Tome FIL T
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poétique dans les règles. Peut-être dira-t-on aussi que j'attache trop d'importance à des bagatelles qui n'ont de rapport qu'à moi seul ; eh bien, on aurait tort de m'en faire un reproche : d'abord parce qu'on ne peut soupçonner que ce soit un motif d'amourpropre qui m'engage à parler de moi , et que l'on doit croire plutôt que je ne parle de moi qu'afin de parler des autres. Je ne présume pas non plus qu'on puisse m'accuser de penchant à la satire : en effet , pour tout esprit tant soit peu enèlin à la malice, les événements présents ne fourniraient-ils pas une ample matière, à des sarcasmes? Que de réflexions piquantes à faire sur tels et tels individus! Et pourtant je me tais, ou s'il m'arrive de me laisser aller à quelques. boutades envers certains personnages, elles me; sont inspirées moins par mon cœur que par quelque accès de cette humeur que tout écri* vain de bonne foiet un peu observateur doit éprouver à l'aspect des vices et des ridicules de son temps. Cependant cette humeur ne me domine pas assez pour me faire oublier les convenances. Si j'at eu quelquefois à blâmer tel personnage peu estimable., ou à rire de ses sottises , lui seul a pu se reconnaître ; je me suis gardé de livrer son nom au pubUc. Quant à ceux qui, par un beau caractère et des vertus, se sont acquis des droits à l'estime générale, je me suis fait un devoir, en les nom-
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mant, d'acquitter la dette de mon cœur, de les indiquer à la reconnaissance publique. Mais quelle qu'ait été la pureté de mes intentions , je n'ai pas l'orgueil de vouloir désarmer la sévérité de nos censeurs : Les uns me reprocheront ma bonhomie, et d'autres, peut-être, quelque peu dé malice. Laf malice fut de tous les temps un friand morceau que chaque lecteur savoure avec d'autant plus de plaisir, que ce n'est pas celui qui s'en régale qui à lieu d'en craindre les siiites. Mais comme je n'eus jamais le projet d'écrire pour montrer un esprit méchant, et qu'ayant dépuis long-temps évalué cet esprit, je sais
Combien il est aisé, Combien il en faut peu, comme il est méprisé ,
(Geksset.)
je resterai ce que je crois avoir toujours été : sincère dans mes aveux , et modéré dans mes opinions. Au reste , si mes notices ne conviennent pas à quelques lecteurs, je leur dirai : Sautez par dessus; et si par hasard mes comédies ne leur plaisaient pas davantage, ils n'ont pas à craindre qu'il intervienne jamais un arrêt de la coiir, bien que les tribunaux aujourd'hui s'occupent beaucoup de débats littéraires, qui les condamne à les lire.
Revenons à mon Fieil Amateur. C'est une pièce faite /?ar ordre, ainsi que Guillaume le Conquérant
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et les Artistes par Occasion; elle m^ fut commandée pour l'ouverture de la nouvelle salle de TOdéon. Brûlée dix ans auparavant, elle avait été reconstruite sur lès dessins des architectes Chalgrin et Baragay (^). C'était un magnifique monument : et un décret de l'empareur venait d'y transporter le théâtre de l'impératrice, qui jusque-là avait occupé la salle de la rue de Louvois. Comme il est d'usage que l'ouverture d'un nouveau théâtre soit célébrée par un prologue, plusieurs auteurs qui exploitent ce genre de littérature, s'empressèrent de venir o£frir à notre comité de lecture leurs hommages adulateurs. J'étais enchanté de voir que l'abondance des pièces qui nous arrivaient empêchait les administrateurs de songer qu'ils avaient aussi un auteur pour directeur. Je me réjouissais de l'obscurité dans laquelle on voulait bien me tenir, espérant échapper ainsi à l'^ennui de fabriquer un amas de fades compliments qui fatiguent le public forcé de les entendre plus encore que l'auteur obligé de les composer. Hélas! j'étais bien loin de prévoir ce qui se tramait contre moi. Les administrateurs , qui connaissaient peut-être un peu trop mes opinions sur le chef qui nous gouvernait, neyoulurent point
(*) Cette même salle vient d*étre encore reconstniite- , apr^ le nouvel incendie de 18x7 , d'après les dessin;» de M. Prévôt,
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me parler igjirectement du désir qu^ils avaient de tenir de moi le prologue d'ouverture de leur salle. Mais l'un d'eux, qui était lié avec le maréchal L^- ^ Jehvre^ me fit inviter à dîner chez lui. En recevant cette invitation ^ je prévis le tour qu'on allait me jouer. En effet , nous n'étions pas au dessert , que la conversation tomba sur l'ouverture du théâtre de rodéon, et sur la nécessité défaire un compliment qui pût être agréable à l'empereur et k Timpératrice dont le théâtre portait ^auguste nom. Je répondis à cela que nous n'avions que l'emburras ^ii choix, et que tous les autpurs qui ont rhabtjbude de ce gepre de travail, s'étaient empressés d'apporter leur tribut ordinaire ; et je citai MM. C. , R., etc- — Mais ce n'est pas à eux, repritil, qu'appartient cet honneur; c'est vous seul qui, par votre place et comme auteur, devez installer le nouveau théâtre. En vain je m'excusai sur mou inexpérience en ce genre ; il fallut céder. En effet , je n'avais rien de plausible à objecter aux raisons qu'il me donnât, et un plus long refus eût pu nonseulement me faire perdre ma place, mais encore m'eîçposer à des persécutions que l'on ne doit jamais braver qu'autant qu'il s'agit de conserver l'honneur. Que me demandait-on ? une chose juste que je ne pouvais refuser sans me déclarer ouvertement l'ennemi du gouvernement. Il y aurait eu d'ailleurs
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plus que de l'imprudence à me rappelé» par un tel refus au souvenir de Bonaparte qui, s'il ne m'avait pas compris dans les grâces dont il accablait les gens de lettres, paraissait du moins , en m'acceptant pour directeur de l'un de ses théâtres, avoir oublié le mal qu'il m'avait fait autrefois. — Dès que , j'eus promis au maréchal de m'occuper de ce prologue, j'allai m'enfermer trois jours à ma campagne, et j'en revins avec la petite comédie qu'on va lire. Cependant l'un des auteurs (M. Chaset) qui s'étaient montrés si empressés à célébrer cette époque , ne voulut pas que j'obtinsse seul l'honneur de prouver mon dévouement à l'empereur: il fit si bien , par les hautes protections qu'il avait auprès de leurs majestés impériales , que l'on consentit à admettre une autre petite pièce de lui qui portait le titre d'épilogue. Nous eûmes donc tous les deux les honneurs de fe^ séance. La pièce que l'on m'avait commandée, fut jouée la première, et celle du protégé de la cour impériale termina le spectacle, Hélas! quelle est la destinée des hommes ! Autrefois, comme directeur de l'Odéon , je voyais M. Chaset implorer de ma haute puissance l'honorable avantage d'offrir quelquefois au public ses aimables productions : aujourd'hui, que le temps m'a dépouillé de mes grandeurs , et qu'il a récompensé M. Chaset de tout ce qu'il a fait de rare et df
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beau pour tôu^ les princes passés et présents, il 'méconnaît, Fingtatl en sa qualité de censeur, mes droits à son souvenir, et repousse du théâtre tous les ouvrages qui sortent de ma plume; ouvrages qui n'ont pourtant aucun trait de ressemblance avec les siens^ et ne peuvent lui faire craindre les dangers de la concurrence.'
Je n'ai pas besoin de dire qu'il en fut de cet ouvrage de circonstance comme de tous ceux que j'avais précédemment faits pour cette cour; il ne me valut point sa faveur. Mais, comme autrefois mon Guillaume le Conquérant ^ il ne m'attira pas du moins de persécutions, et je me crus très-récompensé par le silence que l'on garda sur ma petite comédieJ
Cependant j'aurais tort de dire que je n'ai pas eu part aux faveurs accordées aux gens de lettres. A l'époque* du mariage de l'empereur, tous les auteurs forent mandés au ministère de la police générale, et on leur demanda encore des pièces de circonstance , pour célébrer ce grand jour. On se doute bien que je ne fus point oublié, et que, dans ma qualité d'auteur qui avais travaillé pour tous les grands théâtres , je reçus , comme un autre, ma commande. Cette fois j'étais tellement dégoûté de ce genre d'ouvrages, si fastidieux pour tout homme qui a un peu d'imagination, que j'aU
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lais encore me faire remarquer du gr^uid tomme par mon silence , si Méhul n'était venu me supplier de lui faire un petit opéra conpique. Onjavait sommé également de satisfaire aux engagements qu'il avait contractés de composer dje |a musique pour la fête du mariage. Tout en dînant avec moi , il me donna quelques idées qui ipe parurent convenables à la musique, et quelques jours après je lui envoyai quelques scènes lyriques, à la charge par lui de ne plus m'en repçirler et de prendre sur lui tous les soins qu'entraîne une représentation. Mais Méhul, aussi indolent que je pouvais l'être, aussi peu aimé de l'empereur que moi , aussi peu jaloux de chantçr ses vçrtus , se contenta, dès qu'il eut ajusté ses notes sur mes n^auvaises paroles, d'envoyer ce beau produit de notre génie à la police ; car c'est toujours à la police que doivent s'adresser les enfants d'Apollon. — Les fêtes eurent lieu , les auteur^ ordinaires de la cour fu- T^nt joués , et nous , nous fumes oubliés dans les cartons. Nous ne pensions plus depuis long-tempis à notre avorton de circonstance, lorsqu'un jour nous reçûmes un mandat de la police, qui nous appelait à la caisse du ministère, pour toucher chacun une somme de deujp mille francs.
Puisque, depuis trente-deux ans que j'écris pour le théâtre, c'est l'unique récompense que des
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tiravaux commandés m'aient procurée sous les différents gouvernements qui se sont succédé en France 9 j'aurai^ qu tort 4^ n'en pas parler. A pré^ sent que les lamps sont changés , et que la France compta avçc elle-même, sji elle examine les dépenses d'un autre r^ff^e , je n'aurai pas k craindre , comme on voit que l'pn m'accus^.^ en discutant le budjet, d'avoir contribua à la ruineilu trésor public. Certes, en Russie , il est de simples particuliers qui savent mieux récompenser les arl^stes dont ils emploient les talents et q^i surtout , pour leur payer un honorable salaire, ne les ^n voient pas le toucher ^ la.police.
Puisque j'en sui^ y^n^ à parler encore de la Russie je dirai de quelle importance fut pour ma petite fprtjixpe mçn voyage à St-Pétersbourg. Certes, je u^ fis rien pol^' l'accroître, puisque je n'importunai ni le^ pfin^^e^ ni les grands de mes vers adulateurs , et qu^ jf poussai le désintéressement si loin, que ^ par un? fausse dignité peut-être, jf ne voulus pas faille les visites d'iisage, pour la représentation qui m'était accordée comme droits d'auteur Q. Aussi l'un des seigneurs de la cour m'as;5ura-t-il, ^vs^nt mon départ, que l'empereur
(*) Il est d'usage en Russie, en Allemagne, en Angleterre, que la seconde représentation d'un ouvrage nouveau soit au bénéfice de sou auteur.
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avait dit ces mots : FoUà le premier Français qui ne soit pas venu pour nos roubles. Mais (et c'est une confidence que je veux faire à mon lecteur), je me vis favorisé par l'un de ces heureux hasards de la vie, qui contribuent à l'aisance d'un poète presque malgré luirméme. On verra dans mon aventure une noovelle preuVè de cette vérité , que ce ne sont pas les meilleurs ouvrages qui sont le plus magnifiquement récompensés.
' J'étais à la veille de mon départ de Saint-Pétersbourg. Cette espèce d'enchantement qu'avaient produit sur moi un nouveau climat, des mœurs nouvelles , les plaisirs, les fêtes , les spectacles , commençait à se dissiper. J'avais va succéder aux renouions'^ d'hiver les divertissements de la campagne, et je commençais à éprouver ce désir impatient de revoir ma famille et mon pays. Ma santé, qui n'a jamais été bonne , s'altérait de plus en plus par cette impatience de revoir la France, et la satiété qui suit toujours le tourbillon du grand monde. Ce mouvement, cette distraction de tous les jours m'avaient fait oublier pendant quelques mois 'mes souflErances; mais dès qu'elles commencèrent à s^ faire sentir de nouveau, le séjour de Saint-Pétersbourg
S'U veut rendre ce bénéfice profitable , il doit aller porter une loge à loq» \tê fcigneuri» qu'il suit être en état de la payer cinq ou six fois m valeur.
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me devint insupportable : je ne trouvais plus même auprès des Français ce que j'y avais rencontré sou* ventile délassement de ma vie agitée. Dans la triste situation d esprit où je me trouvais ^ je reçus la visite d'un seigneur russe dont j'avais beaucoup enten* du parler , et qu'un événement récent venait d'accabler de la plus vive douleur. Il tenait à la cour le premier rang par ses places, par ses titres; et, parmi la noblesse, par son nom et son immense for^ tuae (*). Je veux parler du comte Shérémetof,
Lorsque j'arrivai à Saint-Pétersboui^ , ce seigneur venait de perdre une épouse adorée ; elle était morte, aatant que je peux me le rappeler, en donnant naissance à un fils qui maintenant est Vunique hé^ ritier de son immense fortune. On concevra facilement quelle dut êt)ce la douleur de la perte qu'il venait d'éprouver , quand on saura qu'il avait choisi son épouse parmi les jeunes esclaves qui, par leurs talents, contribuaient à ses plaisirs. U faut savoir qu'en Russie , les seigneurs très-opulents , qui vivent dans leurs terres, et qui veulent trouver dans
(*) Qaelqa^an m'a dît, mais j'aî de la peine à le croire, qu'il était propriétaire de cent mille paysans ; qn'îl aTMt parmi eux des marchands esclaves qui lui avaient offert 1 5o,ooo francs pour leur liberté ; et quç , pu^r nn petit motif d'orgueil, il la leur avait refusée. — Chaque paysan paie un impôt à son seigneur, qn'pn appelle , je crois', la Broque, et qui monte d^ ao à 3o francs.
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l intérieur de leur palais toutes les jouissances des arts et du luxe, ont leurs musiciens, leurs comédiens, leqrs peintres, leurs sculpteurs, etc. On choisit parmi les jeunes serfs ceux qui par leur intelligence annoncent des dispositions pour tel ou tel art, et on leur donne tous les maîtres nécessaires pour les développer. Dès que ces jeunes gens sont parvenus à pouvoir se passer de leurs maîtres , ils sont attachés à des fonctions particulières dans Tintérieur du palais, et contribuent, comme musiciens et comme comédiens , aux plaisirs du seigneur , et , comme peintres ou sculpteurs, aux embellissements des parcs et des palais. — Pra^co^/a, qui depuis devint comteW de Shérémetof , développa , comme comédienne, des grâces enchanteresses , et le talent le plus remarquable : elle fit l'admiration de tout le monde, et bientôt elle inspira la passion la plus vive à son seigneur, à son maître. Il paraît qu'aux charmes de la figure elle unissait encore les qua* lités préférables du cœur, puisque le comte Shérémetof la trouva digne de porter son nom et de partager sa fortune. On conçoit qu'un mariage si disproportionné dut faire beaucoup de jbruit à la cour : on ne pouvait croire que le grand maréchal du palais pût épouser son esclave, sa comédienne. On parlait des obstacles qu'apporterait l'empereur à ce mariage, et pourtant le mariage se fit. Le comte Shé-
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rémetof alla trouver Fempereiâr , lut dit que sa vie étak attachée à cet hymen, qu'il ne vivait que par cette femme angélique , et que la lui re&iser serait le forcer de renoncer à ses eni(flois et à la cour. Le comte Shérémetof ^ aimé de l'empereur, estimé pour ses services et pour son beau caractère, n'eut pas de peine à obtenir le consentement qu'il dési* rait, etPrascovia^ par son mérite et ses vertus, sut embellir le rang élevé qu'elle obtint de Tamour.
J'étais, comme je l'ai dit, à k veille de mondépart , lorsque le comte de Shérémetof vint m'appor* ter, lui-même , une invitation à dîner avec lui seul. Il avait, me disait-il , quelque chose à me communiquer de trèsrimportânt, qui pourrait m'être agréable et me décider à prolonger mon séjour en Russie. Il m'assura que, si je ne consentais pas à m'exiler de mon pays, je pourrais au moins lui rendre à lui-même un service dont il conserverait une éternelle reconnaissance. J'acceptai son offre obligeante , 1et je fus exact au rendez -vous qu'il m'avait indiqué. Avjint de m'y rendre, j'en parlai à l'ami chez lequel je demeurais : il ne douta pas un instant qu'on allait me demander des vers pour la comtesse Prascovia , et que l'ofifre qu'on me faisait de rester en Russie annonçait le projet de me chaiiger de l'édu* cation du jeune comte. Il y avait bien une difficulté, c'^st que l'enfant avait tout au plus un an;
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mais cela n'embarrassait point notre faiseur de projets. Il m'attachait à la personne du comte comme conseil, ami, secrétaire; enfin , il faisait de moi un important commensal , jusqu'au moment où je de*viendrais gouverneur: il me voyait avec un peu d'adresse devenir, sinon un grand personnage , au moins un homme riche et possesseur à mon tour d'un bon nombre de paysans. Je ris avec lui de ses folies ; mais comme ses rêves ne me séduisaient point, et que j'étais dans une situation d'esprit à préférer à mille paysans russes le bonheur de jouir en France d'un beau rayon de soleil, de mon indépendance bourgeoise , et de la conversation de quelques artistes , je le prévins d'avance que j^ resterais Gros-Jean comme devant. Cependant mon tireur d'horoscope ne s'était pas trompé. Je me rendis à l'heure indiquée chez le comte Shérémetof , et j'avoue que je fus étonné de la grandeur et de la beauté de son hôtel : ce qui me surprit le plus , en traversant plusieurs grands appartements dont les riches tentures ainsi que les statues de marbre étaient voilées comme au temps d'un deuil solennel dans les temples catholiques , ce fut de voir une immense quantité de valets , vêtus de noir des pieds à la tête , et que leur silence morne et leur air véritablement triste auraient pu faire prendre pour des parents déshérités. Après avoir
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traversé cette foule d'esclaves qui avaient tout à la fois revêtu l'habit et la douleur du maître, j'arrivai dans un petit appartement où le comte m'attendait pour dîner. Après les compliments d'usiage nous nous mîmes tous deux à table y et nous fîmes , comme on peut le croire, un repas aussi triste que les figures qui nous enviroimaient. Les valets retirés, le comte me conta son mariage ^ les obstacles qu'il avait éprouvés, et la perte cruelle qu'il venait de faire d'une épouse, adorée. Le singulier spectacle qui , en entrant , avait frappé mes regards , ne m'avait aucunement touché. Je n'avais vu partout que le faste de la douleur ; mais quand cet époux malheureux fut entré dans le détail de ses tourments , de ses vrais chagrins ; quand je vis des larmes baigner ses' yeux ; enfin , quand il me fit le récit des charmes , des vertus de sa Prascovia , je rougis secrètement d'avoir calomnié les sentiments de cet honnête homme; et ce vers de l'une de mes pièces ,
raimai beaucoup ma femm^ après l'avoir perdue ,
qui m'avait fiait rire en entrant, par l'application que j'en faisais au maître de ce riche palais, ne . me revint plus, à l'esprit. Sa douleur était vraie , sincère , et la suite l'a bien prouvé ; car il n ar survécu que peu d'années, à cette épouse adorée.
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Mais n'antitripons pas sur* le* événements. Après le récit de ses peines, le comte me demailda des renseignements smrma famille, sur ma fortune; et, lorsque je lui eus conté les petites persécutions que j'avais éprouvées en France, bien loin de s'attendrir sur mon sort, il me sembla sourire à l'idée que je ne retournerais qu'avec répugnance dans mon pays. Je vis à ses traits qu'il allait me faire de grandes propositions. Je ne fus pas trompé dans mon attente ; il me dit que , d'après la manière dont il avait entendu parler de moi à Saint-Pétersbourg, il avait désiré de me retenir près de lui par un emploi honorable qui pouvait me conduire à la fortune. Il me développa son plan d'éducation pour le fils de sa chère Pra^cwia^ promit d'assurer mon sort d'une manière stable, celui même de ma famille , si je consentais à ne plus le quitter et à donner tous mes soins, quand il en serait temps, à son héritier. Si ces propositions m'avaient été faites à mon arrivée en Russie, je ne doute pas que je ne les eusse acceptées ; mais huit mois de séjour avaient considérablement changé mes idées. Non que j'eusse à me plaindre des personnes qui m'avaient accueilli ; mais le désir de revoir la France; mais lés pkisirs mêmes, qui étaient devenus pour moi une fetigue ; mais Fennui de ne pouvoir me livrer à mon goût dominant pour
]a solitude, à tues rêveries dramatiques, me faisaient regarder comme un supplice même les devoirs de société , qui me forçaient de retarder mon départ lie quelques jours. Après Tavoir remercié de la preuve d'estime qu'il me donnait , je lui parlai sur ce sujet avec confiance ; je Iiû témoignai mes regrets, et l'assurai que si je ne regardais pas mon retour en France comme le seul moyen de rétablir ma santé ; que si je pouvais espérer dé vivre dans un climat aussi rigoureux que celui de la Russie , je n'hésiterais pas à accepter ses honorables propositions. Voyant qu'il n'avait rien à objecter, puisque mes refus étaient si bien motivés, il me fit quelques compliments sur mes ouvrages, qui tous avaient été bien accueillis à Saint-Pétersbourg ; il ne les avait pas vus, puisque aucun des plaisirs que recherchent les autres hommes ne pouvaient plus lui convenir. Cependant il m'avoua qu'il se trouverait heureux d'avoir quelques preuves de mon talent, si je voulais l'essayer sur ce qui pouvait lui être agréable , et chanter l'objet de ses regrets. Je fus un peu embarrassé de la proposition. Tous ces vers que la complaisance arrache aux auteurs, et que quelques-^uns , par habitude , font avec tant de, facilité, ont toujours été pour moi un impAt pénible à acquitter. Comme je l'ai dit au commen*cernent de ma préface , lorsque je prends là plume ,