, un espoir pour les assassins.
Albert entre, il est pensif.
CLARISSE
Voici monsieur.
Elle sort au fond.
COQUARDIER, allant à lui avec les marques de la plus grande déférence.
Bonjour, cher maître.
Je vous en prie, ne m'appelez pas cher maître, ça me j^ gène...
COQUAKDIEU, à part.
La modestie des grands caractères. (Haut.) Je vous appellerai cher maître jusqu'à la Im de mes jours, pour bien montrer la distance qui sépare maître Durand d'un simple agronome de Mézidoa.
ALBERT
Voyons, monsieur Coquardier, un homme en vaut un autre.
COQUARDIER.
Ce n'est pas mon avis. Croyez-vous par exemple que votre cousin, et votre homonyme Albert Durand, l'épicier, vaille autant que vous?
ALBERT
Pourquoi pas ?
^ COQUARDIER.
Je vous avoue que c'est dur, bien dur, quand on est maître Durand, de songer qu'il existe un épicier qui porte votre nom! Je vous en prie, cher maître, ne dites pas que c'est votre parent.