‹ Duval, Alexandre, 1767-1842. Œuvres complètes d'Alexandre DuvalChapitre 2 sur 292 · Tome Fil. , a · texte numérisé non relu

Tome Fil. , a

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c'est qu'une idée me domine , et qu'il me serait difticile de ne pas chercher à l'exprimer; mais tous ces vers de société, ces couplets de fête, cette sorte de compliment banal que l'on adresse à l'homme que l'on connaît le moins , ont toujours fait le tour-^ ment de ma vie ; et si quelquefois j'ai été obligé de céder à des imporlunités, j'ai fait mes vers si mauvais et de si mauvaise grâce , qu'en vérité je puis bien dispenser de la reconnaissance ceux dont ils ont célébré les vertus ou les talents. Cependant comme M. le comte Shérémetoff m'avait montré tant de bienveillance, je crus qu'il était de mon devoir d'essayer au moins de lui être agréable; et, tout en le prévenant que le genre élégiaque m'était toutà- fait étranger, je promis de fui envoyer avant mon départ quelques faibles essais, qui lui prouveraient bien moins mon talent que mon désir de lui montrer la reconnaissance que je conserverais toute ma vie de ses honorables propositions. Après l'avoir prié de vouloir bien m'envoyer quelques notes sur les établissements qu'il avait fondés au nom de sa Prascona si regrettée, je rentrai chez moi fort embarrassé de savoir comment je tiendi:ais ma parole. Dans ma conversation avec lui, il ne m'avait, pas été difficile de voir qu'il ne serait pas fâché que je rappelasse dans mes vers la fondation de plusieurs hôpitaux que la Russie devait

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à sa bienfaisance. Quelque affligé qu'on soit, quelque détaché du monde qu'on se dise, on n'est pas fâché d'entendre son éloge. L'orgueil se montré partout, et lorsqu'on le trouve dans Famé d'un homme bienfaisant, il ne faut pas s'en plaindre, puisqu'il en résulte un avantage pour l'humanité.

Certain d'avoir au moins quelque chose à dire dans l'élégie que je devais composer sur la mort de Prascovia^ je me mis à l'ouvrage, sinon avéô plaisir , aii moins avec l'espoir d'être agréable à un parfait honnête homme. — Oh ! quelle différence entre le travail d'un auteur qui cède à l'inspiration d'une idée qui lui appartient, et le travail de celui qui est obligé d'arranger méthodiquement des pensées qu'il n'a point trouvées dans le fond de son ame ! Dans l'un tout est fort et brûlant comme le désir , dans l'autre , tout est froid et compassé comme la raison. Sans doute il faut que la raison ne soit pas sans influence dans les inspirations; il faut quelle règle le délire d'une fougueuse imagination; mais l'une sans l'autre ne peuvent rien. Ce que rimagiimtion colore de son feu créateur, la fàisôn le rectifie ;mais la raison ne parle qu'à l'esprit, et la poésie doit émouvoir le cœur.

Enfin, après un travail pénible, aprè^ avoir arrangé mathématiquement deux cents vers à peu près, j'envoyai, la veille de mon départ, mon pé-

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nible travail au comte Shérémetoff. Certes , en le composant, j'étais bien loin de prétendre à aucun genre de récompense : je croyais acquitter une dette de reconnaissance; il m'avait montré tant de bienveillance!.... Si je ne mettais pas ce travail au nombre de ceux que la société impose à tous les auteurs, je le croyais par son peu d'importance , par son peu de mérite , digne tout au plus d'un remerciment poli. Quel fut donc mon étonnement , lorsque^ au moment même démonter en voiture pour partir, je reçus du comte une lettre gracieuse qui me priait d'accepter comme un souvenir d'amitié , une boîte d'or, richement émaillée, et remplie de ducats.... A la vue de ce présent, je commençai à croire que des vers médiocres , en certaine circpnstance, pouvaient avoir de la valeur; mais j'en fus bien plus convaincu lorsque, quelques mois après, de retour dans ma patrie , je reçus du comte Shérémetoff une autre preuve de souvenir.

Je dois ici , avant de terminer l'histoire de mapièce de vers que j'avais décorée du nom d'élégie, rapporter quelques autres événements, et me représenter rentré dans mes foyers , bien fatigué de mes longs voyages ; mais bien heureux de revoî^ ma famille. J'avais raconté à mes frères toute l'histoire de mon séjour en Russie; je n'avais ppint ou* blié de leur montrer le riche présent du comte

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Shérémetoff , et de leur lire les mauvais vers dont il avait été le prix. Ils convinrent avec moi que ce n'était qu'en Russie qu'on pouvait tirer parti d'une denrée si médiocre, puisqu'à Paris la meilleure qualité de cette marchandise était à vil prix. Qudkjue temps se passa, lorsqu'un jour je fus tout surpris de recevoir une lettre de Saint-Pétersbourg, par laquelle l'homme d'affaires du comte Shérémetoff me priait de faire imprimer cette fameuse élégie que j'avais composée sur la mort de Prascoi^iay par l'un des frères Didot. Cette prière m'attrista ; j'espérais que mes vers ne passeraient pas l'enceintfe du palais Shérémetoff, et je fus tout désappointé d'apprendre qu'ils allaient sans doute courir les salons de Moscou et de Saint-Pétersbourg. J'avais fait un acte de complaisance dont j'avais été beaucoup trop magnifiquement récompensé; et je devais croire que ce petit ouvrage, ainsi que ceux que l'on compose pour l'amusement d'une société , disparaîtrait avec l'affliction du tendre époux dont j'avais exprimé la douleur. Quoiqu'il me fut bien permis d'attacher peu d'importance à une composition qui sortait tout-à-fait du genre que j avais adopté en littérature , je n'en fus pas moins contrarié de la publicité que j'étais forcé de donner à ma triste élégie. Cependant je ne pouvais me refuser au désir de M. le comte. Cette pièce , grâces

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à sa munificence, était devenue sa propriété , et dût luon amour - propre en souffiir, il fallait bien la rendre publique, au moins pour Saint-Pétersbourg, avec la certitude qu'elle ne le serait jamais à Paris* Je fis donc imprimer ces deux cents vers avec tout le lux:e typographique que l'on est sûr de rencontrer dans les maisons Didot. J'y ajoutai de plus une jolie gravure; le célèbre Isabey, mon vieil ami, si estimé pour ses grands talents , si recherché pour la gaîté d'un caractère aimable qui fait le charme de toutes les sociétés de Paris, m'en fit le dessin, et j'envoyai mon misérable enfent à Saint-Pétersbourg , bien emballé et bien habillé. Ainsi que de ces en-* fants mauvais sujets qu'on fait partir pour les colonies, je m'en séparai sans douleur, espérant bien surtout qu'il ne se remontrerait jamais à Paris.

Quelques mois s'écoulèrent encore , et je ne songeais plus au paquet que j'avais expédié pour le Nord, lorsqù'étant à table je reçus une lettre de Russie. Elle était de M. le ^omte qui m'accusait la réception de l'élégie , et qui me remerciait encore du plaisir que je lui avais procuré en la lui faisaut lire imprimée. Un autre paquet était joint à cette lettre, je le décachette et j'y trouve pour 9,000 f. de lettres de change sur la maison Laffite^ On peut se figurer mon étonnement : quoi ! tant d'argent pour de si mauvais vers ; quoi ! tant d'où-

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orages que j'avais donnés au public , qui m'avaient coûté tant de peines, tant d'inquiétudes , et dont le produit n'égalait pas le quart de ce que m'avaient rapporté quelques pensées riméès par complaisance ! Malgré moi , je me rappelai les jolis vers de Voltaire , et je m'écriai : Et mon américaine Alzire ! etc. , en ne faisant toutefois porter l'application que sur la faiblesse de mon ouvrage.

Après être entré dans tous ces détails sur ma petite pièce de vers , je regarde comme un devoir de la faire connaître au public. Il est bien juste que j*acquitte aux dépens de mon amour-propre la dette de la reconnaissance. Si , à la lecture qu'on en fera , on s'aperçoit que j'ai peu de dispositions pour le genre élégiaque , on n'en trouvera que plus admirable la générosité d'un seigneur russe envers un auteur français qu'il connaîsait à peine : d'ailleurs, n'est-ce'pas rendre à son ombre, un hommage qui la flattera, que de rappeler comrtïent l'amour que lui avait inspiré sa Prascovia, a tom*né tout à l'avantage de l'humanité. C'est à cet amour que tout le monde appelait insensé , c'est à cet hymen qui, selon les préjugés, détruisait x l'inégalité des rangs , que la Russie doit , comme je l'ai dit , plusieurs établissements philantropiqûes , qui porteront le nom du fondateur jusque dans la postérite. Puissent mes méchants vers faire connaître

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au moins en Frauc^ cet esiâmable étrai|get l et puissent tous les auteurs, mes coofrères, en composer. 4e meilleurs pour quiconque iai ressemble , et qui soient surtout aussi bien récojmpensés !

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