‹ DuvalChapitre 2 sur 12 · MAXIMILIEN · texte numérisé non relu

MAXIMILIEN

AL î que je suis content I je commençais à croire qu'il ne pourrait jamais sortir de cette

vilaine fosse.

LOUIS

Et moi aussi , le voilà enfin libre , ce pauvre garçon.

AUGUSTE

Et il peut aller chez lui se récliaulTer et se reposer.

M. DALBERG

Valentiii fut ému et attendii jusqu'aux larmes , eu se retrouvant rendu à la liberté. Il leva les yeux au ciel , et remercia du fond du cœur la providence divine qui l'avait assisté dans cet extrême besoin et l'avait miraculeusement rendu à la vie; puis, tond)ant sur le ^jazon , il rend3rassa avec joie et à plusieurs reprises. S'étant relevé ensuite, il se mit en route.

Au ])out d'un quart d'iieure environ , il arriva sur les bonis d'un étanp, , dont les eaux faisaient marcher un moulin ; il se jeta aussitôt dans l'eau, et se mit à se baif^ner et à plonj^jer à plusieius reprises pom' se laver et pour débarrasser toutes les parties de son corps de la boue qui s'y était attachée.

Cependant le meunier à qui appartenaient le moulin et l'étanj; vint à passer auprès de lui , et comme on n'était plus dans la saison des bains de rivière , il fut fort étonné en voyant ce jeune homme qui s'était jirté dans l'eau dès la pointe du jour. îi lui demand{i

(loncp.iv quelle bizaireiie il elioisissait si slii- [;ulièrenieiït son temps pour preadre des bains froids, mais Duval était tellement ea- [^ourdi , cpi'illui était impossible de prononcer une seule parole. Les larmes abondantes qu'il versait et la pâleur de sou visa^je firent liientôt naître cbez le meunier la compassion , au lieu de la curiosité qu'il avait d'abord éprouvée. Il le fit sortir de l'eau , le conduisit dans sa maison, et le mit dans un Ijon lit , tandis que l'on faisait sécher ses habits. Le meunier lui oftrit un morceau de pain qu'il dévora à l'instant même ; on lui en donna un second qui disparut avec la même rapidité ; il lui semblait qu'il ne pouvait y avoir sur la terre assez de pain pour apaiser la faim qui le déchirait. Mais son bote fut assez prudent pour ne pas satisfaire cet appétit vorace.

Le bon meunier se plaça auprès du lit de son jeune protégé qu'il considérait avec autant d'attention que de pitié. C'était le plus triste spectacle que l'on puisse imaginer ; Duval (jardait un morne et profond silence, mai'ssou,attitude et tous ses mouvements révélaient kl uiste a^jitalion de son àme. Il te-

nait ses mains sevrées sur sa fifjure , et les arrosait d'un torrent de larmes , ses yeux étaient hagards et la raison semblait l'avoir abandonné.

Cependant sa pensée se reportait sur la série des accidents qui lui étaient arrivés et des malheurs qu'il avait eus à supporter. Il tremblait à l'idée qu'il faudrait retourner chez son beau-père et endurer le rigoureux châtiment qui lui était sans doute réservé. Enfin un sommeil bienfaisant vint suspendre le cours de ses tristes réflexions.

Il dormit pendant douze heures sans interruption , et se trouva très-fortifié à son réveil. Il faut avoir souffert des douleurs de ce genre pour comprendre la satisfaction qu'il ressentit. De nouveau il remercia Dieu avec toute la ferveur dont son âme était capable et se recommanda encore à la divine providence.

Le bon meunier , le voyant bien restauré , fut curieux d'apprendre par quelle suite d'aventures il avait été mis dans la déplorable situation où il l'avait rencontré. Duval lui raconta toute son histoire avec une naiveté dont le meunier fut profondément touché ; cet homme généreux donna même à Yalentin

un vieux chapeau tout couvert de farine ,' pour remplacer le sien qui était resté enfoncé dans la boue. IMais lorsqu'il demanda à Yalcntin qui il était et où il demeurait, celuici ne voulut lui faire aucune réponse , dans la crainte que le meunier ne le forçat à retourner chez son beau-père , ce qu'il craignait par-dessus toutes choses.

Déjà plus d'une fois il avait eu la pensée de s'affranchir des mauvais traitements qu'il avait à supporter , et à quitter la maison paternelle. Les derniers événements qui lui étaient arrivés le confirmèrent dans cette résolution , et il se décida à ne plus retourner chez ses parents.

LOUIS

Sans doute il lui sera arrivé malheur comme à Robinson , qui avait aussi abandonné la maison paternelle sans la permission de ses parents.

FRANÇOIS

Oh I mais il y a une grande différence entre les deux situations , et assurément on ne pouvait pas exiger 'de Duval qu'il aimât l^eaucoup son brutal beau-père.

OTTILLATIMF.

Au moins rlcvait-il aimer sa mcrc , et cependant il allait l'abandonner aussi.

M. DALBERG

Je ne prt'tendspasjusùficrnotrc pauvre Valentin et encore moins soutenir qu'il eut parfaitement raison , mais il était certainement plus excusable que l'imprudent Robinson.

Je ne sais pas s'il trouvait auprès de sa mère l'afFection que les vôtres vous montrent sans cesse, mes enfants, mais en supposant même qu'elle eut pour lui tout l'amour d'une bonne mère , la nécessité l'obli^^eait à consacrer tout son temps à de rudes travaux , et il ne lui restait par conséquent que bien peu d'instants pour s'occuper de son fds. Il ne connaissait donc pas ce bonneur dont vous jouissez tous les jours , et que vous trouvez dans les soins bienveillants dont vos parents vous entourent. De là vient sans doute (pi' il n'éprouvait pas ce vifattacbcment qu'un bon fils doit avoir pour ceux à qui il doit le jour. Que je le plains , le pauvre Valentin , sa jeunesse fut privée de l'amour fdial , de ce sentiment si pur qui lit le bonheur de mes premières années. Il lui

coûtait donc peu de prendre une résolution de ce genre , et il n'avait certes rien à regretter dans la maison paternelle. Son parti fut donc proinptenient pri^ , et il résolut de se rendre droit... à Paris.

TOUS LES ENFANTS, uvcc clonnemcnt.

A Paris I

M. DALBERG

Oui , mes amis , à Paris. Ne savez-vous donc pas comment les enfants sont faits et les singulières idées qui leur passeirt par la tète. Les merveilleux récits qu'il avait entendus quelquefois lui avaient depuis longtemps inspiré le désir de connaître cette grande ville. Paris , lui avait-on dit , est trois ou quatre fois plus grand que notre village. Cela lui paraissait inconcevable. On ajoutait encore qu'il y avait des rues entières qui étaient pavées , et vingt maisons aussi grandes que l'église de la paroisse. Ces descriptions lui semblaient si merveilleuses , qu'il s'informait si les hommes étaient aussi plus grands et plus gros à Paris qu'ailleurs , et comme on lui répondait que les habitants de cette grande ville ne dilTéraient en rien pour la taille

des lioinines de san pays , il se demandait ce qu'ils |>ouvaient faire de si grands édifices. Il s'imaginait que les maisons devaient être en rapport avec la taille de ceux qui y demeurent , comme les habits sont appropriés à ceux qui doivent les porter.

Il s'occupait aussi Ijcaucoup du roi , et demandait s'il était visible à Paris , car il confondait presque la puissance du trône avec la majesté diviue. Il se figurait aussi que le roi devait être un géant et que sa taille était proportionnée à son pouvoir. Ce qui le confirmait dans cette pensée , c'est que le maire de son village se trouvait par hasard plus grand de quelques pouces que les autres habitants ; comme ce même maire avait une voix forte et sonore , le pauvre enfant , qui voulait donner au roi des attributs en rap- \ port avec sa puissance , lui supposait une voix formidable comme le grondement du tonnerre.

FRANÇOIS

Comment pouvait-il se mettre de pareilles idées dans la tête? Le plus petit enfant sait bien que le roi est un homme comme un autre.

M. DALBERG

Et qui te fait penser que le plus petit enfant sait cela?

FRANÇOIS

Mais , parce qu'on l'entend dire tous les jours.

M. DALDERG.

On l'entend dire, par qui? Songe donc que tu. vis au milieu de personnes raisonnables et instruites qui se fojit un plaisir de te communiquer tout ce que l'étude et rexpérience leur ont enseigné. jMais coinbien la situation de Duval n'était-elle pas diltérente? Il avait p issé sa jeunesse dans une des plus pauvres contrées de la France , au milieu de quelques paysans grossiers et i{^norants , qui n'éprouvaient pas le moindre besoin de s'instruire eux-mêmes , et qui songeaient encore bien moins à former l'esprit du pauvre enfant. Réfléchis maintenant aux idées que cet enfant s'était formées , et tu verras qu'il avait raisonné avec plus de justesse qu'on n'est d'abord porté à le penser.

Toutes ces images qui lui reiiqdissaient sans cesse l'imagination lui avaient donc inspiré le plus aident désii' d'aller visiter Paris,

Il confia son projet auniciniier qui lui nomma les lieux i)iincipau\ qu'il aurait à traverser avant d'arriver à Paris. Six ânes cliar(>;és de farine devaient partir le lendemain du moulin pour se rendre à la première ville qui se trouvait sur la route de Paris , et le meunier promit de le ûiire conduire jusque-là par cette occasion.

La caravane partit en effet le lendemain matin sous la direction de deux garçons meuniers , et Yalentin fut placé sur l'ane qui ouvrait la marche. Il y faisait une singidière fi [jure ; imaginez-vous en effet un petit paysan {;rimpé et accroupi sur les sacs que portait l'àne , les pieds nus , la il{]iire encore couverte de meurtrissures par suite de sa cliute et ombra[;ée par quelques boucles de clieveiLV noirs , et enlin tout ce petit individu recouvert d'un énorme cliapeau de mcTmier tout ]>lanc de farine , et qui le cachait comme un parajîluie ; telle était notre héros qui -jiQ'itait cependant pour aller chercher fortune (Luis la prensière capitale du mnnde. Toutefois h' ri<hcule <le sa position cl de sa phv- .siouomie ne détournait pas un instant son esprit des (grands projets qui lui roulaient

sans cesse dans la tète. Paris ne sortait pas lui instant de sa pensée ; il s'y croyait déjà rendu , et parcourait en idée les rues de cette ville nia^jnificpie. Une seule chose l'endiarrassiiit un peu : il avait entendu dire qu'à Paris on parlait français , et non pas le patois dans lequel il s'était toujours exprimé jusqu'à ce moment.

Il s'imaj^ina alors que tous ceux qui parlaient autrement que lui parlaient bon français , et il s'appliquait de tous ses moyens à imiter leiu' accent et à reprofluire leurs expressions.

Ainsi, en peu de temps, son lanrjajje se transforma en une espèce de {;alimatias , composé informe du patois de son pays , et de toutes sortes d'expressions bizarres et singulières qu'il attrapait à droite et à gauclie, et (pi'il appliquait ensuite à tort et h trarers , si l)icn que le plus souvent on ne le comprenait pas du tout. Mais il s'imajjinait que c'était là le bon français , et qu'il ne poiinait se faire comprendre qu'à Pari^.

Pendant qu'd roulait ces cliàteaux en Espagne dans sa tète , le cortège en tète duquel il marchait atteignit lui petit village situé

à une demi lieue de la ville de Troie ; à l'entrée de ce village , un gros cliien vint attaquer la inontiue de notre aventurier ; l'animal , pour se débarrasser de son agresseur, se jnit à ruer d'une telle force, que son cavalier tomba à terre, où il fut à l'instant même suivi par les sacs de farine qui le couvrirent entièrement. Si ses compagnons ne fussent accom'us à son secours , il eut été étouffé sous cette lomde charge ; mais il en fut quitte pom" une fouhue au brcis gauclie. La crainte d'être laissé en route par les garçons meuniers lui fit dissimuler sa douleur , et il remonta courageusement sur son fougueux comsier.

Cependant comme la souffrance qu'il éprouvait allait toujours en augmentant , il ne put s'empêcher de se plaindre Ijien fort en arrivant à Troie.

Bientôt abandonné par ses compagnons de route qui ne s'occupaient plus de lui , il se livra au milieu de la rue aiLX manifestations les plus vives de sa douleur. Ses larmes et ses cris fixèrent l'attention de quelques personnes humaines qui s'informèrent charitablement du sujet de son chagrin. Voyant son Jjras enflé d'une maufère qui annonçait luie

foulure dangereuse , elles le firent transporter à l'hospice de la ville , destiné aux vieillards et aux infirmes.

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