SUR
LJe toutes mes pièces, la Femme Misanthrope est sans contTCdit celle que le pubbc a traitée le plus rigoureusement. Dès le premier acte, le parterre commença à faire un tel bruit, que les acteurs, ef; frayés du tumulte, perdirent tout-à-fait la tête, et n'aiy'ivèrent qu'avec peine , et sans être écoutés, aux derniers vers de la dernière scène. Je n'avais point déraison de croire àtftie cabale; et , quoique l'expérience m'ait prouvé depuis qu'il s'en formait, sans qu'on pût s'en doi^ter^ de lapart même de certains auteurs Q, je me tins pour battu, et je redemandai mon manuscrit au tbéâtire. Oa doit s'étonner sans doute de m'entendre parler d'une cabale formée par des auteurs. La chose doit paraître an effet très-siligulière; mais elle n'en est pas moins réelle; et de-
(*) n t^agît ici d*une cabale qui se mamfesta à la première représentation lie la pièce nouveUemeiit doimee, qui a poar titre le Faux Bonhomme. -^ La notice ^ la précédera fera connaître les moyens honnêtes que l'esprit de parti inspire a de jeunes auteurs , et le genre d*armes. qnlls emploient contre leur doyen dans la carrière : je leur prouverai , en ne les nommant pas, combien je suis au-dessus d'eux par mon caractère.
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puis trente ans que j'écris pour le théâtre , je ne croirais pas cette indignité possible ^ si elle n'avait pas été évidente à mes yeux. Sans doute il existe parmi les auteurs , comme dans toutes les classes de la société, des inimitiés fondées sur un peu de jalousie. L'irritabilité de leurs nerfs pourrait peutêtre les porter plus que les autres hommes à de petites haines qui s'exhalent en épigrammes au théâtre, et en petites malices dans le monde; mais je n'avais jamais vu, je dois en convenir, de ces attentats à force ouverte qui doivent déshonorer celui qui s'en rend coupable. Je dffai plus : les gens de lettres de nos jours se montrent beaucoup moins envieux de la gloire de leurs rivaux que ne le sont entre eux les peintres , les compositeurs, les médecins , les militaires , j'ajouterai même les marchands. Tous se déprécient mutuellement ; mais si les gens de lettres cèdent quelquefois à ce peuchant de ht jalousie, qui est naturel à l'homme, ils y mettent au moins plus d'adresse et plus d'esprit; je dirai même que les gens de lettres qui ont suivi la carrière du théâtre , pendant nos trente ans de révolution , ont rarement offert ces scandales publics dont les mémoires littéraires qui ont précédé 1789 nous ont laissé tant de* monuments. Si de loin en loin des dissensions entre les écrivains ont éclaté , c'était rooii^s Iç désir c}e ràbiiisber le talent d'un rival que de défendre de grands
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intérêts qui tenaient à la fortune ou à l'opinion politique. Ppur mon compte , je sais que si j'ai eu le malheur de payer comme un autre ma dette à la faiblesse humaine ,. c'est qu'il s'agissait de ma ruine , et non de disputer une prééminence littéraire que le public seul , en dépit des journaux , a et aura toujours le droit de fixer. Aussi , quel que fut le sort misérable qu'obtint ma Femme misanthrope; quoique dans 19a qualitéd'auteur tombé, j'aie le droit de m'en prendre aux acteurs et au public, je me tairai sur la manière dont la pièce fut jouée , 6ur le genre de costumes qu'ils avaient adopté , sur l'obstina* tion du public à ne pas vouloir les entendre ; enfin sur toutes Jes circonstances qui pourraient faire excuser ma chute. La chose Sur laquelle je ne me tairai pas , c'est sur le hasard , je ne dirai pas heu<» reux , qui me fournit le sujet de ma pièce , sur l'es^ poir que m'avaient donné de son succès mes amis, et ce qu'on appelle la haute société de Parts. Je me pdairai même à entrer dans des détails qui ne seront pas sans intérêt pour les' auteurs , puisqu'ils prouveront qu'en fait d'ouvrages dramatiques, il faut hitia calculer les chances du sujet que Ton veut traiter; et, si la comédie tient aux moeurs du joiu*, prendre bien garde de blesser les idées qui peuvent être démode. C'e^ au titre de sa pièce sur* tout qu'il faut qu'un ^uteùr fasse grande attention. Je n'entends pas parler, comme Beaumarchais , de
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rinfluence du titre sur l'affiche pour appeler le public ; mais âe Finflueqce que le tit3<e exerce à la première, représentation sur l'opinion du parterre. Tous ces hommes de mœurs , d'opinions , de goûts si différents, qui forment un parterre , dès qu'ils sont assis sur leurs banquettes, s'établissent, comme de raison^ juges souverains de la pièce nouvelle ; et chacun, dès lors, et avant le lever du rideau , d'après le titre la compose à sa manière. Si la pièce ne répond pas à l'idée que devance il s'en ét^ît faite, le voilà, comme on ait ^désappointé^ et tr«3*dispQsé à se venger de l'auteur qui n'a pas deviné sa pensée. L'auteur est puni d'avoir imposé à sa'pièc6 un titre qui pirotnettait trop, ou qui seulement donnait trop, à réfléchir* Je puis me citer pour exempte. Ceii'tainement le lecteur, en Usant ma comédie, ne pourra concevoir qu'on ait pu la traiter si rigoureusement , parce que, dans son ensemble et dans ses détails, elle n'offre ni ces imperfections , ni ce mauvais goût qui peuvent justifier la' sévérité du public; mais elle porte un titre qui a dû le faire raisonner. Le titre de la Femme Misanthrope lui a arthoncé une femme, qui, comme \Alceste de. Molière, allait faire passer sous ses yeux le tableau satirique de la société, moderne ; il se l'est représentée comme faisant la guerre à tous les ridicules : il n'a pas vu que mon titre était une épigramme; que la mis-
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anthropie d'une femme ne pouvait être qu'un dépit d'amour, et que ce dépit d'amour devait même céder à l'empire de la mode, à l'impoptance d'un nouveau chiffon. Je crois que mon sort eût été bien différent si, au titre de la Femme Misanthrope , j'avais substitué celui de la Misanthropie d'une femme. Alors le public, prévenu dès la première scène que ma comédie n'était qu'une épigramme contre le beau sexe , et que je n'avais point la téméraire prétention d'offrir un pendant au chefd'œuvre de notre scène, m'eût traité plus humainement , et, peut-êti*e, il m'eût écoutée II est donc bien important pour un auteur de calculer l'effet que doit avoir son titre sur le public, puisque sa chute ou son succès peut dépendre d'un mot.
Cette pièce^avait été si souvent lue dans le monde , qu'un grand nombre des personnes qui l'avaient entendue, désirèrent assister à la répétition générale. Je comptais Surtout parmi mes auditeurs plusieurs de nos seigneurs de l'ancien régime , qui , par feur goût pour les lettres, et leur connaissance des moeurs de la haute société , me rendaient leur suffrage extré^iement précieux.^ Tous furent: enchantés du genre de ma comédie, et M. le comte de Lauraguais , si connu par son esprit ^ l'originalité de ses bons mots , ne doutait pas du succès. Les acteurs eux-mêmes comptaient sur un triomphe. Tout mon auditoire enfin, à cette/solennelle répé-
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tition , me parut si convaincu que le public du lendemain se montrerait de son avis, que moi , qui me défie toujours de moi-même et du sort , je finis par croire que j'avais fait un bon ouvrage. La nuit qui suivit les grandes espérances que Ton m'avait données, me berça des plus heureux songes; et, contre mon usage, qui ne me permet pas de dormir la veille d'une bataille, je connus toutes lès.douceurs du repos. Mais le lendemain, je payai Ineu cher les trompeuses jouissances que donnent les rêves d'uii succès. Fatale journée! Jamais, chute ne fut plus ^ authentique, moins disputée. J allai cacher ma honte au fond de ma campagne; et je jurai cette fois d^abandonner pour toujours Cet art maudit qui n offre, en échange d'un travail pénible, qu'un supplice réel ou des illusions et quelques boufiees d'une petite gloire que les journaux du lendemain s'empressent de dissiper.
Mais -quittons pour un moment le champ de bataille qui fut témoin de ma défaite, et revenons bien vite au malheureux hasard qui nie fit concevoir cet en£mt réjirouvéw
Afin de justifier ce que j'ai dit dans ma préface, que ce n'est qu'à mes voyages, à des traits échappés dans la conversation, à ces discussions aimables qui s'établissent dails la société, que j'ai dû le plus grand nombre* de mes ouvrages, j'entrerai dans quelques détails sur ces réunions des gens de let-
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très et des gens du inonde , qui sont toujours des gens de goût; et le lecteur verra comment j'ai pu avoir une idée de ces aimables entretiens , si recherchés en France aii temps de madame du Deffant , de ces conversations instructives.» littéraires et tant soit peu amusantes; conversations qui admettaient un persiflage de bon goût , et qui repoussaient tout ce qui blessait la politesse , ou frisait seulement* le pédantisiAe.. Ces conversations , dont tous les^mémoires du temps tious ont laissé des momiments certains ) et qui doivent peut'-étre leur origine à madame de Se vigne, au genre de.^on esprit, à ses jolis commérages de cour , je ne les avais connues que par des récits qui m'avaient çhârmé; car, la révolution , en rompant les sociétés , avait créé des intérêts nouveaux qui empêchaient les hommes de s'entendrç, et par conséquent de converser.
A mon arrivée à Saint-Pétersbourg, je crus un instant retrouver ces soirées aimables que suivent un agréable souper, et qui faisaient le charme de Paris , sur la fin du règne de Louis XV. Les premiers jours que je passais dans cette grande capitale de la Russie, j'allais de préférence chez notre ambassadeur (le général Hédouvilie), qui, malgré l'éspède dé persécution que me faisait éprouver le premier consul, me montra une bienveillance toute particulière; je trouvais réunis .chez lui plusieurs Français et beaucoup d'étrangers. Nous
iç)i NOTlÇjE
passions spuvent des soirées s,ans qu'il fût qu^ion de cartes. On parlait. spectacle, littérature; on faisait des bouts riin^; on parcourait un àUnim; mais, soit que je me trouvasise un peu dépaysé par mon voyage, soit que je me fasse fait une idée trop élevée de ces réunions, où chacun en particulier s'efforce de se rendre, intéressant, en don- *nant du prix à une bagatelle ,. en citant un bon mot, en racontant un historiette, le temps me parut bientôt voler sur des ailes de plomb. Plus tard, lancé dans la grande société de la cour de Russie, je me trouvai encore dafts des salons où Ya^^ ne sbu£&*ait point de jeux! I^, peut-être plus que chez l'ambassadeur, la littérature était à Tordre du jour.. Le cours de La Hajrpe était en faveur, et je m'aperçus plus d'une fois qu'il faisait la base ,d^ l'instruction générale. Je ne prétends point en faire un reproche aux seigneurs russes. Au milieu des dissipations où les entraînent leur rang et leur fortune , peuvent-ils avoir le temps de bien connaître.,par eux-mémeâ, des ouvrages qui ne sont justement appréciés par les hommes de lettres qu'après des études de toute leur vie; et n'est-ce pas asse^^pour des étrangers qu'ils soient en état d'en citer .les plus beaux morceaux , et de s'appujer, pour prononcer, de l'opinion d'uti littérateur qui fait loi? Je suisi|léme ^oùn^ que la jeune noblesse deRussie unisse à toutes les con-
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SUR LA FBMME MISANTHROPE. igS
naissances utiles qu'elle possède^de^ notions si étendues sur une littérature étmtîgère, qu'elle aime, il est vrai avec passion. Aussi n'est^ie pas sans orgueil que , le lendemain de mon arrivée , me trouvant au spectacledelaviHeJerematquaiâvecétonnementunesalte presque aussi grande que celle des Français , complètemerit remplie, et Ifes spectateurs suivant avec întérèt , et applmidissant avec un enthousiasme éclairé l'un des chefs-d'œuvre de notre scène. Je ne puis exprimer l'impression agréable que fit sur moi ce tableau : je venais de traverser des déserts ©ouverts de neige, pa« un froid de vingt ^^grés, et je me voyais transporté tout à coup, au milieu de mes compatriotes (car, dans ces climats lointains , tous céu^ qui parlent notre langue sont nos .compatriotes). Comme à Parj^ j'entendais les vers de Racine; ils étaient applaudis avec transport../ Je me serais cru dans ma patrie , si j'avais eu "près de moi ma famille. Mais, à défaut d'un plus doui sentiment, rorguëil national ^^empara de rapn ame; j'étais fier d'être Français;! O paisibles conquêtes de la littéj'aturet' elles ne disparaissent pas comme celles de ces destructeurs de res{)èce humaine, qu'on appelle 'héros : les armes ne peuvent rien contre elles ; on ne cherche point à secouer le joug qu'imposentl'esprit et les talents. Honneur a|nc grands génies des siècles passés qui nous ont conquis la Russie! Tome m. l3
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Mais revenons aux sociétés de Saint-Pétçrsbourg, où j'espérais, d'après ce qu'on m'avait dit, retrouver un peu ce genre des conversations piquantes dont Paris s'enorgueillissait avant la révolution. Je fus en effet présenté dans quelques maisons où l'on ne jouait jamais , où le temps se passait à causer, à parler des ouvrages nouveaux, à raisonner des hommes qui occupaient Je plus l'opinion publique de Paris ; là on discutait , d'après Geoffroi , le mérite de deux célèbres^ débutantes au Théâtre - Français ( mesdames Duchesnois et Georges ) , et l'on y mettait même une chaleur qui devenait d'autant plus plaisante , qu'aucun de ceux qui en parlaient, ne lès avaient vues, et que ce n'était que d'après les opinions de différents journaux que l'on prenait, parti pour et contre. Enfin les arts, les évènèmefits arrivés dans l'Europe, formaient la matière des conversations; quelquefois pourtant il se joignait à la chronique française quelque conte plaisant sui* certains seigneurs russes qui, comme les- Anglais, visent à l'originalité, et parfois aussi on y rapportait quelques ipots aimables des impératrices. San^ doute, ces soirées ne pouvaient être ennuyeuses ; mais, d'après l'idée que jemefaisais des causeries du dernier siècle , je n'y trouvais rieu de très-remarquable. En réfléchissant à ce qui pouvait les rendre à mes yeux moins agréables que celles
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SUR LA FEMME misanthrope, igS
du Paris d'autrefois , je crus en avoir deviné la cause dans le mélange singulier qu'on y trouve d«s moeurs de différents pays. En effet , les Russes ont* pris quelque chose de chaque nation : si la langue que l'on parle est la langue française, on a aussi quelques-uns des usages anglais et allemands. Ce thé que l'on apporte à chaque étranger dès qu'il arrive, coupe le fil delà conversation. Que l'on se représente de plus la maîtresse de la maison assise sur un divan, environnée de plusieurs demoiselles de compagnie, bien élevées sans doute, mais dans la position respectueuse de vassales , et qui ne répondent que lorsqu'on leur parle. Tout ce mélange de moeurs anglaises, françaises, allemandes, orientales, s'il a quelque chose d'intéressant à la première vue , ôte néadmoins cette liberté , cette aisance, qui est indispensable à tout homme à qui la nature et l'instruction ont donné les moyens d'être aimable. Afin de mieux donner une idée de, la singularité de quelques usages de Saint-Pétersbourg, je citerai ce qui m'est arrivé chez M* de Nariskin , le grand chambellan de la cour. Je rapporterai cette petite aventure avec d'autant plus de plaisir, qu'elle me donnera l'occasion de témoigner à ce seigneur, ainsi qu'à sa digne compagne, ma reconnaissance de leur politesse hospitalière. Le preraifer jour que j'allai rendre mes devoirs au grand .chambellan , direct
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teur des théâtres de S. M. , je le trouvai environné d'une véritable cour, qui se composait, de beaucoup d'étrangers de toutes les nations. Un peu étourdi du bruit et de l'éclat de cette nombreuse société où je ne connaissais personne , je lui fis voir malgré moi un certain embarras. Cet embarras le frappa sans doute , car il m'adressa aussitôt quelques questions sur ma santé. Je lui répondis , sans me plaindre autrement , que le voyage m'avait un peu fatigué. Aussitôt je l'entends élever la voir et prononcer quelques phrases en langue russe, k peine avait-il fini , que je vis s'approcher de moi un petit homme vêtu d'un habit vert , avec un coUet rouge, et portant à la main une canne d'ébène , surmontée d^une pomme d'ivoire. Ce petit monsieur *se planta d'abord devant moi et ïùé regarda avec un grand sérieux. Je crus bonneînent que 'c'était un ojBficier russe qui était bien aise de voir comment ét^t bâtie la tête d'un Français qui faisait des comédies; son air sérieux el observateur allait me fâcher, si je n'avais vu l'intérêt que portait M. de Nariskin et toutes les personnes qui l'entouraient , à ce qui se passait. Mais, j'eus bientôt la clef de cette énigme, quand mon observateur se fut saisi de l'une de mes mains , et que je le vis chercher mon pouls.. . Je fiis assez msdtre démoi pour nepoint éclater de rire; car l'idée me vint tout de suite que cette cérémonie.
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qui se passait en pressée de tant de ^londe, devait me donfier un faux aii: de M: de Ppurçeaugnac. Si coalgré moi j'avaisî cédé à ce mouvement de gaité , il eût été fort déplacé ; car ce boi> médecin était d'aussi bbnne foi que M. de Nariskin se montrait poU et bienveillant à tnon égard. Mais, coii^me je Tai dft^ si un Français er^ Russie eçt étonné de ce qu'on y parie si bien sa langue j il devrait encore être plus^surprîs d'y trouver tout-à-fait les mœurs et les usages de son pays.
Ce n'était qu'à Paris que je devais enfin, ejt dans uiyf^ seule occasion, rencontrer une société qui réaliserait le tableau idéôl que je m'étais fait des sociétés d'autrefois.
Je dus l'avantage de faire partiiç d'une semblable réunion à mesdames de Belleg^^, dont tout Paris estime les qualités aimables, et qui sont aussi chères à leurs amis par la gaité et l'originalité de leur esprit que par la bonté de leur cœur, leur constance en amitié , leur générosité , dont on abusa peut-être trop souvent, et la franche simplicité de leurs manières toujours affectueuses. Elles m'avaient invité à venir, tous les vendredis, me réunir à un petit nombre de cop vives oboisis qui , pendant le dîner et long-temps après encore, devinaient de la manière la plus agréable pour moi. On se sera bientôt fait une idée du genre de nos conversations par le nom
des personnes invitées à la réunion. Je citerai d'abord M. de Tal***, qui laissait à la porte sa gravité diplomatique, et ne nous présentait que rhoiûme spirituel , conteur charmant, malin sans âcreté, et toujours plaisant par la tournure originale de ses idées et par Fheureux emploi d*un mot; Lemercier, mon confrère , dont l'amabilité Jioble , franche et philosophique, le fait chérir de tout le monde; Gérard , notre grand peintre , tout-à-Tatt homme du monde , qui parle de tout , ne s'occupe de peinture que dans son atelier, et dontla conversation, froidement animée, lance légèrement un trak gui frappe profondément. Après>^es personnages, que je me plais à peindre, parce qu'ils me sont nécessaires pour l'ensemble de mon tableau , je dirai un mot sur les dames, plus spirituelles encore. Il me suffira de nommer madame de Lav*** M.***, madame Aimée de Coigny, que la mort a trop tôt ravie à la société brillante dont elle faisait les délices par son ihstrqction,qu'ellecachait sous les grâces d'une charmante coquetterie (*) , par la vivacité de son esprit et le charme entraînant de ses manières. Cette réunion, peu nombreuse , comme on le voit et dans laquelle, je dois en convenir, je ne brillais ni par mes contes, ni par mes bons mots , me ravissait par la variété
{*) Elle expliquait tous nos auteurs latins.
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des idées qui se succédaient rapidement^ On passait, par des transitions imperceptibles, d'une discus^n sévère à la plaisanterie la plus folle. Suivaiton une idée, sa forme grave disparaissait bientôt parla forme nouvelle que lui donnait un nouvel interlocuteur. Sans le vouloir, sans le savoir, on passait tout en revue. Lfe spectacle succédait à la politique, et la. guerre à un roman nouveau; tout s'animait de là finesse de l'esprit ou de la grâce du persiflage. Critique éclairée, plaisanterie légère ,^flexions profondes^ citation heureuse, anecdote piquante, naïveté maligne; enfin tous les genres d'esprit se. mêlaient , se croisaient sans efifort, sans apprêt et sans pédantisme.
C'est à- l'un de ces dîners du vendredi , qui était pour moi un jour de plaisir, et qui fournissait pendant plusieurs autres jours à mes réflexions, que je dus le sujet de ma Femme Misanthrope. Je ne me souviens pas bien quelle fiit la personne de la compagnie, mais, autant que je puis me le rappeler, ce fut madame de Coigny, qui , à propos de la grande douleur des veuves, cita une jolie femme de la cour qui venait de perdre son mari. Cette veuve mettait tant d'exaltation et d'apparat dans sa douleur, qu'on ne savait comment lui faire vêtir ses habits de deuil. Il fallut pourtant se décider à les lui présenter. Dès qu'elle les aperçut , on ue
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peut se figurei>;K|n désespoir.; elle remplit la maison dé ses ciri^t^^îs comme la las^tudeTeut bientôt forcée à suspemire ses bruyantes plaintes^ on profitât de ce ^moment pour la parer du sombre vêtement. Notiïe belle veuve affligée , tout en saisissant faire, jetait^ comme par, distraction, un CQupd'œil sur la glaqe ; et , s'aperceyant que s>e»f€dfQmes de diambré y mettaient bes^uèâup de prédipitation pour abréger cette ^cène doulpiffeuse, elle s'écria av0 colore : Mais que faites-vous doncp^oùa$fez'' vous là fête? Ajkl bon (^ul je suCs à faire peiàrl Mais cette robe na pas té sens commun! mais coupez donc ceci! mais arrarigez donc cela! etc. Les gens de la maison ,...rassurés sur le sort de leur jolie maîtresse^ furent ainsi convaincus que cette grande douleur- ne durerait pas plus que ne l'ordonnait Tétiquette.,
C'est cette anecdote qui me fit rêver. Je crus y voir le sujet d'une comédie; mais, comme il m'était impossible' de mettre en scène une douleur si vive, je crus qu'en donnant à ma veuve un dépit d'amour , qui lui ferait prendre eq horreur ^et le monde et la.parure, je p^sirviendrais à rendre trèspiquante la scène du' Vêtement. Hélas! que je fus trompé dans hîp^i attente! Mais, comme je l'ai dit au commencement de cette notice , je crois que je dois plutôt la chute de ma pièce à la prétention de
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SUR Lk FEMME MISANTHROPE. aoi
mon titre , qu'aux défauts réels de l'ouvrage. Cependant, comme ce n'est peà à moi k prononcer dans un<^ telle affaire, je soumets à mon lecteur ma pièce telle qu'elle a été jouée^. telle qu'elle est tombée, c'est-à-dire, ûvec ^ous ses défauts. Si je me souviens avee quelque qhagnn de ma bruyante* déconfiture, j'éprouve quelque plaisir à me rappeler la société qui m'inspira ma eomédie , et qui m'a laissé l'agréable souvenir 4t ce que devaient • être autrefois, en France j la société des gens du grand monde et ses tant douces causeries.
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PERSONNAGES
FRANVAL, colonel.
YALENTIN, valet de Franval.
LÀFLEUR^ valet d'uo général.
Un VALET.
ÉLIANTE , jeune veuve.
Madame DÔIUS|ONy amie d'Éliante.
^PAULINE, suivante d'Éliante.
La scène est à Rouen.
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