INTRODUCTION
La proEinads du mois d: Eâi.
Lors d'un voyage que je fis il y a quelques années, le hasard lue fit faire la connaissance de Festiniable ali^é Dalljcrg , curé à \.*'*^* , village situé au pied de la montagne Hercynienne , et près de la foret du même nom. Le même iiasard voulut qu<; je passasse quelf(ues seju.'iiii'js auprî-s de \m , et je les
compte au nombre des plus heiueuscs de ma vie entière.
Je pouiTais rapporter im grand nombre de traits intéressants sur ce vénérable prêtre et sm' tout ce qui Fentoiuait , mais je dois pour aujoui'd'hui me borner au récit d'une belle journée de printemps que je passai avec lui et ses élèves , et à faire le récit d'mie histoire fort cmieuse que le bon ÎM. Dalberg fut amené à nous raconter , par suite des événements de cette journée.
Suivant les habitudes du pays , Tal^bé Dalljerg dirigeait la petite école de sa paroisse. Ces écoles sont ordinairement composées d'enfants des deux sexes ; la morale la plus pure et l'ordre le plus parfait y régnent constamment. Comme de raison , la religion fait la base de l'instruction qu'on y reçoit , et ses bienfaisants principes pénètrent de bonne heure l'esprit des jeunes écoUers dont ils doivent plus tard assmer le bonliem\ Quelques élèves , dont la demeure est plus éloignée du presbytère, sont ordinairement eu pension chez le cmé , et peuvent ainsi se former sur les exemples qu'il lem' donne constamment , et profiter des leçons et des
avertissements qui naissent à toute occasion des petits événements qui sm'gissent dans la vie la plus simple et la plus régulière.
A l'époque où je fis la connaissance du ciué Dalberg , il avait en pension cliez lui trois élèves , Auguste , Guillaumeetle petit Louis. En outre , quelques amis de la maison venaient souvent le visiter , ce qui leur était d'autant plus facile qu'ils demeuraient dans le voisinage ; c'étaient particulièrement M. de JBernstorf, propriétaire des environs , et le bailli Gi'onau. Leurs enfants venaient aussi prendre des leçons avec les pensionnaires du curé ; Edouard et Hérault étaient les fds du gentilliomme ; les enfants du bailli se nommaient François et Maximilien. Guillaume et François étiiient les plus âgés , et s'étaient liés ensemljle d'une étroite amitié.
C'était encore un usage du pays de faire cliaque année au retour du printemps, et particulièrement au mois de mai , de grandes parties de promenades et des excursions amusantes dans les environs. Le clief de l'école part avec tous ses écoliers , pensionnaires ou externes , souvent même avec les poi^nts de
quelques-uns d'entre eux, et toute cette troupe s'en va pour toute la journée courir et s'exercer à différents jeux dans les champs et dans les forets du voisinage. On emporte des vivres pour toute la journée , mais le plus souvent on est invité par quelque propriétaire du pays , qui se cliar(;c de nourrir et de régaler toute la }jande , le maître , les élèves , ainsi que tous ceux qui prennent part à cette partie de plaisii-. Il y a toujours doux ou trois voitures qui suivent , d'aljord pour porter les provisions , et aussi j)our recevoir les traînards ou ceux qui se trouvent fatigués vers la lin de la journée. Ces excursions ont ordinairement lieu le premier , le quinze et le trente du mois de mai.
r\ous étions au quinze de mai, et, bien qu'il ne fut pas encore quatre heures du matin , la maison du curé Dalberg offrait déjà l'aspect le plus animé. La porte ne cessait de s'ouvrir pour introduire les enfants qui ariivaient les uns à la suite des autres avec un air empressé; le bailli Gronau et M. de liernstorf se trouvèrent aussi au rendez-vous , ainsi que plusieurs autres amis du curé. Aussitôt que l'horloge du village eut-
sounû quatre heures , tous les voyafjeurs, grands et petits, vieux et jeunes , se mirent en route , et la petite troupe se dirî^^ea tranquillement vers la prochaine sortie du village , à la faible lueur du crépuscule. Le silence solennel qui régnait encore dans le village et auquel la nature tout entière semblait se coniornier dans celte cdnie matinée exeiçait aussi sou influence sur la petite société ; ce fut donc d'abord sans trop de bavardage , sans courir à droite et à gauche , que les jeunes voyageurs traversèrent les chanips qui entouraient le village , pour se rendre à la colline la plus rapprochée. Lu chemin facile conduisait au sommet de cette élévation; on le suivit, et on résolut d'attendre là le lever du soleil.
Déjà le ciel se colorait de reflets couleur de rose , et chacun de ces traits lumineirx que lançait l'aurore , semblait être le précurseur du soleil. Enfui l'astre lui-même se leva dans toute sa majesté, et avec lui , la chaleur, la lumière et la vie semblèrent se répandre sur toute la nature. Tout le monde admirait la grandeur de Dieu dans ses œuvres , et tous les cœui's , remplis de reconnaissance , s'éle-
— lovaient avec amour vers cet être suprême, source divine de vie et de beauté. C'était une siiblime prière que celle inspirée par ce magnifique spectacle et adressée au toutpuissant Créateur de l'univers en présence de son œuvre la plus belle , et sous la voûte resplendissante d'un ciel animé par la naissance du jour. On jouissait d'une vue admirable au liant de cette colline , d'où l'œil découvrait des plaines éloignées , des champs cultivés , des villages, des villes , des forêts et des jardins , qui naguère étaient encore cachés dans l'ombre , et qui semblaient s'avancer vers le spectateur en sortant de l'obscurité , à mesure que le soleil levant les frappait de ses premiers rayons. Les regards se plaisaient à suivre dans toutes les sinuosités qu'il traçait au milieu du pays , le fleuve large et majestueux dont les eaux unies semblaient une glace qui reflétait les lueurs couleur de poui-pre de l'aurore et dont la nappe brillante se trouvait coupée de distance en distance par des îles verdoyantes ou par quelque barque de pêcheiu' qui glissait à sa surface. On serait volontiers resté longtemps encore sur cette colline , si M. DaUjerg n'avait fait
entendie le signal du dépai-t. et n'avait donné l'ordi'e de se remettre en marche.
« 11 faut partir , mes bons amis , dit le cui'é , si TOUS voulez que nous célébrions notre fête du printemps à Lindhom.
— Ah I à Lindhorn , chez M. Beyer , s'écrièrent les enfants en frappant dans leurs mains ; ah I comme c'est amusant , et tous se mirent à descendi-e la colline en bondissant et en poussant des cris de joie. »
Liudliorn était un joh petit bois de chênes et de tilleuls éloigné encore de deux lieues du point où l'on se trouvait ; on v avait déjà passé , les années précédentes , plus d'une joyeuse journée d'été. Cette situation était ravissante ; c'était auprès d'un lac dont les bords , du côté du bois , étaient couverts de rochers fort escai'pés. Là , se trouvait dans mie gorge , un moulin situé sur un petit ruisseau , et où 31. Dalberg et les siens se regardaient .comme chez eux. En effet, le meunier , brave et honnête homme , venait souvent visiter le curé de Y*** , et plus d'mie fois aussi il l'avait reçu chez liù , avec tous ses petits amis.
Après deux heures de marche , on attei-
f{nlt riiciireuX moulin. A ce moment , la joie la plusviveauimait toute la petite earavane; le meunier lui-même qui avait été prévenu de cette visite , du plus loin qu'il aperçut le coi*^ té{je , sortit cle sa maison avec toute sa famille , empressé de montrer par cet acte de politesse tout le respect qu'il portait au vénérable jxisteur. De l'air le plus aniie^d et le plus bienveillant, il invila toute la société à venir se rafraîchir dans sa maison ; mais on ne put accepter son invitation , car on avait résolu de passer toute la journée en plein air, sans autre toit que le beau ciel du printemps. Au contraire , le meunier et sa fenmie furent en- {Tagés à venir déjeuner dans le bois : comment ce repas se trouvait-il là tout porté et tout préparé , c'étiiit un secret qui n'appartenait qu'à M. Dalberg. En attendant , l'obligeante meunière fournit aux enfants d'excellent lait en abondance.
Après le repas , la société se divisa en )>etit*îs bandes ; les uns s'anuisèrent au bord du lac à pêcher à la ligne , ou à ramasser les petits coquillages que l'eau avait jetés sur la live ; d'autres parcoururent le bois en cherchant des plantes rares ou des animaux eu-
lieux ; d'autres enfin s'exerçaient à {gravir les rochers , eliereliaient des pierres Ijrillantes , ou faisaient rouler du haut des coteaux jusque dans le lac des fragments de rochers. Ainsi , chacun jouissait hbrenient de la belle nature dans la société de ses plus intimes amis , et la journée s'écoula pour to*it le monde avec une inconcevable rapidité.
Déjà le soleil s'inclinait vers l'horizon , et tout le monde se réunissait sur la pelouse , devant le moulin , cet endroit ayant été désigné comme le point de rendez-vous où l'on devait se retrouver avant le départ. Chaque petit groupe qui arrivait successivement , racontait aux autres les événeuients de la promenade et les plaisirs qui avaient rempli la journée. Chacun rapportait ce qu'il avait trouvé de plus curieux , et priait ceux qui étaient plus instruits d'expliquer la nature de ces objets. Tandis que l'on examinait avec admiration et que l'on observait sous tous les aspects , un nombre infini de pierres , de baies et d'insectes que les jeunes naturalistes avaient recueillis , le petit -Maximilien fît remarquer que François et Guillaume n'étaient pas encore arrivés , quoique tous les
autres fussent présents et prêts à se remettre en route.
Bientôt , cependant , on les aperçut qui accouraient en toute liâte , et qui sortaient du coin le plus éloigné du bois. Ils craignaient beaucoup que l'on ne fut déjà parti. « Ah I s'écrièrent-ils de loin , que n'étiez-vous avec nous I Que de plantes nous avons trouvées , qui ne figurent pas encore dans notre herbier î Et , en disant ces mots , ils élevaient leurs mains rempUes de fleurs de différentes espèces.
— Tout cela est très-bien , dit M. Dalbcrg, d'un ton sérieux , mais il est bien temps d'arriver , et si votre retard s'était encore prolongé , il nous aurait causé beaucoup d'inquiétude et d'embarras.
— C'est vrai , mon bon père , répondit Guillaume ; pardonnez-nous pour cette fois ; vous vous seriez ouljlié vous-même , si vous aviez été avec nous.
— Ah ! certainement, ajouta François , prenant à son tour la parole. Imaginez-vous que nous nous enfoncions toujours plus avant dans la forêt , parce que plus on avance et plus elle devient belle, et parce que nous
trouvions toujours de nouvelles plantes. Nous ne nous sentions pas du tout fatigués , et nous poussions toujoui's plus loin. Tout à coup nous entendîmes le tintement des clochette d'un troupeau , et naturellement nous nous dirigeâmes de ce coté. C'étaient des brebis et des agneaux , les plus jolis du monde , qui paissaient dans une vaste pelouse, auprès delà forêt ; presque tous avaient au cou de petites clochettes qui rendaient le plus joli son qu'on puisse imaginer. Non loin de là , le jeune pâtre était assis avec son chien sous mi gros chêne , et s'occupait à un travail que d'abord nous ne pouvions reconnaître. Nous approchâmes de lui ; que pensez-A'ous qu'il fit ?
— Oh I assurément , vous ne devinerez pas , s'écria Guillaume.
— Eh bien I reprit François , il empaillait un joli petit hibou cpi'il a siu'pris hier dans le creux d'un arbre. Au moment où nous arrivions , il venait de l'achever. ^ ous ne pouvez vous figurer combien cet oiseau était joli I II lui avait placé dans le bec une petite musaraigne blanche comme la neige , et que le hibou semblait dévorer ; je crois n'avoir jamais rien vu de si bien fait. J'en fis com-
pliinent au jeune pâtre, qui me rôpomlit : « Oli I j'ai (U'jà empaillé un {jrand nombre d'autres animaux bien mieux que celui-là ; je vous les montrerais avec grand plaisir si nous étions à la maison, car j'en ai une grande collection. Cependant , ajouta-t-il , j'en dois avoir encore une pièce ici. » A ces mots , il se leva et s'approcha du vieux cliénc noueux sous lequel il était assis, et qui était si gros , que certainement trois hommes n'auraient pu l'embrasser. Il fit tourner une branche qui s'avançait sur le tronc , et aussitôt un morceau de l'écorce du chêne s'ouvrit conune une porte , et nous laissa voir l'intérieur de l'arbre qui était creux et arrangé comme une armoire. Guillaume et moi nous avons été bien surpris à cette vue, car nous étions bien loin de nous attendre à rien de pareil. Il y avait en haut , sur une tablette , quelques livres rangés avec soin , et comme nous demandâmes au berger s'il les lisait quelquefois, il nous répondit : Certainement, dès que j'ai un moment de loisir, je l'emploie à la lecture de ces livres. Il y en a plusieurs que j'ai achetés de mes économies , celui-là m'a été prêté par le maître d'école
(le uotio VLilajie,»' ci il iionsnioiiliailunabrcjjé deri]criture sainte. Au-dcssoiis de cette petite ljiljliotliè([ue étaient suspendus une scie , un marteau , une liaclie, un ciseau , un foret et d'autres instruments , ainsi qu'un grand nonilne de petits Ijatons habilement sculptés et de cliarinan tes boîtes de toutes les formes. « Tenez , ajouta le jeune écolier, en mettant la main dans sa poche , en voilà une dont il m'a fait cadeau sans que je la lui deinaiidasse. »
Tout le monde voulut examiner le présent du pâtre , et il fut impossible à François de continuer son récit. La boîte était en effet tiè^-proprcinent découpée en bois de tilleul , en forme de colTre , et le couvercle était orné d'une petite graviue en relief représentant un berger assis près d'un agneau endormi. Tous les camarades de François lui enviaient presque cet élégant cadeau.
Cependant le soleil baissait de plus en plus , et ?»I. Dalbcrg , qui tenait beaucoup à être de retour à la maison , à l'heure qu'il avait fixée, voulut que l'on se mît en route.
« Eh bien I dit François, je vais vous terminer mon récit en uiarcliant. « En effet, les
autres enfants le pressaient vivement de leur finir l'histoire de son entrevue avec le pâtre. Il reprit donc en ces ternies : « Au bas de la cachette renfermée dans le creux de l'arbre , on avait placé sur un bloc de bois un petit lièvre empaillé , dans la même attitude que s'il s'élançait pour faire un bond , les oreilles dressées, et tout cela si naturellement arrangé qu'on aurait pu le croire vivant encore. Le berger referma ensuite son armoire secrète , et nous dit qu'il l'avait pratiquée afin d'avoir toujours quelque occupation , quand il est auprès de son troupeau. Il ajouta qu'il ne craignait pas qu'on le volât, car , lors même que l'on connaîtrait l'existence de cette armoire , on ne parviendrait pas à ouvrir la serrure. En effet , nous essayâmes l'un après l'autre , et nous eûmes beau faire tourner dans tous les sens la manivelle , qui ressemblait à une petite branche sèche , il nous fut impossible d'ouvrir la porte.
Le pâtre examina aussi les plantes que nous avions recueillies , et nous les nomma toutes , mais il nous dit qu'il connaissait un endroit où nous en trouverions de bien plus
rares , et il s'offrit de nous y eondnire si nous le désirions. Aussitôt , il appela son eliien, qui se nomme Sultan , et lui ordonna de garder son troupeau pendant son absenee. 11 nous accompagna alors dm'ant quelques centaines de pas, jusqu'à l'endroit où se tiouvaient ces plantes magnifiques ; tenez , en voici quelques-unes : remarquez surtout celles qui portent des fleurs papilionacées et celles qui ont des feuilles en forme de plumes avec de petits boutons rouges.
Ce ne fut qu'après avoir pendant longtemps admiré ces plantes précieuses que nous nous rappelâmes qu'il était bien temps de revenir auprès de vous. Mais alors quelle ne fut pas notre frayeur I nous ne savions plus où nous étions , et nous n'apercevions plus aucune trace de route ou de sentier. Le jeune pâtre s'aperçut bientôt de notre inquiétude : je vous indiquerai votre chemin , nous dit-il, faites-moi seulement connaître de quel côté vous voulez vous rendi'e. Nous lui fîmes de notre mieux la description du moulin , du lac , des rochers ; il s'orienta de suite et reconnut promptement la direction. Il nous conduisit alors pendant un assez long
trajet à travers la loièt , jusqu'à ce que nous fussions arrivés à un sentier frayé. Suivez toujours cette route , nous dit-il , et il ne nous avait pas trompés , car nous nous sommes trouvés au lieu même du rendezvous.
Nous étions vraiment affligés de quitter si vite notre jeune guide ; mais combien j'aurais désiré que vous le vissiez. Jamais je n'ai rencontré de berger si lialjile et si adroit. Il nous a fallu lui promettre de revenir le voir ; avonsnous bien fait , mon père ?
— J'irai moi-même avec vous , la première fois que nous poiuTons quitter la maison pour toute la journée , car je suis curieux de connaître ce jeune homme extraordinaire.
— Oh I alors , nous irons tous avec vous , s'écrièrentles autres enfants qui avaient écouté le récit de François avec le plus vif intérêt.
— Pourquoi pas , dit 31. Dalberg, si vous continuez d'être sages et studieux , nous pourrons quelque jour y aller tous ensend)le.
— Oh I nous serons bien sages et bien studieux , nous vous le promettons, bon père. Toutes les fraîches voix des écoliers firent en cho3ur entendre cette promesse.
— Ce n'est pas cliose commimc de reiiconii'CY (les lioiniiies aussi lialjiles et aussi laborieux Jiiiis une liuuïble comlition qui ne leur oliie (;ut le de moyens d'instruction , et dans un état où tant d'autres restent toute leur vie (grossiers , ijjnorants et paresseux. Assurément , cepau\Te berger n'avait personne qui l'en^ja^jeàt d'acquérir toutes ces connaissances ; il a ialbi qne son courage iiit soutenu par sa propre résolution. Réflécliissez , niescbers enfants , à sa position misérable et isolée. Rappelez-vous combien de fois cbaque jour il faut vous faire songer à vos devoirs , et comparez-vous à ce pauvre jeune bonune dont assurément personne ne s'occupe Il orner le cœur et l'esprit. Comparez-vous à lui , et jugez vous-mêmes de quel coté il y a plus de mérite.
J'éprouve moi-môme un vif désir de faire la connaissance de ce jeune pâtre , car , je le sais par expérience , de tels h mimes qui avaient les plus grandes difHcultés à surmonter pom' apprendre quelque chose, et qui ont vaincu tous les oljstacles par leur persévérance et leur pénétration , sont souvent devenus des personnages très-remarqual)les et très-célè-
— sabres , malgré rol)sciiri té de leur orijijîne'pt l'état misérable dans lequel ils avaient d'al^ord vécu. Je me rappelle particulièrement à ce sujet , un lioinme digne de la plus grande estime , que j'ai connu autrefois à Vienne , lorsque déjà il touchait presque à la vieillesse ; je pourrai bien quelque jour vous raconter l'histoire de ses jeunes années , et je pense qu'elle vous intéressera.
LOUIS
Comment s'appelait-il donc?
M. DALBERG
Il se nommait Duval.
TOUS LES ENFANTS
Oh , de grâce I jjon père , racontez-nous tout de suite quelques traits de sa vie. Nous vous en prions !
M. DALBERG
Cette histoire est trop longue ; je ne pourrais vous la raconter aujourd'hui. Demain peutéti'e etles jours suivants , jepounai vous satisfaire , mais toujours après que vous aurez fini vos devoirs.
GUILLAUME
Oui , nous travaillerons bien , et vous nous
raconterez cette histoire avec Ijlcn des dttails, n'est-ce pas ?
TOUS LES ENFANTS
Oh I c'est bon , comme ce sera amusant I quel plaisir I »
En s'entretenant ainsi , on avait fait , sans s'en apercevoir , la moitié de la route ; alors lalune se leva et accompagna de sa douce lumière nos petits voyageurs jusqu'à leur arrivée à l'entrée du village. Là , les différentes personnes qui avaient pris part à cette fête champêtre , présentèrent leurs adieux au bon cm'é ainsi qu'à ses jeunes amis , et tout le monde , se séparant , alla chercher un repos que les fatigues et les plaisirs de la journée avaient rendu nécessaire.
Le lendemain, M. Dalberg commença l'histoire qu'il avait promise à ses élèves. Il se servit presque constammentpoiu' la raconter, des expressions deTalentin Duval lui-même, car ce dernier avait écrit dans sa vieillesse le récit de ses aventures , pour son propre amusement etpour l'instruction des autres. Comme ce manuscrit ne fut connu qu'après sa mort , lorsqu'on le trouva parmi les papiers qu'il avait
lai.ssés , on peut ctie certain que son histoire est écrite avec franchise , et que ce qu'il dit lie ses l)onnes quahtcs et de ses défauts ne lui est pas inspiré par la vanité , mais bien par le sincère témoignage de sa conscience.
f^d^ A ro 3^
PR£MΣKÎÎ SOIREE.
JeuiicsES de Duval
Diival naquit en 1695, à Aitonnay , petit et misérable village de la Champagne ; ses parents étaient si pauvres , qu'ils avaient à peine^ de quoi le nourrir. Il n'y avait pas moyen de songer à lui donner de l'éducation, et tout ce qu'on put faire , ce fut de lui apprendre par cœur le Pater et quelques autres prières. Sa mère, cependant , lui enseigna les principes delà lui catliollque qu'elk' professait avec autant de fcrnieté que de simplicité de cœur; elle tàclia eu outre de lui inspirci
la crainte des jugements de Dieu , l'amour du prochain et de la vertu. Il passa ainsi sa première jeunesse dans une ignorance profonde et dans mie telle indigence , qu'à l'âge de sept ans, n'ayant jamais vu de pain blanc, il fut très-é tonné un jour qu'il en aperçut chez le curé.
Les années de l'enfance se passèrent pour lui fort paisiblement ; loin de partager l'immeur querelleuse des autres enfants de son âge , quand luie dispute ou un combat s'élevait parmi eux , il s'éloignait aussitôt , et s'en allait chercher la paix et la tranquillité au milieu des champs et des bois. Enfin , comme ces violentes altercations se renouvelaient souvent parmi ses turbulents camarades , il prit le parti de ne plus se mêler à lems jeux et de les éviter complètement. Il passait son temps à faire la chasse aux oiseaux , aux mouches et aux papillons ; il les poursuivait à peite d'haleine sur les prames, le long des ruisseaux , jusqu'à ce que la nuit et la faim le rappelassent chez ses parents. Quelquefois, cependant , il restait couché tranquillement à l'ombre d'épais buissons , ouJjien , caché parxiii les roseaux au pied d'au saule , il se plai-
sait à entencbe le cIoilx murmuie d'une soiu'ce qui roulait ses eaux sur des eailloux. Il avait l'âme extrémenieiit sensible , et ces joies silencieuses faisaient souvent couler des larmes de ses yeux ; l'aspect d'un joli bois ou de toute autre beauté naturelle faisait bondir son cœur de plaisir. Il se plaisait de plus en plus dans ces contemplations tranquilles, et les recherchait de plus en plus , mais le ciel mit un terme à ses jouissances innocentes.
Comme il était tout jeune encore , la mort lui avait enlevé son excellent père , qui ne laissait en mourant à sa femme que leur fils et une vieille cabane dont le toit en chaume était percé de toutes parts. Après huit ans de \ veuvage , la mère de A aient in se remaria avec un honnne qui habitait le voisina-^e; mais cette seconde union fut loin d'être heureuse. Le beau-père de Duval était im tyran farouche, un tigre sauvage plutôt qu'un homme. Ce pauvre enfant eut beaucoup à souffrir delà part de ce maître cruel ; plus d'une fois , il crut qu'il allait rendre l'àme au mi" lieu des horril^les tourments qu'on lui infligeait pour U moindre faute. Le oaractère de
ce beau-père sans humanité fit bientôt pour Duval tle la maison paternelle un véritable enfer. Aux peines journalières qu'il avait à souffrir , il faut ajouter la faim , car ses parents ne pouvaient pas toujours lui donner assez à manger, puisqu'ils en manquaient pour euxmêmes. Cette terrible nécessité le conduisit un jour à commettre une mauvaise action : pressé par le besoin , il pénétra dans le jardin d'un voisin , pour y manger quelques pommes tombées à terre. Au moment où il tendait la main pour s'en emparer , il aperçut un lionune (pii accourait vers lui de toutes ses forces. La crainte d'être saisi lui donna une force prodigieuse, il s'élança et franchit d'un seul bond la haie et le fossé , puis il courut pendant une heure à travers les champs sans même regarder derrière lui si on le poursuivait. Telle est l'horreur que nous inspire à nous-inême une mauvaise action I
Comme il courait toujours, la frayeiu* qu'il éprouvait, la nuit tombante et quelques petits buissons Tenq^êchèrcnt d'apercevoir une fosse qui avait été creusée pour prendre des loups . et nui se trouvait par
hasard sous ses pas. Il y toiiiLa la tète la prciuière, et se fut infailli])lcinent tué clans cette cluite , s'il ne fut ioinhc assez niolleiiient siu" le fond de la fosse que la pluie et les eaux qui V coulaient avaient garnie d'une épaisse couche de vase ; mais il s'enfonça profondément dans la boue , et ce fut par miracle qu'il n'y fut pas suffoqué , car il resta lon[jteuips sans connaissance. I.orsqu'il revint à lui, il eut beaucoup de peine, fatigué comme il l'était , à se retirer de cette fange gluante et tenace dans laquelle il se trouvait pris de tous côtés. Il v parvint enfin , mais après des eflbrts qui auraieiU suflipour épui-er l'homme le plus vigoureiLX ; tout son coips , son visage et ses cheveux étaient couverts d'une Ijoue noire et épaisse ; il se faisait horreur à lui-même , et se mit à pleurer amèrement.
3iAXi:.nLiE>'.
Le pauvre jeune homme I
TOUS LES £>"FA>TS
Ah I nous le piai[;nons Inen sincèrement.
M. DALBLIIG.
^ ous avez plus de motifs que vous ne- }»eii5ez dj; le plaimlie , mes chers enfants , et
lui-mèine ne connaissait pas encore tout ce que sa position avait de déplorable.
FRANÇOIS
Arriva-t-il un loup , par hasard ?
Ce n'est pas cela , mais , connue il voulait sortir de cette fosse , il se mit à cliercLer et à tâtonner de tous cotés , autour de lui , mais il ne trouvait partout que des bords escarpés , et point d'issue praticable. Une horrible angoisse comparaljle à celle de la mort s'empara alors de son esprit , et il tomba dans une espèce de démence furieuse; il se déchirait les mains avec les dents , et s'épuisa tellement en cris et en gestes désespérés , qu'il tomlja en défaillance. Il resta ainsi jusqu'à la pointe du jour , étendu dans la Ijoue comme un ver déterre, et sous l'influence d'mie espèce de cauchemar, qui lui montrait sans cesse dans im rêve fatigant , les images de la mort la plus hoiTible. Enfin le crépuscule du matin lui permit de remarquer que l'un des côtés de sa prison était moins escarpé que les autres , et il conçut l'esjx'ranccf de iwuvoir l'escalader à l'aide de quekpies
touffes cVlierbes et de quelques roseaux qui avaient poussé là. Heureux de eette découverte , il s'empressa de giiiiiper le long de cette paroi , et déjà il atteignait le bord de la fosse , lorscjue , son pied ayant glissé , il retomba au fond ;omme une masse inerte. La crainte de se voir enseveli vivant dans la fange ranima de nouveau son courage ; il invo([ua le secours de Dieu dans cette extrême détresse et plaçant toute sa confiance dans sa divine Lonté , il le supplia de l'arracher à cette horrible situation. Il se sentit tellement fortifié par cette prière et par la ferme espérance qu'il plaçait dans le secours du ciel, que, malgré la pesanteur de la boue dont il était chargé, malgré les tourments de la faim , malgié l'épuisement de ses forces et l'engourdissement de ses membres, il parvint enfin à sortir de cette épouvantable prison.