X XV
Albert Dürer
l’œil de S‘ Paul brille d’un éclat farouche; celui de S' Jean paraît absorbé dans la contemplation visionnaire de ses conceptions apocalyptiques. Leurs costumes tombent en plis lourds et imposants; au rouge, plein et nourri de l’un s’oppose le bleu clair del’autre. Derrière ces deux figures magistrales s’effacent celles de Pierre et de Marc qui semblent les accompagner modestement. Le premier lit tranquillement dans un livre, tandis que le second, l’esprit tendu, jette de côté un regard inquiet comme s’il pressentait un danger. Dürer a dédié les Quatre Apôtres à sa ville natale comme la dernière et la plus parfaite expression de son art.
11 y voyait plus encore : les passages de l’Evangile et des Epîtres des Apôtres, qu’il y ajouta de sa main, font de cette œuvre une profession de foi.
Dürer s’intéressa à la Réforme; nous l’avons vu lié avec Luther.
Mais quand il pressentit le trouble terrible et la scission qui menaçait l’Eglise, son cœur, fermement attaché aux croyances de son enfance, protesta en se donnant tout entier à une œuvre qui glorifiait les créateurs du Catholicisme.
Durant les années qui suivirent cette œuvre d’art et de foi, Dürer se consacra complètement à la publication et à la révision de ses ouvrages théoriques. Au milieu de ces occupations lui survint une douloureuse maladie qui lui inspira, tracé d’un crayon mélancolique, un dessin conservé à Brême. Il y désigne de sa main droite, sur un personnage qui n’est autre que lui-même, la région du foie, et écrit ces mots au-dessus : « Où se trouve la tache jaune, où mon doigt se pose, là est mon mal.»
Sa mort survint le 6 avril 1528. De toutes parts affluèrent d'unanimes regrets. Qu’il y ait eu quelque exagération dans ces témoignages de douleur, il n’en reste pas moins évident qu’ils sont la marque de la grande renommée qui l’entoura de son vivant.
Si la contemplation de ses œuvres ne nous donne pas toujours une pure jouissance esthétique, la profondeur et la force dramatique de son génie, son effort pour dominer la forme extérieure, son attitude de penseur, toujours courbé sur l’énigme de la nature nous émeuvent supérieurement et d’autant plus que l’expression dont il se sert pour rendre sa pensée est la traduction fidèle des sentiments qui agitent son cœur. Aussi pouvons-nous avec raison saluer en Dürer, le plus consciencieux et le plus sincère des artistes et nous associer à l’éloge qu’ERASME a fait de lui : « Il sait, dit-il, évoquer sur la toile, par je ne sais quel charme, ce qui est caché et insensible à nos yeux: les passions, l’âme de l’homme, cette lumière du corps, et je dirai presque, le langage lui-même. »
Le tombeau de Durer dans le cimetière S* Jean, à Nuremberg