SUR
JL/EPuis long-temps j'avais le projet de composer cette pièce. Comme je l'ai dit dans la notice sur /a Manie tTêtre Quelque Chose, j'avais trouvé que la révolution, ayant créé des mœurs nouvelles, avait excité tous les hommes à sortir de leur état , à se croire propres à touji les emplois. Sans doute , ce sentiment d'une louable ambition , qui doit résulter du bonheur de vivre sous un gouvernement libre, donne à l'homme de mérite les moyens de se produire; mais il ouvre ea même temps une vaste carrière à la sottise et à l'intrigue. C'est donc le ridicule d'une ambition mal fondée que j'ai voulu jouer , et non cette ambition raisonnable de l'homme qui sent ce qu'il vaut, et qui, avec raison, croit qu'il n'est pas dé-f fendu , en servant son pays , de servir soi et les siens. Dans la Manie d'étte Quelque Chose, je n'avais point encore assez de connaissance du théâtre ni des honimes pour faire adopter , par un public atta-
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que de cette manie , la peinture vraie du ridicule à la mode de ce temps -là; l'usurpation de Bonaparte ayant créé des classes et des privilèges , et ne donnant qu'à la fortune le droit de prétendre à des titres et à des honneurs , devait naturellement me ramen^er à. ma première pensée. N'avaisje pas vu Bonaparte, environné de tous les hommes forts de la révolution , qui lui avaient vendu les intérêts du peuple , afin de devenir comtes et barons ? ne l'avais-je pas vu leur créer des majoratsy à la condition qu'ils auraient seuls le privilège de gouverner la Prance ; et pour que la nation fut tout-à-feit déshéritée de ses droits , ne forma-t-il pas. une seconde ligne de chevaliers héréditaires, afiji de faire du reste. de la population des ser& et des vilains? Pouvais-je ne. pas désirer d'attaquer l'ambition, autant que la censure pouvait le permettre, quand je voyais. un grand général, qui pouvait être un grand homtme, sacrifier à cette même ambition sa gloire et le. bonheur de tout un peuple ? Combien cet illustre aventurier, si grand, aux yeux, de tous ceux qui regrettent leur pouvoir et leurs places; si daDgereux pour les rois dont il a découvert la faiblesse, et qui n'ont pu lui résister qu'en faisant des concessions à leurs sujets; si &tal au peuple français, qu'il a. démoralisé par les prestiges d'une fausse gloire et par
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l'aspect de ces milliers de révolutionnaires qui lui ont vendu la patrie , paraît petit aux yeux de Thomme sage pour qui le nom de patrie n'est pas un mot, et qui préfère à toutes les gloires sanglantes des conquérants une institution libre, faite pour assurer dans l'avenir le bonheur des hommes ! Encore quelques années d'un despotisme guerrier, d'une assemblé^ de muets, d'un sénat composé des renégats de la liberté ; encore quelques années de décrets impériaux forgés 'dans ufi conseil d'état qui ne trouvait de talent d'administration que dans l'adresse des moyens qu'il employait pour détruire la révolution dans ses bases ; encore quelques années, et tous les riches parvenus de Bonaparte, atmés et non armés , se fussent partagé la France en grandes propriétés, et sous un autre nom, sous d'autres formes auraient rétabli une féodalité plus dangereuse mille fois que celle qui fut détruite parla révolution ; plus dangereuse en ce que les oppresseurs , composés d'hommes forts et nouveaux, auraient su l'asseoir, après avoir vaincu toutes les nations de la terre, sur le clinquant d'une vaine gloire, qui a surtout cela de dangereux qu'elle égare les peuples sur leurs véritables intérêts. Dois-je le dire? ces cruelles défaites, si pénibles pour les Français , si étonnantes pour les vainqueurs eux-mêmes, si utiles aux peuples étrangers qu'elles ont éclairé
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sur leurs droits, donnerait la liberté au monde entier. Notre jeunesse , endormie sur des lauriers, a senti pour la première fois que son bonheur à venir ne s'établirait point par des victoires , que des armées ii'étaient point une puissance ; q[u'un despote succombait sous des revers; que des conquéteà n'étaient^ointune propriété. Et si la France, si long-temps victorieuse , s'est trouvée plus pauvre et plus petite après ses revers , elle a appris par son expérience qu'elle n'aurait désormais d'existence que dans les institutions libérales que lliomme extraordinaire lui avait enlevées. Si, en jouissant déjà de l'espoir de les reconquérir, la France a vu traiter cruellement l'auteur de tous ses maux, elle fut assez généreuse pow le plaindre et pour oublier les malheurs que lui causa une insatiable ambition qu'elle seule, au reste , avait le droit de punir. Ce que je dis ici sur le gouvernement et les projets de Bonaparte peut être regardé par certains de mes lecteurs comme une déclamation ; mais au moins elle ne sort pas de mon sujet : ce n'est point une digression. J'ai à parler d'une pièce où j'ai voulu peindre un ambitieux, et il était indispensable, puisque j'ai promis de dire à quel événement ou à quel hasard je devais le sujet de mes ouvrages , que je fisse connaître le temps et les ridicules que j'ai voulu peindre. Cette manie de s'éle-
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ver, qui avait gagné toutes les classes de la société , se faisait sentir davantage parmi les hommes enri* . chis par des spéculations très-souvent équivoques^ faites pendant la révolution. J'ai connu un homme très-riche , dont la légitimité de la fortune avait été souvent contestée, qui employa tous les moyens, tou« tes les relations que la richesse peut donner, pour faire deTun de ses fils un chambellan. J'en ai connu tel autre qui, pour marier sa fille à un des grands^ officiers de Bonaparte, voulait trouver le moyen de dépouiller ses autres enfants. Celui-ci achetail^par les plus grands sacrifices le droit de se faire appeler ba*^ ron; celui-là, pour avoir son fils auditeur, lui assurait une dotation de six mille fi*ancs, qu'il n'avait point en sa possession. Enfin , on s'agitait dans tous les sens; on employait toutes les intrigues, toutes les protections pour parvenir ; tout le monde voulait être dans la carrière miUtaire ou dans la carrière administrative. On ne se croyait rien si Ton ne portait un sabre ou un habit brodé , et tout ce mouvement que les hommes se donnaient, et ce désir du pouvoir et des honneurs se rencontraient même parmi les jeunes gens à peine échappés du collège. Une ambition si précoce et souvent mal appuyée, cette manie de chercher à obtenir par l'intrigue un graïkd emploi , plutôt que de tâcher par ses talents de le mériter, se présentaient à moi si souvent , que je
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ne pus résister au désir de faire un tableau de ce vice ou de ce ridicule. Je ne me dissimulais pas tous les obstacles que j'avais à vaincre : la censure de ce temps-là, comme celle d'aujourd'hui, ne permettait pas à la vérité de se montrer sur le thé^ré. Pour y parvenir, il me fallait donc altérer mes traits , adoucir .ma satire , et tracer des figures qui ne fussent pas des portraits. Avec beaucoup de peine je parvins à dessiner un plan qui me permett;ait bien de développer le ridicule d'une sotte ambition ^ mais qui m'offirait une couleur trop égale. C'est alors que la pensée me vint de tirer parti d'une observation que j'avais faite à Aix-la-Chapelle. Je me rappelai le bon chambellan qui, souffrant de la fatigue de se trouver debout au spectacle derrière l'impératrice , lui souriait d'une manière aimable quand elle voulait bien lui adresser la parole. Cette idée de mettre aux prises la douleur physique avec l'ambition me parut tout à la fois dramatique et philosophique. Il m'importait peu que mon plan fut d'ime extrême simplicité ; il me suffisait qufil pût servir à développer mes caractères. Je voulais moins, en traitant ce sujet, obtenir un succès par des situations dramatiques que par des détails de style et des développements de caractère. Nos critiques du temps s'étaient résignés à convenir que j'entendais bien la charpente dramatique ; mais ils m'avaient
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reproché d'employer trop souvent les mêmes ressorts , tels que ceux des méprises de nom ou de ressemblances. En traitant le caractère de Tambitieut, je n'étais pas fâché de leur prouver que, sans avoir recours à aucun de ces moyens de Fart, qui s'ont pourtant bien permis, je parviendrais peut-être à réussir. Ma détermination prise , je me livrai au travail avec la plus grande ardeur. Instruit d'avance que je n avais rieji k espérer de l'originalité ou du mouvement de mon intrigue, je m'appliquai surtout à donner une physionomie bien prononcée à mes caractères, et je m'aperçus que je ne pouvais réussir que par la franchise d'un dialogue toujours appuyé sur la raison et la philosophie.
Je revins de la campagne , où j'avais écrit ma pièce , encore sous le charme de la composition , et presque certain que j'avais fait un bon ouvrage. Afin de le soumettre au jugement de mes amis, je les invitai à venir dîner chez moi, et je ne leur cachai pas que le but de notre réunion était une lecture. Mes convives , qui étaient presque tous ceux du fameux déjeuner dominical , dont j'ai parlé si longuement dans ma notice sur Henri V, furent exacts au rendez-vous. Le dîner fut gai j trop gai probablement, comme on le verra par la suite. J'avais eu le tort de ne pas vouloir de femmes dans notre assemblée, et mes juges futurs se livrèrent sans con-
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trainte à leur gaîté naturelle/ peut-être un peu provoquée par le vin de Champagne. Si j'avais été moins possédé du désir de faire connaître ma nouvelle production, j'aurais dû prévoir TefiFet qa'allait produire mon ouvrage; mais non : aussitôt aplés le dîné , je réclanïai le' silence de mon auditoire, et je commençai ma lecture* Après les premiers actes, que l'on écouta fort tranquillement, on se permit des réflexions : chacun blâmait , approuvait ou plutôt faisait une pièce à sa manière. Plus j'avançais, moins l'on prenait d'intérêt à msTcomédie. Je fis bonne contenance jusqu'à la fin; mais le dénouement ne les satisfaisant pas plus que le reste, ils crurent de leur devoir de m'avertir que je m'étais complètement trompé, et qu'il était impossible que cet ouvrage obtînt quelque succès. Enfin, ils me conseillèrent, pour mon repo^ et pour nu gloire , de ne pas le livrer au public. Sans doute, ils parlèrent très ^ éloquenunent sur ma pièce; je ne doute pas même qu'ils ne m'en aient montré tous les défauts ; mais accablé du coup qui détraisait toutes mes espérances, je ne les entendais pins Je ne crois pas avoir éprouva de ma vie une situa tion plus pénible. Croyant avoir fait une bonne comédie , je réunis des juges éclairés , presque tous mes sincères amis : on l'écoute , on la juge , et on ne la trouve pas même digne d'être présentée au
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public. Alors, c*en était fait dermes grands projets de travaux; je devais renoncer pour toujours à la carrière dramatique... telles étaient mes réflexions. Tous mes convives s'éloignèrent discrètement, ^insi qu'on quitte un auteur tombé. Ils se dirent pror bablement entre eux y.ep regagnant leur demeure : « Le pau\Te Duval commence à radoter. S'il nous « a donné un assez bon diné, il nous a régulé d^une « bien mauvaise pièce. » Resté seul, je continuai de me livrer à mes tristes, pensées. Vainement mon amour-propve d'auteur luttait encore contre la franchise de mes amis; comme on ne pouvait être intéressé à.n?e parler contre sa conscience, et que l'opinion sur ma pièce était générale, il fallait bien me résigner à renoncer à cet: ouvrage. J'étais dans cettedonloureusepiositiott lorsque ma femme et mes filles rentrèrent. Je leur contai ma triste aventure; toutes y purent part à leur • manière. Mes filles s'affligèrent du chagrin que j'éprt)uvais ; ma femme se dépitait de ce qu'elle avait ordonné un grand dîné dont je les avais exclue»^, peur des gens qui n'avaient pas le sens commun^, c'était son mot. Enfin , je priai qu'oi^ ne m'en parlât plus ; j'allai me reposer. Je ne dormis pas de la nuit , et le lendemain j'enfouis mon manuscrit dans un vaste carton; et, complètement découragé, je restai deux ans sans travailler, et' sans en avoir même le désir.